Du pétrole aux médicaments, de l’eau en sachet au laboratoire de Tamarinier : le problème haïtien dépasse la corruption. Il touche à la capacité même de l’État à contrôler la qualité des produits qui entrent et circulent dans le pays. De l’autre côté de la frontière, un système dominicain montre qu’une autre trajectoire est possible.
Dans le premier texte de cette série, j’ai soutenu qu’en Haïti l’incompétence de l’État peut, à long terme, coûter plus cher que la corruption. Après les grandes décisions macroéconomiques et les chantiers publics (porc créole, démantèlement tarifaire de 1995, EDH et reconstruction de l’Hôpital de l’Université d’État d’Haïti), ce second volet examine le même mécanisme dans le contrôle quotidien des carburants, médicaments, eaux et aliments.
LE PÉTROLE : QUI DEVAIT CONTRÔLER ?
Commençons par le dossier qui a remis cette question au centre de l’actualité. Des consommateurs et des professionnels ont fait état de problèmes qu’ils attribuent à la qualité de certains produits pétroliers. Mais il faut immédiatement faire une distinction essentielle. Une plainte n’est pas une preuve scientifique.
Tant que les analyses techniques ne sont pas disponibles, il serait irresponsable de déclarer qu’une cargaison déterminée est effectivement non conforme. Le rôle d’un État sérieux est justement de ne pas gouverner à partir des rumeurs. Il doit prélever. Analyser. Comparer aux normes. Documenter. Puis conclure. Mais cela nous conduit à une question fondamentale : à quel moment ce contrôle doit-il être effectué ?
Est-ce avant le dédouanement ? Avant le transfert vers les réservoirs ? Avant la distribution ? Qui prélève l’échantillon ? Qui le teste ? Dans quel laboratoire ? Qui conserve l’échantillon témoin ? Et le produit peut-il être commercialisé avant que les résultats soient disponibles ?
Voilà les vraies questions.
Il faut éviter le mauvais débat. On entend déjà une question : est-ce la responsabilité du ministère du Commerce et de l’Industrie ou celle de l’Administration générale des Douanes ? Je pense que la question est mal posée.
La Douane et le MCI n’ont pas nécessairement la même fonction. La Douane intervient dans le contrôle douanier des marchandises, les procédures d’importation, la déclaration, les droits et taxes et les autres responsabilités qui relèvent de son mandat. Le MCI, lui, possède notamment des responsabilités en matière de commerce, de normes, de qualité et de protection du consommateur. Il dispose d’ailleurs d’une Direction du contrôle de la qualité et de la protection du consommateur. L’Article 54-2 du décret du numéro spécial 44b du lundi 24 aout 2026, créé le tout nouveau Bureau de Normalisation Haïtien qui a pour mission de coordonner l’ensemble des travaux de normalisation entrepris en Haiti. Homologue, publier et diffuser les normes haïtiennes
Le véritable enjeu n’est pas de désigner une institution coupable, mais de préciser les responsabilités à chaque étape : déclaration, contrôle, prélèvement, analyse, stockage et distribution jusqu’au consommateur.
À chacune de ces étapes, une question doit pouvoir être posée : qui est responsable ? Et cette réponse doit être écrite dans la loi, dans les règlements et dans les procédures. Pas dans les déclarations politiques après le scandale.
Question de recherche et hypothèses
Avant d’aller plus loin, il faut préciser ce que cet article cherche à démontrer et ce qu’il ne prétend pas démontrer.
La question centrale est la suivante : les défaillances observées dans le contrôle de la qualité des produits en Haïti relèvent-elles d’accidents isolés, ou révèlent-elles un déficit structurel de capacité institutionnelle ?
Deux hypothèses guident l’analyse.
· Hypothèse 1 la capacité. Les défaillances observées dans des secteurs différents (carburants, eau, aliments, médicaments) partagent un même mécanisme : l’écart entre les règles formelles dont dispose l’État et sa capacité effective à les faire appliquer.
· Hypothèse 2 le coût. Pour les produits dont le consommateur ne peut pas vérifier lui-même la qualité, le coût économique et social de cette incapacité peut dépasser celui de la corruption, parce qu’il est diffus, cumulatif et transféré à l’ensemble de la société.
Cet article ne prétend pas établir la non-conformité d’une cargaison particulière. Il ne désigne pas de coupable. Il n’affirme pas non plus que la corruption serait absente ou négligeable en Haïti. Il propose une grille de lecture, la confronte à des cas documentés et à des modèles étrangers, puis en tire un programme de réforme.
Le cadre théorique : pourquoi l’État doit contrôler la qualité
Cette question mobilise plusieurs traditions de l’analyse économique et de l’économie politique. Chacune éclaire une facette du problème. Ensemble, elles forment la grille qui guidera l’analyse des cas.
1. L’ASYMÉTRIE D’INFORMATION ET LES « BIENS DE CONFIANCE »
Le premier concept est celui de l’asymétrie d’information. Le consommateur ne possède pas la même information que le producteur, l’importateur ou le distributeur.
Lorsque j’achète de l’essence, je ne peux pas déterminer moi-même sa composition chimique. Lorsque j’achète un médicament, je ne peux pas vérifier si le principe actif correspond réellement à ce qui est écrit sur l’emballage. Lorsque j’achète un sachet d’eau, je ne peux pas savoir en regardant le sachet si l’eau contient des bactéries.
George Akerlof (1970) a montré ce qui se passe dans un tel marché : lorsque l’acheteur ne peut pas distinguer la bonne qualité de la mauvaise, le prix s’aligne sur la qualité moyenne. Le vendeur honnête supporte le coût de la qualité sans pouvoir le faire payer. Le vendeur malhonnête, lui, empoche la différence. À terme, la mauvaise qualité chasse la bonne.
Phillip Nelson (1970), puis Michael Darby et Edi Karni (1973), ont affiné cette analyse en distinguant les biens dont on vérifie la qualité avant l’achat, ceux dont on la découvre à l’usage, et les biens de confiance; ceux dont on ne peut pas vérifier la qualité, même après les avoir consommés.
Le carburant, le médicament et l’eau conditionnée sont des biens de confiance presque parfaits : même après une panne de moteur ou l’échec d’un traitement, le consommateur peut rarement établir avec certitude que le produit en est la cause.
Conséquence décisive : la réputation, qui discipline normalement les vendeurs, fonctionne mal sur ces marchés. Seule une vérification par un tiers crédible (laboratoire, certification, inspection) peut rétablir la confiance.
L’État intervient donc pour réduire cette asymétrie. Il établit des normes. Il impose des contrôles. Il organise la certification. Il met en place des laboratoires. Il sanctionne les violations.
2. LES EXTERNALITÉS NÉGATIVES
Le deuxième concept, formalisé depuis Arthur Pigou (1920), est celui des externalités négatives. Lorsqu’un produit non conforme cause un dommage, celui qui l’a produit ou vendu n’en assume pas nécessairement la totalité du coût. Un carburant défectueux peut endommager des milliers de véhicules. Un médicament falsifié peut rendre malade ou tuer. Une eau contaminée peut provoquer des problèmes de santé publique.
Les externalités ne sont d’ailleurs pas seulement sanitaires ou mécaniques. Un carburant frelaté augmente les émissions polluantes. Et lorsqu’un produit fortement taxé est coupé avec un produit moins taxé, c’est aussi l’État qui perd des recettes fiscales. Le coût est alors transféré à la société. C’est précisément pour cela que la régulation de la qualité n’est pas une simple affaire administrative. C’est une fonction économique essentielle de l’État.
3. L’ÉCONOMIE DE LA DISSUASION : POURQUOI UNE LOI SANS LABORATOIRE NE DISSUADE PERSONNE
Le troisième apport vient de Gary Becker (1968). Un opérateur tenté par la fraude compare, au moins implicitement, le gain qu’il en attend à la sanction qu’il risque, pondérée par la probabilité d’être découvert.
La fraude devient rationnelle lorsque :
Gain de la fraude > Probabilité de détection × Sanction
Cette inégalité simple contient une grande partie du problème haïtien.
Face à un scandale, le réflexe politique est d’agir sur la sanction : durcir les peines, annoncer des mesures exemplaires. Mais si la probabilité de détection est proche de zéro, n’importe quelle sanction multipliée par zéro donne zéro. Or la probabilité de détection ne dépend pas de la loi. Elle dépend de la capacité : nombre d’échantillons prélevés, laboratoires fonctionnels, inspecteurs formés, traçabilité des lots.
Une loi augmente la sanction sur le papier. Seul un système de contrôle augmente la probabilité de détection. Il y a un corollaire important : l’absence de contrôle ne pénalise pas seulement le consommateur. Elle pénalise aussi l’importateur honnête, qui supporte le coût de la conformité face à des concurrents qui ne le supportent pas. On retrouve Akerlof.
4. LA DÉFAILLANCE DE L’ÉTAT
On parle beaucoup de market failure, de défaillance du marché. Mais il existe aussi la government failure, la défaillance de l’État, que Charles Wolf (1979) a théorisée sous le nom de « défaillance non marchande » et qu’Anne Krueger (1990) a appliquée aux pays en développement.
Une loi, une norme ou une compétence légale ne produit aucun effet sans moyens d’exécution : laboratoires capables de tester, institutions équipées et ressources suffisantes.
Et lorsqu’un État possède les règles mais pas la capacité de les faire respecter, le problème devient structurel.
5. LA CAPACITÉ DE L’ÉTAT ET LE « MIMÉTISME INSTITUTIONNEL »
Timothy Besley et Torsten Persson (2011) définissent la capacité de l’État comme son aptitude à lever l’impôt, à faire respecter les règles et à fournir des services. Francis Fukuyama (2013) a plaidé pour que la qualité de la gouvernance soit évaluée par la capacité d’exécution, et non par la seule existence de règles et de procédures.
Lant Pritchett, Michael Woolcock et Matt Andrews (2013) sont allés plus loin avec le concept de mimétisme institutionnel (isomorphic mimicry). Des États adoptent les formes des institutions modernes (lois, agences, organigrammes, adhésions aux accords internationaux) sans en acquérir les fonctions. Ils ressemblent à des États capables sans en être. Ils s’enferment alors dans ce que ces auteurs appellent un « piège de capacité ». J’ai déjà mobilisé ce même concept de piège de capacité, dans le premier texte de cette série, pour expliquer pourquoi nos réformes anticorruptions échouent souvent à produire l’exécution qu’elles promettent.
Ce concept est central pour notre propos. Le mimétisme est souvent récompensé : un partenaire international constate l’existence d’une loi, d’un bureau, d’une adhésion. Il vérifie plus rarement si un échantillon a effectivement été analysé.
D’où une règle méthodologique : il faut évaluer les institutions par leurs fonctions, pas par leurs formes.
6. CORRUPTION ET INCOMPÉTENCE : GASPILLAGE ACTIF ET GASPILLAGE PASSIF
Oriana Bandiera, Andrea Prat et Tommaso Valletti (2009) ont proposé une distinction particulièrement utile. Le gaspillage actif procure un avantage au décideur public; le pot-de-vin en est l’exemple type. Le gaspillage passif ne profite à personne : il résulte de l’inefficacité, de la lourdeur administrative, du manque de compétence.
En étudiant les achats de biens standardisés par les administrations publiques italiennes, ils ont estimé que le gaspillage passif représentait environ 83 % du gaspillage total.
Il faut être prudent : il s’agit de l’Italie, et des marchés publics, pas du contrôle de la qualité. Ce chiffre ne peut pas être transposé à Haïti. Mais il fournit un ancrage empirique à une intuition : ce que l’État perd parce qu’il ne sait pas faire peut dépasser ce qu’on lui vole.
Ces notions ne s’opposent pas. Depuis Stigler (1971), on sait qu’un régulateur peut être capturé par les intérêts qu’il contrôle ; Shleifer et Vishny (1993) montrent comment la corruption s’organise autour des points de contrôle. Un laboratoire inopérant peut ainsi favoriser ceux dont les produits échoueraient aux tests : l’incompétence devient parfois la forme systémique de la corruption. La distinction entre corruption centralisée et fragmentée, développée dans le premier texte de cette série, éclaire également ce dossier.
7. L’INFRASTRUCTURE QUALITÉ : UNE CHAÎNE, PAS UNE INSTITUTION
Le dernier concept est plus opérationnel. La Banque mondiale (Guasch et al., 2007) et les organismes internationaux de normalisation parlent d’infrastructure qualité : l’ensemble articulé de la normalisation, de la métrologie, de l’évaluation de la conformité (essais, inspection, certification), de l’accréditation et de la surveillance du marché.
Sa logique est celle d’une chaîne. Une norme sans laboratoire n’est pas vérifiable. Un laboratoire non accrédité produit des résultats contestables devant un tribunal. Un résultat sans pouvoir de sanction reste sans effet. Une sanction sans traçabilité ne permet pas de retirer le produit du marché.
Synthèse du cadre théorique
Ces concepts forment une grille cohérente : l’asymétrie d’information justifie l’intervention de l’État ; les externalités en mesurent l’enjeu ; la dissuasion souligne la probabilité de détection ; le mimétisme institutionnel explique l’écart entre règles et résultats ; le gaspillage passif éclaire le coût de l’incapacité ; et l’infrastructure qualité définit les fonctions à évaluer.
Méthodologie : comment lire les cas
Une étude de cas multiples
L’approche retenue est qualitative. Elle repose sur une étude de cas multiples (Yin, 2018) conduite selon la méthode de la « comparaison structurée et ciblée » d’Alexander George et Andrew Bennett (2005) : poser les mêmes questions, dans le même ordre, à chacun des cas.
Sept dossiers haïtiens sont examinés : Pharval/Afébril, l’eau en sachet, le laboratoire de Tamarinier, les médicaments falsifiés, la ranitidine, l’importation d’œuf de la République Dominicaine et les carburants. Ils relèvent de secteurs, de ministères et d’époques différents.
Ce choix est délibéré. Si des cas aussi différents révèlent le même mécanisme de défaillance, cela renforce l’hypothèse d’un problème structurel plutôt que d’accidents isolés. C’est une logique proche de la « méthode de concordance » de John Stuart Mill avec une réserve : elle fournit un indice fort, pas une preuve de causalité.
La grille d’analyse : sept fonctions de contrôle
Dérivée du cadre de l’infrastructure qualité, la grille suivante est appliquée à chaque cas. La question n’est jamais « l’institution existe-t-elle ? », mais « la fonction est-elle remplie ? ».
Tableau 1 - Grille d’analyse : sept fonctions de contrôle
Fonction
Question posée
Indicateur observable
F1 - Normes et règlements techniques
Existe-t-il une norme applicable et obligatoire ?
Texte publié ; référence à des normes internationales (Codex, ISO, ASTM)
F2- Attribution des responsabilités
Qui est légalement responsable à chaque étape ?
Loi, règlement ou protocole interinstitutionnel
F3 - Capacité analytique
Un laboratoire compétent peut-il analyser le produit ?
Équipements, taux d’utilisation, accréditation ISO/IEC 17025
F4 - Contrôle avant mise sur le marché
Le produit est-il vérifié avant d’être vendu ?
Enregistrement, échantillonnage à l’importation, blocage jusqu’aux résultats
F5 - Surveillance du marché
Contrôle-t-on après la mise en vente ?
Inspections aléatoires, nombre d’échantillons par an
F6 - Traçabilité et rappel
Peut-on localiser et retirer un produit ?
Registre des lots, procédure de rappel exécutée
F7 - Sanction et transparence
Les non-conformités sont-elles sanctionnées et publiées ?
Décisions et rapports périodiques publiés
Source : construction de l’auteur à partir du cadre de l’infrastructure qualité (Guasch et al., 2007).
Une comparaison internationale raisonnée
La comparaison avec la République dominicaine suit la logique des « systèmes les plus similaires » de Przeworski et Teune (1970) : même île, dépendance aux importations pétrolières, appartenance à l’Organisation mondiale du commerce et risques sanitaires comparables. Ces similitudes font mieux ressortir les différences institutionnelles.
Une réserve s’impose : la République dominicaine dispose aujourd’hui d’un revenu par habitant et de ressources budgétaires bien supérieurs. Mais cet écart est lui-même, en partie, le produit de trajectoires institutionnelles divergentes. Il explique certaines différences ; il ne les explique pas toutes.
Les autres expériences; États-Unis, Kenya, Nigeria, CARICOM; ne font pas l’objet d’une comparaison complète. Elles sont mobilisées selon la logique de l’« apprentissage de politiques » (lesson-drawing) proposée par Richard Rose (1991) : identifier un instrument précis, comprendre les conditions de son efficacité et évaluer s’il est transférable. Il ne s’agit pas de copier, mais de comprendre les principes.
Cette analyse a des limites qu’il faut reconnaître. Elle ne repose sur aucun accès aux données brutes de laboratoire et ne se prononce pas sur la conformité de la cargaison de carburant en cause. Les cas ont été choisis parce qu’ils révèlent des défaillances. Des contrôles réussis ont pu exister sans être rendus publics, ce qui, en soi, illustre un déficit de transparence. Les données dominicaines proviennent en grande partie du régulateur lui-même et n’ont pas fait l’objet d’un audit indépendant. La causalité n’est pas démontrée. L’article propose un mécanisme plausible, qu’un audit complet de l’infrastructure qualité nationale permettrait de tester.
Haïti a-t-elle les capacités nécessaires ?
C’est ici que les différents dossiers deviennent particulièrement révélateurs. Car le problème du contrôle de qualité ne commence pas avec le pétrole. Il existe dans plusieurs secteurs. Et lorsqu’on les met ensemble, on découvre un même problème : nous avons souvent les institutions et les règles sur papier, mais pas toujours les capacités nécessaires pour les appliquer efficacement.
Le précédent Pharval/Afébril : quand le contrôle devient une question de vie ou de mort
L’un des exemples les plus tragiques reste le dossier Pharval/Afébril. Dans les années 1990, des sirops contaminés au diéthylène glycol ont provoqué la mort de nombreux enfants en Haïti. Un document des Nations unies de 1997 rapportait que près de 80 enfants étaient décédés après avoir consommé des sirops contaminés et que les analyses avaient identifié le diéthylène glycol comme substance toxique.
Cette affaire démontre qu’une défaillance dans une chaîne d’approvisionnement peut devenir une catastrophe sanitaire. Le danger ne vient pas nécessairement du produit final. Il peut venir d’une matière première, d’un fournisseur, d’un importateur, d’un laboratoire ou d’un système de contrôle défaillant.
La question n’est donc jamais seulement : « Qui a fabriqué le produit ? » Elle doit également être : « Qui devait vérifier que les matières utilisées étaient conformes ? »
Lecture par la grille : fonctions F3 (capacité d’analyser les matières premières) et F4 (contrôle avant mise sur le marché).
L’eau en sachet : un contrôle qui arrive après la vente
En 2026, le MCI a publié les résultats d’une étude sur l’eau de consommation dans la région métropolitaine de Port-au-Prince. L’étude, réalisée entre août 2025 et janvier 2026, a porté sur 109 échantillons. Le ministère indique que plus de 92 % des sachets d’eau analysés présentaient des non-conformités, notamment en matière d’enregistrement et d’étiquetage.
Attention encore une fois à la précision. Une non-conformité d’enregistrement ou d’étiquetage n’est pas automatiquement synonyme de contamination microbiologique. Mais le résultat soulève une question fondamentale : comment des produits destinés à la consommation humaine peuvent-ils circuler avec un niveau aussi important de non-conformité réglementaire ? Où était le contrôle avant leur commercialisation ?
Il faut aussi reconnaître ce que cette étude démontre de positif : l’État haïtien sait conduire une campagne d’échantillonnage et en publier les résultats. Le défi est de transformer une étude ponctuelle en surveillance permanente.
Lecture par la grille : F4 (enregistrement préalable non respecté) ; F5 (surveillance réelle, mais ponctuelle et a posteriori).
Et demain : les produits alimentaires ?
C’est ici que le raisonnement devient encore plus préoccupant. Aujourd’hui, nous parlons du carburant. Hier, nous avons parlé de l’eau. Mais demain, le problème peut concerner le lait, l’huile, la viande, le poisson, les produits congelés, les conserves ou les aliments pour enfants.
Et une question revient toujours : qui a vérifié? quel laboratoire assure la vérification des produits?
Le laboratoire de Tamarinier : l’État peut-il contrôler sans laboratoire ?
Prenons maintenant le cas du Laboratoire vétérinaire et de contrôle de qualité des aliments de Tamarinier, qui relève du ministère de l’Agriculture, des Ressources naturelles et du Développement rural (MARNDR). Selon les informations communiquées par le ministère lui-même, en 2026, ce laboratoire n’exploiterait qu’environ 10 % de son potentiel, notamment en raison de l’insuffisance des moyens disponibles et de la vétusté d’une partie de ses équipements. Cette situation soulève naturellement des interrogations quant à la capacité d’Haïti à assurer, de manière régulière et fiable, le contrôle de la qualité et de la conformité des produits alimentaires et des produits d’origine animale.
Un élément particulièrement révélateur mérite toutefois d’être rappelé. En 2008, la CARICOM avait recommandé qu’Haïti mette les installations de Tamarinier à la disposition de certains États membres de la Communauté, notamment dans le cadre des besoins régionaux en matière d’analyses et de contrôle de qualité. Cette recommandation constitue un élément important dans l’appréciation de la situation. Elle tend à montrer qu’à cette époque, les installations et les capacités techniques du laboratoire étaient considérées comme suffisamment pertinentes pour pouvoir contribuer aux mécanismes régionaux de contrôle et d’analyse.
Il convient donc de se poser une question essentielle : comment un laboratoire qui pouvait être envisagé, en 2008, comme une infrastructure susceptible de servir aux besoins de certains États de la CARICOM se retrouve-t-il aujourd’hui à n’exploiter qu’une fraction de son potentiel ?
Cette évolution mérite d’être documentée et expliquée, notamment en ce qui concerne l’état des équipements, les investissements réalisés au cours des dernières années, les ressources humaines disponibles, la capacité d’effectuer les analyses requises et les mécanismes de financement et de maintenance du laboratoire.
Voilà un élément extrêmement important. On ne peut pas demander à un État de garantir la qualité des aliments si l’infrastructure scientifique chargée d’effectuer les contrôles ne dispose pas des moyens nécessaires. La réglementation sans capacité d’exécution devient une illusion. Et c’est précisément là que l’incompétence institutionnelle devient extrêmement coûteuse. En termes beckériens, un laboratoire à 10 % de sa capacité, c’est une probabilité de détection divisée d’autant.
Lecture par la grille : F3 (capacité analytique), fonction dont dépendent toutes les autres.
Le problème des médicaments : une autre alerte
Le secteur pharmaceutique pose un problème encore plus sensible. En 2025, l’Association des Pharmaciens d’Haïti a avancé l’estimation selon laquelle environ 40 % des médicaments circulant dans le pays seraient falsifiés ou contrefaits. Ce chiffre doit être pris comme une estimation attribuée à l’APH (niveau B), et non comme une statistique nationale définitivement établie, tant que la méthodologie et les données permettant de la vérifier ne sont pas publiquement disponibles.
Mais même sans retenir ce chiffre comme vérité statistique, le problème de la circulation de médicaments falsifiés est suffisamment sérieux pour poser une question fondamentale : comment un médicament peut-il entrer sur le marché, passer par la chaîne de distribution et arriver dans une pharmacie sans que sa qualité soit efficacement contrôlée ?
Le médicament n’est pas un produit ordinaire. Une erreur dans un vêtement peut être gênante. Une erreur dans un téléphone peut coûter de l’argent. Une erreur dans un médicament peut coûter une vie.
Lecture par la grille : F4 (autorisation de mise sur le marché), F5 (surveillance des points de vente), F6 (traçabilité des lots).
La ranitidine : quand une interdiction n’est pas réellement appliquée
Le dossier de la ranitidine est particulièrement révélateur. Ce produit est largement utilisé pour traiter des affections telles que les brûlures d'estomac, le reflux gastro-œsophagien et les ulcères gastriques. En août 2026, des informations de presse ont rapporté que des produits à base de ranitidine continuaient à être vendus en Haïti malgré les mesures prises antérieurement par les autorités sanitaires.
Aux États-Unis, la FDA avait demandé en 2020 le retrait de tous les produits à base de ranitidine du marché, après des préoccupations concernant l’augmentation potentielle de l’impureté N-Nitrosodimethylamine (NDMA) au cours du temps et dans certaines conditions de température.
Le problème n’est donc plus simplement : « Est-ce que le médicament est interdit ? » La question devient : « Comment une décision d’interdiction ou de rappel est-elle effectivement exécutée ? »
Il faut alors examiner les stocks des pharmacies, les importateurs, les distributeurs, les inspections, la communication aux professionnels, la traçabilité et le retrait physique du produit. Une interdiction qui reste sur papier mais dont le produit continue à être vendu révèle un problème de capacité d’exécution. Et c’est exactement le sujet de cet article.
Lecture par la grille : F6 (rappel) et F7 (sanction). La règle existe ; son exécution fait défaut.
Interdiction de l'importation de poulets et d'œufs de la République dominicaine
Le 4 janvier 2008, le gouvernement haïtien annonce, par communiqué conjoint du ministère du Commerce et de l'Industrie et du ministère de l'Agriculture, l'interdiction immédiate de l'importation de produits carnés (en particulier de volailles, d'œufs et d'animaux vivants) en provenance de la République dominicaine. La mesure fait suite à la détection d'un foyer de grippe aviaire, le virus H5N2, dans la commune dominicaine de Higüey, information relayée par la presse et confirmée par la représentation diplomatique haïtienne à Saint-Domingue. Une commission mixte est dépêchée quelques jours plus tard pour vérifier, sur le terrain, l'application effective des normes sanitaires du côté dominicain ; reconnaissance implicite qu'Haïti ne disposait, pour sa part, d'aucun moyen propre de surveillance épidémiologique à la frontière.
Le problème, documenté à plusieurs reprises par la presse haïtienne, apparaît presque aussitôt : la frontière reste poreuse. L'interdiction existe sur le papier, mais l'État ne dispose ni des effectifs, ni des postes de contrôle, ni des capacités de traçabilité nécessaires pour la faire respecter sur une ligne frontalière longue de près de 380 kilomètres. Signe que les produits continuent d'entrer malgré l'embargo officiel : les prix du marché haïtien restent alignés sur ceux des œufs et volailles dominicains. Les producteurs avicoles nationaux, censés être protégés par la mesure, se retrouvent au contraire au bord de la faillite, incapables de répercuter leurs coûts sur un marché où le produit interdit continue, de fait, de circuler.
Ce qui devait être une mesure sanitaire d’urgence ; le temps qu'un foyer précis soit maîtrisé ; se transforme en interdiction quasi permanente : des responsables gouvernementaux la confirment encore en vigueur plusieurs années plus tard, invoquant à nouveau la « sécurité sanitaire », sans qu'aucun dispositif de contrôle frontalier n'ait entre-temps été mis en place. Le dossier illustre, à l'échelle du commerce agricole, le même mécanisme observé pour les carburants ou les médicaments : une règle correctement annoncée, mais dépourvue de la capacité d'exécution qui seule lui donnerait un effet réel. Une interdiction qu'on ne sait pas faire respecter ne protège personne ; elle ne fait que déplacer le problème de la norme vers son application.
Lecture par la grille : F2 (responsabilité d'exécution à la frontière non attribuée) et F4 (contrôle à l'importation contourné) ; F5 fait également défaut, la persistance de l'alignement des prix trahissant l'absence de toute surveillance du marché intérieur.
Les carburants : les questions à documenter
Revenons, pour finir, au dossier qui a ouvert cet article. En septembre 2026, le MCI a annoncé des vérifications concernant certains produits pétroliers. À la date de rédaction, la conformité ou la non-conformité de la cargaison en cause n’est pas établie publiquement. Mais la grille permet déjà de formuler les questions qu’une enquête sérieuse devrait trancher : qui est légalement responsable du prélèvement à l’importation (F2) ? Quel laboratoire a analysé les échantillons, et est-il accrédité (F3) ? Le produit a-t-il été distribué avant la disponibilité des résultats (F4) ? Des échantillons témoins ont-ils été conservés ? Peut-on retracer où le produit a été livré (F6) ?
Lecture par la grille : F2, F3, F4 et F6 -questions ouvertes.
Un constat se dégage. Aucun de ces cas ne révèle une absence totale de règles. Tous révèlent une fonction manquante dans la chaîne de contrôle. C’est exactement ce que prédit l’hypothèse du mimétisme institutionnel : la forme existe, la fonction fait défaut.
Un second constat est plus dérangeant. Il n’est pas nécessaire de supposer la corruption pour expliquer ces défaillances : l’absence d’une fonction de contrôle suffit à en rendre compte. Cela ne prouve pas que la corruption soit absente. Cela montre que, si on l’éliminait demain, le problème demeurerait.
Le problème n’est donc pas l’absence de règles
Voilà peut-être le point le plus important. On pourrait penser que le problème d’Haïti est que nous n’avons pas de normes. Ce n’est pas entièrement vrai.
Haïti est membre de l’Organisation mondiale du commerce. Le système commercial multilatéral comprend notamment l’Accord sur les obstacles techniques au commerce (TBT) et l’Accord sur l’application des mesures sanitaires et phytosanitaires (SPS).
L’Accord SPS encadre les mesures destinées notamment à protéger la santé humaine, animale et végétale et repose sur l’importance de bases scientifiques et de l’évaluation des risques. L’Accord TBT encadre les règlements techniques, les normes et les procédures d’évaluation de la conformité.
Haïti dispose également du Bureau haïtien de normalisation (BHN), créé en 2012 pour organiser notamment les activités de normalisation, de certification, de métrologie industrielle et de promotion de la qualité. Le Codex Alimentarius, établi conjointement par la FAO et l’OMS, constitue par ailleurs une référence internationale majeure en matière de normes alimentaires.
Haïti n’est pas non plus isolée. Selon l’Organisation internationale de normalisation, le BHN est membre de l’Organisation régionale de la CARICOM pour les normes et la qualité (CROSQ), de la Commission panaméricaine de normalisation (COPANT) et du Réseau Normalisation et Francophonie ; Haïti est membre de la Commission du Codex Alimentarius et du Système interaméricain de métrologie ; et le BHN a signé un accord avec l’Institut dominicain pour la qualité (INDOCAL).
Haïti dispose donc de normes, d’engagements internationaux, d’institutions et de partenaires, notamment en République dominicaine.
Alors pourquoi avons-nous encore autant de problèmes de contrôle ? C’est là que le problème de capacité institutionnelle apparaît. Les engagements internationaux ne remplacent pas les capacités nationales. Un traité ou un accord international peut établir des principes. Il peut demander des normes. Il peut définir des procédures. Mais aucun accord international ne peut faire fonctionner un laboratoire haïtien à la place de l’État haïtien.
Ce que font les autres : cinq modèles de contrôle
Chacun des modèles qui suivent éclaire une ou plusieurs fonctions de la grille. Aucun n’est parfait. Tous montrent qu’il est possible d’augmenter la probabilité de détection.
1. La République dominicaine : un système, pas un bureau
Commençons par le cas le plus proche -géographiquement et analytiquement.
L’architecture : la loi 166-12
En 2012- l’année même où Haïti tentait de créer le BHN, la République dominicaine adoptait la loi 166-12 instituant le Système dominicain pour la qualité (SIDOCAL).
La loi définit le SIDOCAL comme l’infrastructure nationale chargée de la normalisation, de la métrologie, de l’inspection et des essais, de la certification et de l’accréditation, organisées selon une hiérarchie technique et des compétences institutionnelles précises.
Trois organes structurent le système. Le Conseil dominicain pour la qualité (CODOCA) en assure la coordination au plus haut niveau. L’Institut dominicain pour la qualité (INDOCAL), qui a remplacé l’ancienne Direction générale des normes (DIGENOR), est chargé de la normalisation et de la métrologie. L’Organisme dominicain d’accréditation (ODAC) évalue la compétence technique des laboratoires et organismes d’évaluation de la conformité, et les accrédite selon les normes internationales.
Un détail mérite l’attention : l’article 96 de la loi oblige les ministères et entités publiques qui délivrent des autorisations ou conduisent des inspections à recourir, lorsque cela s’applique, aux services techniques de l’INDOCAL. Autrement dit, la loi organise la coordination au lieu de la présumer.
Même année de départ, donc. Mais la loi dominicaine a construit une chaîne, là où nous avons tenté surtout de créer un maillon.
Les carburants : contrôler chaque étape
Le ministère dominicain de l’Industrie, du Commerce et des PME (MICM) décrit la chaîne d’approvisionnement en carburants (importation, stockage, distribution, vente au détail) comme un dispositif régulé, avec des contrôles de qualité appliqués de manière continue à chaque étape.
À l’importation, les licences délivrées par le MICM prévoient que le ministère analyse les combustibles importés pour garantir le respect des normes de qualité, avec l’appui du Corps spécialisé de contrôle des combustibles (CECCOM) pour les évaluations et contrôles.
Sur le plan fiscal, une norme générale de l’administration fiscale dominicaine (norme 02-17) prévoit le prélèvement d’échantillons sur les navires et réservoirs au moment de la décharge ; la sortie du produit reste suspendue jusqu’à la disponibilité des résultats de laboratoire, les échantillons étant acheminés sous escorte vers le laboratoire des douanes ou vers d’autres laboratoires nationaux indépendants.
Voilà précisément la réponse à la question posée au début de cet article : le produit peut-il être commercialisé avant les résultats ? Dans ce dispositif, non.
À la pompe, le MICM publie les résultats de son monitoring. Selon sa mise à jour de mars 2026, 98,1 % des stations inspectées se trouvaient dans les spécifications pour l’essence premium, et 99,5 % pour l’essence régulière. Et lorsque les tests échouent, les sanctions sont visibles. En mai 2026, le MICM a ordonné la fermeture de trois stations-service, à Padre Las Casas, Villa Vásquez et Las Matas de Santa Cruz, après que des analyses de laboratoire eurent montré un indice d’octane inférieur aux normes.
Médicaments et aliments : la DIGEMAPS
Pour les médicaments, les aliments et les produits sanitaires, la Direction générale des médicaments, aliments et produits sanitaires (DIGEMAPS), rattachée au ministère de la Santé publique, contrôle la chaîne depuis l’enregistrement jusqu’à la vente. Elle a délivré 11 826 enregistrements sanitaires en 2024. Elle émet des alertes publiques. En décembre 2024, l’alerte FVA-2024-0008 signalait la falsification de quatre médicaments utilisés en santé mentale, après que le fabricant eut déclaré ne pas les reconnaître.
Elle conduit des opérations de terrain : en juillet 2026, elle rapportait des saisies de médicaments falsifiés, périmés, réétiquetés ou non enregistrés, en coopération avec le CECCOM. Et la loi 17-19 sur l’éradication du commerce illicite, de la contrebande et de la falsification des produits réglementés fait de la commercialisation de médicaments falsifiés ou non enregistrés une infraction passible de sanctions administratives et pénales.
La protection du consommateur relève, pour sa part, de Pro Consumidor, créé par la loi 358-05.
2. Les États-Unis : la responsabilité de l’importateur
Pour les carburants, l’Environmental Protection Agency (EPA) établit des exigences précises concernant les normes, les tests, l’échantillonnage, la certification, la tenue des registres et les responsabilités des importateurs. L’importateur n’est pas simplement quelqu’un qui fait entrer le produit. Il porte une responsabilité de conformité. Le système prévoit également des mécanismes d’inspection et de contrôle.
Cela ne signifie pas que les États-Unis n’ont jamais de problèmes de produits non conformes. Cela signifie quelque chose de beaucoup plus important : le système est conçu pour identifier la responsabilité, documenter la conformité et permettre au régulateur de vérifier.
Fonctions renforcées : F2 (responsabilités) et F4 (preuve de conformité apportée par l’opérateur).
3. Le Kenya : marquer le carburant pour rendre la fraude visible
Le Kenya a longtemps souffert d’un problème bien connu : la dilution de l’essence avec du kérosène, moins cher et moins taxé, et le détournement vers le marché local de carburants destinés à l’exportation. Le pays a lancé un programme de marquage et de surveillance des carburants en 1998. Selon une tribune publiée dans la presse kényane (niveau B), environ 25 % des stations testées vendaient alors des produits frelatés ou destinés à l’exportation ; ce taux serait tombé à environ 2 % en 2014.
Le dispositif actuel, placé sous l’autorité de régulation de l’énergie et du pétrole (EPRA) en vertu de la loi sur le pétrole de 2019, repose sur un marqueur biochimique ajouté aux produits dès leur point d’entrée. Des laboratoires mobiles équipés d’analyseurs à fluorescence X effectuent des tests sur place en moins de cinq minutes, et chaque dose de marqueur est suivie numériquement.
Dans un rapport récent, l’EPRA indiquait avoir réalisé 10 598 tests dans 2 305 points de vente, avec environ 99 % de stations conformes et des pénalités appliquées aux 23 stations non conformes. La leçon est directe : la technologie permet d’augmenter la probabilité de détection à un coût modéré, sans attendre qu’un grand laboratoire central soit opérationnel dans chaque ville.
Fonctions renforcées : F3 (analyse mobile), F5 (surveillance) et F6 (traçabilité).
4. Le Nigeria : faire du consommateur un contrôleur
Face aux médicaments falsifiés, l’agence nigériane de contrôle des aliments et des médicaments (NAFDAC) a déployé à partir de 2010 un service d’authentification mobile (MAS). Le consommateur gratte un code unique sur l’emballage, l’envoie gratuitement par SMS et reçoit en quelques instants une réponse indiquant si le produit est authentique.
Après une phase pilote, le dispositif a été étendu en 2012 aux antipaludiques et aux antibiotiques. Les lignes directrices de 2018 prévoient en outre que les prestataires transmettent à la NAFDAC les informations sur la localisation des produits suspects ; le consommateur devient ainsi une source de renseignement pour le régulateur.
Mais l’expérience nigériane comporte aussi un avertissement. La Chambre des représentants a constaté que, faute de campagnes de sensibilisation soutenues, de nombreux médicaments en vente libre et sirops pour enfants ne portaient plus le code d’authentification, et a demandé la réactivation du service.
Double leçon, donc : la technologie peut multiplier le nombre de contrôleurs. Mais une innovation sans continuité institutionnelle est une campagne, pas un système.
Fonctions renforcées : F5 (surveillance) et F6 (traçabilité) -sous condition de continuité.
5. La CARICOM et le CROSQ : mutualiser ce qu’un petit État ne peut pas financer seul
L’Organisation régionale de la CARICOM pour les normes et la qualité (CROSQ), établie en 2002 et dont Haïti est membre comme les quatorze autres États membres de la Communauté, a pour mission de développer des normes régionales, d’harmoniser les systèmes de métrologie et de soutenir la production et le commerce au sein du Marché et de l’économie uniques de la CARICOM.
L’accord qui l’a créée reconnaissait déjà que la Communauté est extrêmement vulnérable à la pénétration de produits de qualité inférieure aux normes. Le diagnostic régional rejoint donc exactement le nôtre. Le CROSQ conduit par ailleurs un projet de renforcement des capacités de l’infrastructure qualité en Haïti, dans le cadre duquel la Banque de développement des Caraïbes a publié des termes de référence en 2025.
La leçon est celle de la mutualisation. Un petit État n’a pas besoin de posséder immédiatement tous les laboratoires accrédités pour tous les produits. Il peut s’appuyer sur des capacités régionales, dominicaines, grâce à l’accord BHN–INDOCAL ; tout en construisant ses propres capacités dans les secteurs prioritaires.
Haïti occupe ici une position singulière : membre de la CARICOM et voisine immédiate de la République dominicaine. C’est un atout que nous utilisons encore trop peu.
Fonctions renforcées : F1 (normes harmonisées) et F3 (accès à des capacités analytiques partagées).
L’importateur doit aussi être responsable
Il y a une autre erreur que nous commettons parfois dans nos débats publics. Nous avons tendance à penser : « L’État doit tout contrôler ». L’État doit établir les règles et contrôler leur application. Mais l’opérateur économique doit également être responsable.
Qu’il importe du carburant ou des médicaments, ou commercialise de l’eau ou des aliments, l’opérateur doit répondre de la conformité des produits dont il tire un bénéfice. Le principe devrait être simple : celui qui tire un bénéfice économique d’un produit doit également supporter une partie de la responsabilité de sa conformité.
C’est d’ailleurs la logique commune aux modèles américain et dominicain : l’opérateur apporte la preuve de conformité, l’État la vérifie. L’État ne remplace pas l’opérateur ; il le rend vérifiable. Et c’est ici que revient notre problème d’incompétence.
Ce que nous devrions mettre en place
Je pense qu’Haïti devrait se doter d’un véritable système national intégré de contrôle de la qualité et de la sécurité des produits. Les mesures proposées sont rattachées aux fonctions de la grille et aux modèles étudiés, et organisées selon trois horizons.
Horizon 1 (0 à 12 mois) : rendre le contrôle visible
1. Une cartographie claire des responsabilités (F2). MCI, MSPP, Agriculture, Douanes, Bureau haïtien de normalisation, laboratoires, importateurs et distributeurs : qui fait quoi, à quelle étape, sur quelle base légale. Sur le modèle de l’article 96 de la loi dominicaine, les administrations devraient être tenues de recourir à des services techniques communs plutôt que de multiplier des compétences qui se chevauchent.
2. Un protocole de prélèvement à l’importation des carburants (F4). Prélèvement contradictoire à la décharge, en présence de l’importateur et de l’administration ; pas de mise en distribution des produits à risque avant la disponibilité des résultats, comme dans le dispositif dominicain.
3. Des échantillons témoins (F4). Chaque contrôle important doit laisser une preuve, scellée et conservée.
4. La publication des résultats (F7). Un rapport trimestriel indiquant le nombre d’échantillons prélevés, les taux de conformité par secteur et les sanctions appliquées. La transparence est elle-même un mécanisme de contrôle.
5. Le recours immédiat à des laboratoires accrédités (F3). En attendant la montée en capacité nationale, s’appuyer sur des laboratoires accrédités de la région ou de la République dominicaine, dans le cadre de l’accord BHN–INDOCAL et de la coopération avec le CROSQ.
Horizon 2 (1 à 3 ans) : construire la capacité
6. Des laboratoires fonctionnels et accrédités (F3). Le cas de Tamarinier montre l’urgence. L’objectif doit être l’accréditation selon la norme internationale ISO/IEC 17025, sans laquelle un résultat reste contestable.
7. Des contrôles indépendants (F4-F5). L’État doit pouvoir réaliser des analyses indépendantes de celles fournies par l’importateur.
8. Des inspections aléatoires fondées sur le risque (F5). Un système efficace ne contrôle pas seulement lorsqu’il soupçonne un problème ; il concentre ses moyens là où le risque est le plus élevé.
9. Le marquage des carburants (F5-F6). Sur le modèle kényan, un marqueur ajouté au point d’entrée et des tests mobiles rapides permettraient de détecter la dilution et le détournement sur l’ensemble du réseau.
10. L’authentification des médicaments à risque (F5-F6). Sur le modèle nigérian, en commençant par les antipaludiques, les antibiotiques et les sirops pédiatriques -et en garantissant, par un financement et un mandat stable, la continuité qui a fait défaut au Nigeria.
Horizon 3 (3 à 5 ans) : institutionnaliser
11. La traçabilité numérique (F6). Chaque cargaison à risque devrait pouvoir être suivie du bateau au point de vente.
12. Un système national de rappel (F6). Lorsqu’un produit est interdit, il faut pouvoir savoir où il se trouve, combien il en reste et qui l’a reçu.
13. Une loi-cadre sur l’infrastructure qualité (F1-F7). À l’image du SIDOCAL, elle devrait organiser la chaîne complète (normalisation, métrologie, essais, accréditation, surveillance) -et créer un organe de coordination doté d’une autorité réelle.
Le vrai scandale serait de ne rien apprendre
C’est finalement la question que devraient nous poser tous ces dossiers. Pharval/Afébril. L’eau en sachet. Les médicaments falsifiés. La ranitidine. Le laboratoire de Tamarinier. Le carburant.
Nous devons éviter de traiter chacun de ces problèmes comme un événement isolé. L’analyse montre qu’ils révèlent, sous des formes différentes, un même problème structurel : la faiblesse de nos systèmes de contrôle et de notre capacité institutionnelle.
Si c’est le cas, alors nous devons arrêter de traiter chaque scandale séparément. La corruption est coûteuse. Elle vole des ressources. Elle détruit la confiance. Elle fausse les marchés. Mais l’incompétence institutionnelle peut être encore plus insidieuse. Parce qu’elle peut rester invisible pendant des années. Personne ne vole nécessairement l’argent. Mais personne ne contrôle. Personne ne vérifie. Personne ne sait. Personne ne conserve les données. Personne ne peut retracer.
Et lorsque le problème apparaît enfin, la facture est présentée à toute la société.
C’est pourquoi je maintiens cette idée :
« La corruption nous vole de l’argent. L’incompétence nous coûte de l’argent, de la santé, de la confiance et parfois des vies. »
Le dossier actuel des produits pétroliers devrait donc être beaucoup plus qu’une polémique sur la qualité d’une cargaison. Il devrait nous obliger à poser une question fondamentale : sommes-nous capables de contrôler ce qui entre sur notre marché ?
Si la réponse est oui, alors montrons les procédures. Montrons les normes. Montrons les laboratoires. Montrons les résultats. Montrons la traçabilité.
Et si la réponse est non, alors ayons le courage de reconnaître que le problème est beaucoup plus profond qu’une cargaison de carburant. Parce qu’aujourd’hui, c’est peut-être le pétrole. Demain, ce sera peut-être l’eau. Après-demain, les aliments. Ou les médicaments.
Et un pays qui ne sait pas exactement ce qu’il autorise à entrer sur son marché ne peut pas prétendre assurer efficacement la protection de ses citoyens. La véritable réforme n’est donc pas seulement de chercher les coupables après le scandale. C’est de construire un système capable de détecter le problème avant qu’il ne devienne un scandale.
L’incompétence affaiblit la capacité de l’État à protéger la société.
Sources et références
Haïti
1. Ministère du Commerce et de l’Industrie -Produits pétroliers, Avis et documents officiels du MCI concernant les produits pétroliers et les vérifications annoncées en septembre 2026. https://mci.gouv.ht/documents.php
2. MCI -Étude sur la qualité de l’eau conditionnée, Étude du MCI sur la qualité des eaux traitées et conditionnées en vente dans la Région métropolitaine de Port-au-Prince, portant sur 109 échantillons.
Source : https://mci.gouv.ht/breve-du-mci.php
3. ministère de l’Agriculture -Laboratoire de Tamarinier, Présentation officielle du Laboratoire vétérinaire et de contrôle de qualité des aliments de Tamarinier. Le ministère indique une exploitation d’environ 10 % de son potentiel. https://agriculture.gouv.ht/services-population/laboratoire-tamarinier/
4. Nations unies - Affaire Pharval/Afébril; Commission des droits de l’homme, document E/CN.4/1997/89, 1997, documentant la tragédie des sirops contaminés au diéthylène glycol. https://digitallibrary.un.org/record/238500/files/E_CN.4_1997_89-FR.pdf
5. AyiboPost - Ranitidine en Haïti : Article d’août 2026 rapportant la présence persistante de produits à base de ranitidine malgré les mesures antérieures. Source: https://backoffice.ayibopost.com/un-medicament-interdit-pour-risque-cancerogene-toujours-vendu-en-haiti/
6. Médicaments falsifiés - estimation attribuée à l’APH : L’estimation d’environ 40 % de médicaments falsifiés ou contrefaits est attribuée à l’Association des Pharmaciens d’Haïti (niveau B), tant que la méthodologie et les données ne sont pas publiquement disponibles.
7. ISO - Fiche membre du Bureau haïtien de normalisation : Adhésions du BHN (CROSQ, COPANT, RNF), participation d’Haïti au Codex et au SIM, accord avec l’INDOCAL. https://www.iso.org/member/5304435.html
Cadre multilatéral et régional
8. OMC - Accord SPS : Accord sur l’application des mesures sanitaires et phytosanitaires. https://www.wto.org/english/docs_e/legal_e/sps_e.htm
9. OMC - Accord TBT : Accord sur les obstacles techniques au commerce : règlements techniques, normes et procédures d’évaluation de la conformité. https://www.wto.org/english/tratop_e/tbt_e/tbtagr.htm
10. OMC -Examen de la politique commerciale d’Haïti : Documents relatifs au système de normalisation et au Bureau haïtien de normalisation. https://www.wto.org/english/tratop_e/tpr_e/s327_e.pdf
11. CROSQ -Présentation de l’organisation : Mandat, membres et structure de l’Organisation régionale de la CARICOM pour les normes et la qualité. https://website.crosq.org/?p=403
12. CROSQ -Accord constitutif (2001) : Texte de l’accord établissant le CROSQ. https://website.crosq.org/wp-content/uploads/2020/12/Agreement-Establishing-CROSQ-Updated-4-December-2001.pdf
14. Loi 166-12 - Système dominicain pour la qualité (SIDOCAL) : Texte de la loi créant le CODOCA, l’INDOCAL et l’ODAC. https://odac.gob.do/wp-content/uploads/2022/07/ley-166-12.pdf
16. MICM - Monitoring de la qualité des essences (mars 2026) : Résultats des inspections dans les stations-service et description de la chaîne de contrôle. https://micm.gob.do/resultado-de-inspecciones-a-estaciones-de-servicio-de-combustibles/
17. Diario Libre - Alerte FVA-2024-0008 (décembre 2024) : Alerte sanitaire de la DIGEMAPS sur quatre médicaments falsifiés (niveau C). https://www.diariolibre.com/actualidad/salud/2024/12/20/digemaps-emite-alerta-sanitaria-por-falsificacion-de-medicamentos/2947067
États-Unis, Kenya, Nigeria
18. US EPA - Carburants importés : Échantillonnage, tests, certification et responsabilités des importateurs de carburants. https://www.epa.gov/fuels-registration-reporting-and-compliance-help/what-point-import-process-must-shipments-imported
19. US FDA - Ranitidine
Demande de retrait des produits à base de ranitidine du marché américain (2020).
Source : https://www.fda.gov/drugs/drug-safety-and-availability/fda-requests-removal-all-ranitidine-products-zantac-market
20. Citizen Digital -Marquage des carburants au Kenya (tribune)
Évolution des taux d’adultération depuis 1998 (niveau B).
Source : https://citizen.digital/article/opinion-fuel-marking-and-monitoring-a-great-achievement-in-tackling-fuel-adulteration-and-dumping-336495
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