Trois événements majeurs ont marqué l'économie mondiale cette semaine. Les Houthis ont pris le contrôle du détroit de Bab el-Mandeb. L'Arabie saoudite a fermé son principal oléoduc. La Réserve fédérale américaine a relevé ses taux directeurs pour la première fois depuis trois ans. À Port-au-Prince, aucune décision n’a été prise, mais ses répercussions pourraient s’y faire sentir plus rapidement qu’on ne le pense. Dans une économie mondialisée, les décisions prises ailleurs finissent toujours par se transmettre ici, via le prix du pétrole, le coût des importations, le taux de change, l’inflation et le pouvoir d’achat. La question n’est pas seulement : « Que se passe-t-il dans le monde ? », mais surtout : « Combien cela va-t-il nous coûter en Haïti ? »
1. Le choc pétrolier, la plus grande perturbation de l'offre jamais enregistrée
Le premier front est maritime. Soutenus par l'Iran, les Houthis contrôlent désormais toute la côte yéménite de la mer Rouge et les îles du détroit de Bab al-Mandeb, par lequel transitent plus de 9 millions de barils par jour, soit près de 9 % de la demande mondiale. Ce verrou s'ajoute à celui d'Ormuz, qui prive le marché d'environ 8,3 millions de barils par jour de la production du Golfe. L'Agence internationale de l'énergie qualifie cette situation de la plus grande perturbation jamais enregistrée de l'offre mondiale de pétrole. L'Arabie saoudite se retrouve asphyxiée depuis la fermeture, le 11 septembre, de son oléoduc est-ouest d'environ 4 millions de barils par jour, à la suite d’attaques de drones venues d'Irak.
Le second front est ukrainien. Kyiv frappe les raffineries russes, notamment celle de Syzran le 15 septembre, au point que Donald Trump a demandé dimanche à Volodymyr Zelensky d'arrêter ces attaques face à l'envolée des prix à la pompe. Le marché a tranché. Partant de 72,48 dollars le 27 février, le Brent a atteint 110,19 dollars cette semaine, après un pic à 130,85 dollars en mars.
Cependant, il existe un scénario alternatif qu'il serait prudent de considérer. Selon l'AIE, une désescalade du conflit pourrait permettre une reprise progressive des flux, menant à un excédent d'offre vers la fin du quatrième trimestre 2026, avec une reprise de la production mondiale pouvant atteindre 8,3 millions de barils par jour en 2027. La prime de risque géopolitique incluse dans le prix actuel pourrait diminuer rapidement si l'accès aux détroits était rétabli. Toutefois, l'AIE souligne que ces perspectives restent fragiles, car les stocks mondiaux ont diminué de 410 millions de barils depuis le début du conflit. Il est donc prudent de se préparer à un scénario difficile, sans compter uniquement sur cette éventualité.
2. Le choc monétaire venu de Washington
La Fed a relevé mercredi ses taux directeurs à une fourchette de 3,75 % à 4 %, sa première hausse depuis l'été 2023, face à une inflation américaine toujours à 3,7 %. Seize des dix-huit membres de son comité prévoient au moins une hausse supplémentaire d'ici décembre, avec des taux compris entre 4 % et 4,25 %, maintenus jusqu'à la fin de 2027, et aucun retour à la cible de 2 % avant 2029. Cela signifie un dollar fort, un crédit mondial resserré et des capitaux qui fuient vers les bons du Trésor américain. Les pays importateurs nets, sans marge budgétaire, en subiront les conséquences les plus lourdes.
3. Haïti, frappé par le prix et non par la route
Une précision s’impose : Haïti se fournit en produits pétroliers sur le marché américain, et non via Suez. Ainsi, le pays n'est pas vulnérable aux routes bloquées, mais au prix mondial qui s'envole partout. L'événement de mars illustre bien cela : entre fin février et fin mars 2026, le prix international du kérosène a augmenté de plus de 100 %, celui du diesel d'environ 85 %, et celui de la gazoline de près de 50 %, frais de transport maritime et d’assurance inclus, selon les autorités haïtiennes.
Le pays a déjà connu la transmission de ce choc. Le 2 avril, le gouvernement a relevé le prix de la gazoline de 560 à 725 gourdes et celui du gasoil de 620 à 850 gourdes, soit des hausses de 29 % à 37 %, ce qui a provoqué une vive contestation sociale, avant des corrections en mai puis en août. Depuis le 10 août, les prix officiels sont fixés à 700 gourdes pour la gazoline, 770 pour le gasoil et 765 pour le kérosène.
Or, ces prix sont déjà intenables. Le Conseil consultatif de suivi du marché pétrolier (CCSMP), analysant la cargaison arrivée le 27 août, calcule un prix de revient de 875,43 gourdes par gallon de gazoline et de 898,29 gourdes par gallon de gasoil. L'écart avec les prix à la pompe, d’environ 175 gourdes par gallon de gazoline, constitue une subvention implicite que le Trésor public porte à bout de bras. Chaque dollar de hausse du Brent creuse ce gouffre. En province, les prix officiels relèvent d'ailleurs de la fiction, car les postes de rançonnement imposés par les gangs sur les routes et sur l'acheminement maritime vers le Grand Sud alourdissent la facture réelle des consommateurs.
Le reste du tableau macroéconomique est connu. L'inflation est retombée à 18,9 % en juin, après 31,9 % en septembre 2025. Les transferts de la diaspora, 445,4 millions de dollars pour le seul mois de mai et environ 20 % du PIB sur l'année, stabilisent la gourde autour de 130 pour un dollar. Mais le PIB s'est contracté de 2,71 % en 2025, et le FMI estime que la baisse attendue des envois de fonds, des exportations et de l'aide pourrait retrancher 0,9 point de PIB supplémentaire à une croissance déjà projetée à -1,2 % pour l'année fiscale 2026. Des taux d'intérêt américains élevés jusqu'en 2027 refroidiront le marché de l'emploi où vit la diaspora. La béquille principale du pays est directement menacée.
4. Cinq chantiers et une condition
Sanctuariser les réserves de change. Les réserves nettes de la BRH sont passées de 649 millions à 1,48 milliard de dollars entre juin 2024 et juin 2025. Ce matelas doit servir à lisser le change et à couvrir le coût du carburant, et non à financer le déficit.
Gérer le carburant en tenant compte du scénario de l'AIE. Puisqu'un reflux des prix reste possible fin 2026, il faut éviter deux erreurs symétriques. La première serait de verrouiller des contrats longs au sommet du marché. La seconde serait de maintenir indéfiniment une subvention de 175 gourdes par gallon, ce qui saigne le Trésor. La voie étroite passe par un mécanisme d'ajustement graduel, transparent et prévisible, couplé à des subventions ciblées au transport en commun. Le pays a déjà payé, en avril, le prix d’apprendre ce que coûte un choc tarifaire brutal.
Produire localement. Chaque gourde investie dans le riz, l'irrigation et les routes agricoles est une assurance contre l'inflation importée, dans un pays où le riz est importé à plus de 80 %. Il faut cependant le dire honnêtement. Cette recommandation suppose la sécurisation des axes routiers aujourd'hui contrôlés par les gangs. Sans progrès en matière de sécurité, elle demeure un vœu.
Protéger le lien avec la diaspora pendant qu'il est encore fort. Réduire les coûts de transfert, créer des instruments d'épargne pour la diaspora et défendre diplomatiquement le TPS ainsi que la loi HOPE/HELP, prolongée jusqu'en décembre 2026.
Accélérer le développement solaire décentralisé. Hôpitaux, écoles, pompes d'irrigation. Chaque panneau installé représente du carburant que l'on n'importera plus à ces prix.
La condition transversale demeure la capacité d'exécution. Aucun de ces chantiers ne relève de la théorie économique. Tous portent sur la sécurité et la gouvernance. C'est là que se joue la différence entre un pays qui encaisse un choc et un autre qui s'effondre sous son poids.
Pour conclure, Haïti n'a aucune prise sur Bab el-Mandeb, sur les raffineries russes ni sur les décisions de la Fed. Deux scénarios mondiaux coexistent : un pétrole durablement cher si les détroits restent fermés, ou un reflux rapide si la désescalade envisagée par l'AIE se matérialise. Dans les deux cas, la leçon est la même : un pays qui importe l'essentiel de ce qu'il consomme, subventionne son carburant à perte et dépend de sa diaspora pour maintenir sa monnaie n'a pas le droit d'improviser. La fenêtre pour agir, c'est ce trimestre.