La gouvernance actuelle d’Haïti

État-gendarme et État-providence, quelle issue pour la population en termes de développement ?

Note introductive du chargé de projet Hancy PIERRE “…La réalité montre que la population dépend de l’aide humanitaire des ONG.

État-gendarme et État-providence, quelle issue pour la population en termes de développement ?

Helicoptère atterissant devant le Palais national en 2010

Note introductive du chargé de projet Hancy PIERRE

 “…La réalité montre que la population dépend de l’aide humanitaire des ONG. L’État perd donc son devoir d’assurer le bien-être – au sens de Zoé Perron[1] – à sa population en tant que prérogative constitutionnelle ; ce qui fragilise fortement sa crédibilité”. Ce passage extrait de l’article de Mikelson MATHURIN met en lumière les enjeux politico-économiques qui qualifient le régime d’État haïtien. À ce titre, l’étudiant à la Maîtrise en Population et Développement à la Faculté des Sciences Humaines de l’Université d’État d’Haïti pose la question suivante : ” La gouvernance actuelle d’Haïti : entre État-gendarme et État-providence, quelle issue pour la population en termes de développement ?”

 La formation sociale haïtienne traverse une crise structurelle profonde marquée par l’incapacité des modes de production actuels à assurer la reproduction de la population et de sa force de travail. Privé d’excédents économiques, l’État se trouve dans l’impossibilité de déployer des politiques de bien-être social, pérennisant ainsi une pauvreté inédite, source de violence. Cet article analyse les mécanismes de cette régression en démontrant comment l’enracinement d’un État prédateur a réduit sa gouvernance à un strict modèle d’Etat-gendarme. Destiné en théorie à garantir la sécurité essentielle, cet État failli oscille entre un humanitarisme militarisé (Vorbe, 2011) dépendant de l’extérieur et une dérive de type policier.

Faut-il repenser une politique économique inclusive qui intègre le lien entre croissance démographique et croissance économique ?  Cette réflexion doit s’inscrire dans un contexte mondial marqué par la fin de l’Etat-providence et la montée d’un Etat policier.

L’émigration ne peut plus servir de solution de sauvetage, puisque les politiques migratoires deviennent de plus en plus restrictives.

Nous faisons face à un véritable imbroglio : la violence des gangs bat son plein, tandis que l’appareil répressif de l’Etat (armées, police, justice) montre de grandes faiblesses.

De plus, l’Etat de services, qui devrait garantir le bien-être de la population et prévenir l’embrigadement des jeunes dans les groupes armés, est en crise profonde.

Mikelson MATHURIN

I.Introduction

Le présent travail s’appuie sur une démarche qualitative ancrée dans la théorie classique libérale relative aux missions de l’État. Une analyse documentaire a permis d’élaborer ces différents modèles étatiques afin de comprendre le mode de gouvernance d’Haïti, pour ensuite déterminer si sa trajectoire de 2021 à nos jourscorrespond à l’un d’entre eux. 

II.La population : hors ou entre les deux modes de gouvernance ?

Les fonctions régaliennes sont tout aussi nécessaires que la mise en œuvre de programmes visant à offrir à la population le plus de bien-être possible à travers les services sociaux. Ainsi, malgré la divergence théorique entre ces deux concepts, certains y voient une complémentarité nécessaire, tendant vers une conciliation de leurs caractéristiques.

Dans le cadre du mode de gouvernance attribué à un État-gendarme, l’État intervient uniquement pour assurer la sécurité et la liberté des individus. Ses actions se limitent ainsi aux fonctions régaliennes classiques : la police, la justice et la défense nationale. Cette expression désigne le modèle d’État minimal conforme au libéralisme politique, tel que théorisé par Mathieu (2014).

C’est au XIXe siècle qu’apparait l’expression « Etat-gendarme » forgée pour désigner la conception du libéralisme classique dont Adam Smith pose les fondements. Dans son œuvre majeure, La Richesse des nations, Smith soutient que l’État ne doit pas intervenir dans l’économie, limitant le rôle du souverain à trois (3) devoirs fondamentaux :  Protéger la société contre la violence et l’invasion des autres puissances ; Protéger chaque citoyen contre l’injustice ou l’oppression d’un autre membre de la communauté ; et ériger certaines institutions ou ouvrages publics d’intérêt général qui n’intéressent pas le secteur privé [2]. Les deux premiers devoirs correspondent précisément aux fonctions régaliennes classiques de l’Etat, à savoir la justice ainsi que la protection intérieure et extérieure du territoire, assurées respectivement par la police et l’armée.[3]   

La population est donc dépourvue de « sécurité » étant jadis consacrée le premier des biens publics[4]. Depuis quelques temps, Haïti est plongée dans cette profonde insécurité. Dès lors, le concept d’État-gendarme et la gouvernance actuelle d’Haïti ne riment plus ensemble.

Concernant l’État-providence, il s’agit d’un modèle apparu entre 1883 et 1889 avec   les premiers systèmes d’assurance sociale de Bismarck en Allemagne, puis complété par le rapport de William Beveridge en 1942, sous l’influence de l’économiste John Maynard Keynes. Contrairement à l’État-gendarme, il intervient dans le domaine social pour garantir un niveau minimal de bien-être à la population grâce à la protection sociale.

En France, ce système instaure une couverture obligatoire (vieillesse, maladie, maternité, décès et invalidité) pour les salariés sous un certain plafond de rémunération. Cette même logique a été adoptée en Haïti et reconnue par le code du travail de 1961. Toutefois, la proportion de la population bénéficiaire reste très limitée.

En effet, le taux de chômage en Haïti, indicateur de développement, passe en 2020 de 15.6% à 14.5% en 2023 et en 2025[5] à 14.9% de 5 268 189 personnes actives pour une taille de population totale allant de 11 243 848 en 2020 à 12 059 962 habitants[6] au lundi 31 août 2026. Si l’on considère les avantages sociaux auxquels fait référence l’État-providence, seuls les salariés en profitent de cette couverture, alors qu’ils représentent moins de 38% de la population totale.  

 Le Gouvernement se montre ainsi bien plus spectateur que régulateur.  Même si les avantages sociaux sont mentionnés sur le papier, la réalité montre que la population dépend de l’aide humanitaire des ONG. L’État perd donc son devoir d’assurer le bien-être- au sens de Zoé Perron[7]- à sa population en tant que prérogative constitutionnelle ; ce qui fragilise fortement sa crédibilité.

III.Analyse situationnelle de la population haïtienne.

Juridiquement, le gouvernement actuel d'Haïti fonde sa légitimité sur la Constitution de 1987. Cela nous amène à évaluer la situation de la population relative à ses droits.

Dans ses articles 19 et 22, ladite Constitution garantit le respect de la personne humaine et son droit à la sécurité sociale.

 Néanmoins, le nombre de victimes dues aux banditismes armés ne cesse d’augmenter sous les yeux impuissants de l’État, avec près de 18,000 cas d’homicides[8] pour environ 1.5 million de déplacés internes en juin 2026, la situation est critique[9]. Ces personnes, dépourvues de leurs biens font face à de graves humiliations susceptibles de leur causer d’importantes dépressions affectant directement leur santé. Là encore, l’État est muet, et la situation économique des victimes ne leur permet pas de se rendre dans des hôpitaux qui, pour la plupart, n’existent plus. Passant d’un mode de vie modeste à une vie sans- abri, elles sont privées de toute dignité. Parmi celles qui sont réfugiées, certaines subissent l’indignité de porter un bracelet électronique au pied, et d’autres en viennent même au suicide.

Cet actuel gouvernement, osons le dire, semble priver la population de sa dignité au point que la consommation des ménages en Haïti dépend fortement de la communauté diasporique. Le pouvoir d’achat diminue en raison de la hausse du taux d’inflation établi à 17.5% en juillet 2026 selon une publication du Nouvelliste du 31 août 2026. D’aucuns pourraient attribuer ces déficits aux frontières mouvantes de l’insécurité, qui bloquent le ravitaillement du secteur informel - ce dernier représentant jadis une part importante de l’économie du pays. Entre-temps, certains groupes cibles en profitent largement.

IV.Quelles issues ?

En termes d’issues pour la population, le constat montre la fréquence et l’ampleur des flux de la population haïtienne qui cherche par tous les moyens à fuir son pays.

Malgré tout le patriotisme qui l’anime, au cœur du désespoir, l’instinct de survie impose aux compatriotes d’émigrer. De fait, Haïti est depuis toujours reconnue pour une population très jeune, et certains pays de la région en ont accueilli une grande partie. Ils se sont, pour la plupart, répartis entre le Chili, le Brésil, le Mexique, l’Argentine, et bien sûr, les États-Unis d’Amérique où malheureusement, ils craignent le lendemain.

Ce phénomène démographique en plus de diminuer la taille de la population, devrait avoir d’autres impacts, surtout en termes de main-d’œuvre, qualifiée ou non. Cependant, le manque d’emploi empêche que ce déficit ne devienne flagrant. Voilà également ce qui est susceptible de justifier la baisse du taux de chômage mentionnée préalablement. En revanche, des ménages bénéficient souvent de ces ressortissants à travers des transferts de fonds indispensables à la consommation et, éventuellement, à la création d’emploi par le biais d’activités économiques, surtout informelles. D’où la part prépondérante de la diaspora dans l’économie du pays.

V.Conclusion

Il est difficile de situer Haïti entre un Etat-gendarme et un Etat-providence, car les caractéristiques de chacun d’eux présentent des décalages significatifs par rapport à la gouvernance actuelle du pays. En effet, concernant l’Etat-gendarme, la protection intérieure n’est plus assurée puisque diverses zones du pays échappent au contrôle de la police. De plus, la sécurité nationale se montre très fragile si l’on tient compte de la faiblesse des Forces Armées d’Haïti. Quant à l’Etat-providence, les services sociaux sont peine à être disponibles ; au contraire, la population haïtienne vit dans une profonde indignation.

Alors que l’intérêt général est lésé, seule l’inaction gouvernementale se manifeste face à un problème pourtant bien identifié. C’est pourquoi, entre ces deux modèles, le gouvernement actuel ne fait pencher la balance vers aucun. Aucun ne semble vraiment correspondre à la réalité, compte tenu des carences majeures perçues dans chacun d’eux. C’est ainsi qu’on jugerait plus juste d’attribuer actuellement à Haïti le qualificatif d’État faible, failli ou même fragile, au point où sa population, désespérée, ne trouve que la voie de l’émigration comme issue de survie. Toutefois, rétablir la dignité de l’État se doit d’être la démarche la plus urgente en vue du mieux-être de la population. 
Références bibliographiques

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[1] Zoé Perron & al. (2019). Approche du bien-être : un champ de recherche multidimensionnel. Revue des politiques sociales et Familiales. Consulté le 24 mai 2026, sur https://share.google/CmxJMPjp94GpY9fgP

[2] Melchior. Etat gendarme. Consulté en ligne, le 16 mai 2026 sur https://www.melchior.fr/notion/etat-gendarme

[3] Simon, (s,d). La naissance de l’Etat gendarme et du droit budgétaire au XIXe siècle. Consulté en ligne, le 23 mai 2026, sur https://www.superprof.fr/ressources/droit/droit-tout-niveau/origines-du-droit-budgetaire.html

[4] Robert Rotberg en 2004 dans When States fail : Causes and Consequences, 2004. Princeton University Press.

[5] World Banque open data. Chômage, total (% de la population/estimation modélisée). En ligne, disponible sur https://donnee.banquemondiale.org/indicateur/SL.UEM.TOTL.ZS?location=HT consulté le 39 août 2026

[6] Worldometer. Population d’Haïti, 2026. En ligne disponible sur  https://www.worldometers.info/fr/population-mondiale/haiti-population/ consulté le 02 septembre 2026

[7] Zoé Perron & al. (2019). Approche du bien-être: un champ de recherche multidimensionnel. Revue des politiques sociales et Familiales. Consulté le 24 mai 2026, sur https://share.google/CmxJMPjp94GpY9fgP

[8] Prince, N. (2023). Insécurité dans la région métropolitaine de Port-au-Prince et la déterritorialisation du quartier de Martissant. Etudes Caribéennes. Disponible sur https://doi.org/10.4000/etudescaribeennes.27386 consulté le 24 mai 2026

[9] Organisation Internationale de la Migration. Haiti face à une crise de déplacement sans précédent. 5 juin 2026, En ligne. Consulté le 2 septembre sur https://www.iom.int/fr/news/haiti-face-a-une-crise-de-deplacement-sans-precedent-avec-15-millions-de-personnes-affectees-par-lescalade-de-la-violence