Depuis toujours, la réponse aux crises humanitaires repose d’abord sur les ressources, les capacités et la résilience des populations touchées et non sur les bailleurs ni sur les grandes organisations internationales. Au-delà de leur statut généralement reconnu de bénéficiaires, les communautés locales, les réseaux de solidarité et les organisations nationales constituent les premiers intervenants et assument une grande partie du fardeau de l’assistance. Pourtant, pendant longtemps, leur rôle central n’a été que partiellement pris en compte dans les mécanismes internationaux de financement et de coordination de l’aide. Cette réalité, largement documentée mais insuffisamment reflétée dans l’architecture humanitaire mondiale, a nourri les appels à une transformation profonde du système d’aide et à une redistribution plus équitable des responsabilités et des ressources.
C’est dans ce contexte qu’en 2016, lors du Sommet humanitaire mondial d’Istanbul, les principaux bailleurs de fonds et les grandes organisations humanitaires ont adopté le Grand Bargain, un accord profondément politique né de la nécessité de repenser les relations entre les acteurs internationaux, les organisations nationales et les communautés affectées. Porté par une volonté de promouvoir des responsabilités plus partagées, cet engagement visait à placer les communautés et les organisations nationales au cœur de l’action humanitaire et à faire en sorte que les populations concernées, ainsi que les acteurs qui les représentent, puissent davantage faire entendre leur voix dans les décisions politiques, financières et opérationnelles qui influencent directement leur vie et celle de leurs familles Le sommet a ainsi marqué un tournant en affirmant l’ambition de rendre l’aide humanitaire plus efficace, plus transparente, plus flexible et davantage conduite par les acteurs locaux et nationaux. Parmi ses engagements phares figurait l’objectif d’acheminer, le plus directement possible, au moins 25 % des financements humanitaires aux acteurs locaux et nationaux d’ici 2020.
Près de dix ans plus tard, les chiffres demeurent difficiles à réconcilier avec cette ambition. En 2023, seuls 0,6 % des financements humanitaires ont été alloués directement aux acteurs locaux et nationaux. En incluant les financements directs et indirects pouvant être vérifiés publiquement, cette proportion atteint 4,4 %. Il convient toutefois de préciser que ce chiffre ne reflète pas le niveau de localisation en Haïti. Il s’agit d’une donnée mondiale portant sur l’ensemble des signataires du Grand Bargain. Pourtant, cette statistique résonne particulièrement dans le contexte haïtien, où les débats sur la localisation ne sont ni nouveaux ni abstraits.
Après le séisme dévastateur du 12 janvier 2010, une dizaine d’organisations haïtiennes fut finalement intégrée aux versions ultérieures de l’appel humanitaire des Nations Unies. Ensemble, elles sollicitaient à peine 5,4 millions de dollars, soit seulement 0,4 % des 1,5 milliard de dollars demandés dans cet appel. Plus frappant encore, seules deux organisations haïtiennes reçurent effectivement des financements pour des projets inscrits dans l’appel, d’un montant d’environ 800 000 dollars. Seize ans plus tard, le secteur humanitaire continue pourtant de débattre de la localisation comme s’il s’agissait encore d’un objectif à définir plutôt que d’un engagement à concrétiser.
Dès lors, la question mérite peut-être d’être posée autrement : avons-nous réellement un problème de localisation ou faisons-nous face à une difficulté bien plus profonde, celle de sa construction et plus particulièrement en Haïti? Réduire ce débat à une simple question de pourcentages ou à l’interrogation récurrente sur la part des financements qui parvient directement aux acteurs locaux serait à la fois L’exemple de la République centrafricaine est à cet égard particulièrement instructif. En 2024, le Fonds humanitaire de la RCA a alloué directement 30 % des 18,5 millions de dollars distribués à des organisations non gouvernementales nationales, contre 20 % en 2023 et seulement 7 % en 2022, avec pour objectif d’atteindre 35% en 2025. Cette progression témoigne de la possibilité de faire évoluer les pratiques lorsque des objectifs explicites de localisation sont fixés et suivis dans le temps.
Au-delà du financement direct, le Fonds humanitaire de la RCA a également soutenu l’accompagnement d’organisations nationales émergentes grâce à des mécanismes de mentorat et de coaching assurés par des partenaires expérimentés. Ces efforts ont été complétés par des initiatives de renforcement des capacités et de partage des connaissances qui ont bénéficié à plus de 70 organisations en 2024, y compris des organisations non encore éligibles aux financements ainsi que des organisations dirigées par des femmes. Cette approche illustre une conception plus large de la localisation, qui ne se limite pas aux transferts financiers, mais vise également à renforcer durablement les capacités des acteurs nationaux.
Toutefois, même dans les contextes comme la RCA où des avancées sont observées, les montants concernés demeurent relativement modestes au regard des besoins humanitaires globaux. Surtout, ces exemples soulignent une autre difficulté : l’absence de documentation systématique sur la localisation à l’échelle du système humanitaire. En dehors de quelques mécanismes tels que les Fonds humanitaires pays, il demeure souvent difficile d’obtenir des données fiables et comparables permettant de mesurer précisément la part des ressources transférées aux organisations nationales ou la nature réelle des partenariats mis en place.
réducteur et insuffisant. La localisation ne se résume pas au transfert de ressources financières ; elle implique également le partage du pouvoir, de la capacité décisionnelle, de la confiance et des risques.
L’un des principaux obstacles demeure la difficulté à documenter de manière transparente les progrès réalisés. En dehors de certaines données produites par les fonds humanitaires pays ou par quelques mécanismes spécifiques, il existe peu d’informations consolidées permettant de déterminer précisément quelle part des ressources humanitaires bénéficie réellement aux organisations nationales. Si l’on demandait aujourd’hui à de nombreuses organisations internationales ou agences des Nations Unies d’indiquer le pourcentage exact de leurs financements transférés à des partenaires nationaux, il est probable que peu seraient en mesure de fournir une réponse claire et documentée.
Cette insuffisance de données s’accompagne d’une autre réalité : les partenariats présentés comme des exemples de localisation demeurent souvent des relations de sous-traitance plutôt que de véritables partenariats fondés sur le respect mutuel, la confiance et la coresponsabilité. Malgré les engagements pris à l’échelle mondiale, les procédures des bailleurs continuent fréquemment de privilégier des mécanismes de contrôle rigides qui limitent l’accès direct des organisations nationales aux financements. Dans de nombreux contextes, la question du risque reste au cœur du problème : les acteurs internationaux affirment soutenir la localisation, mais veulent-ils assumer pleinement les responsabilités et les risques qui l’accompagnent.
Parmi les rares mécanismes disposant d’un suivi relativement transparent des progrès réalisés en matière de localisation figurent les Fonds humanitaires pays (FHP), administrés par le Bureau de la coordination des affaires humanitaires des Nations Unies (OCHA). Bien que ces fonds ne soient pas exempts de contraintes et que leurs procédures d’éligibilité puissent encore constituer un obstacle pour certaines organisations nationales, ils offrent l’un des rares dispositifs permettant de mesurer concrètement la part des financements orientés vers les acteurs locaux.
En définitive, le défi de la localisation ne réside pas seulement dans le montant des financements transférés. Il tient aussi à notre capacité collective à documenter les progrès, à mesurer les transformations réelles des rapports de pouvoir et, surtout, à accepter qu’une localisation authentique suppose de partager non seulement les ressources, mais également la confiance, la prise de décision et les risques.
Dans le contexte haïtien, le débat sur la localisation mérite d'être abordé avec lucidité, mais aussi avec nuance. Il serait trop facile de conclure que les difficultés auxquelles le pays fait face traduisent une absence de capacités locales. La réalité est tout autre. Malgré les défis auxquels il est confronté, Haïti dispose toujours d'institutions, d'organisations nationales, d'entreprises, d'universités et de professionnels qui continuent d'assurer des services essentiels, de soutenir les communautés et de répondre aux besoins des populations.
La question n'est donc pas de savoir si les capacités existent ou non. Elle consiste plutôt à se demander dans quelle mesure le système humanitaire international est prêt à les reconnaître, à investir dans leur développement et à leur faire une place là où se prennent les décisions.
Il convient également d'éviter un autre malentendu : la localisation n'est ni une fin en soi ni une solution miracle. Elle constitue une approche parmi d'autres pour construire une action humanitaire plus efficace, plus équitable et plus durable. À elle seule, elle ne résoudra ni les contraintes structurelles du système humanitaire ni les déséquilibres qui continuent de caractériser les relations entre acteurs internationaux et nationaux. En revanche, elle peut contribuer à rééquilibrer ces relations si elle s'accompagne d'un changement réel d'approche de la part des bailleurs, des organisations internationales et des agences des Nations Unies.
Mais au fond, l'un des principaux défis de la localisation est peut-être aussi un défi de regard.
Depuis trop longtemps, les acteurs locaux sont évalués principalement à travers ce qui leur manquerait : des systèmes, des ressources, des procédures ou des capacités jugées insuffisantes. Plus rarement à travers ce qu'ils apportent déjà. Cette logique se retrouve également dans les récits humanitaires. Les rapports mettent légitimement en lumière les personnes déplacées, les violences basées sur le genre, l'insécurité alimentaire ou les besoins non couverts. Ces réalités existent et doivent être documentées. Mais elles ne constituent qu'une partie de l'histoire.
L'autre partie demeure largement invisible
Aujourd'hui en Haïti, des milliers de familles accueillent sous leur toit des proches, des voisins ou des connaissances déplacés par la violence. Elles partagent leur espace, leur nourriture, leurs ressources et assument une part considérable de la réponse humanitaire sans financement, sans visibilité et souvent sans reconnaissance. Cette solidarité quotidienne représente pourtant l'une des formes les plus concrètes d'assistance aux populations affectées. Elle est rarement mesurée, rarement financée et rarement mise en avant dans les analyses humanitaires. Or, avant même l'arrivée de l'aide internationale, ce sont bien souvent les communautés qui répondent aux besoins des communautés.
La localisation ne devrait donc pas uniquement transformer les mécanismes de financement. Elle devrait aussi transformer la manière dont nous racontons les crises. Car les populations haïtiennes ne sont pas seulement des bénéficiaires de l'aide. Elles en sont depuis longtemps les premiers acteurs.
Cette réflexion est particulièrement importante lorsque l'on aborde la question des capacités. Car une véritable localisation ne se réduit ni au transfert de fonds ni à la délégation de certaines responsabilités administratives. Elle renvoie à la capacité de décider, de planifier, d'acheter, de stocker, de transporter, de gérer les données, de mesurer les résultats, d'assumer les risques et de rendre compte.
Dans cette perspective, la localisation concerne non seulement les ONG nationales, mais également les entreprises, les fournisseurs, les transporteurs, les gestionnaires d'entrepôts, les universités, les collectivités territoriales, les institutions publiques, les associations communautaires et l'ensemble des professionnels qui contribuent quotidiennement au fonctionnement du pays. Elle suppose la construction d'un écosystème national capable de soutenir durablement les réponses aux crises.
Pourtant, l'une des faiblesses persistantes de l'agenda de la localisation réside dans l'absence d'un accompagnement véritablement intégré. Si des efforts sont parfois consentis pour renforcer les capacités administratives, financières ou programmatiques des organisations nationales, un secteur essentiel demeure largement sous-investi : la logistique.
Or, la capacité à gérer les approvisionnements, les stocks, les transports, les marchés ou les entrepôts constitue le socle opérationnel de toute réponse humanitaire. Développer ces capacités demande des investissements significatifs, des infrastructures, des systèmes de gestion performants et un accompagnement technique de long terme. Pour de nombreuses entreprises locales, en particulier les petites et moyennes entreprises, satisfaire aux standards exigés par les organisations internationales reste un défi considérable malgré leur connaissance du terrain et leur proximité avec les populations.
En l'absence de tels investissements, de nombreux acteurs nationaux demeurent cantonnés à des fonctions d'exécution alors même qu'ils disposent souvent d'un avantage comparatif évident en matière d'accès, de compréhension du contexte et d'ancrage communautaire.
La question n'est donc pas uniquement de savoir quelle part des financements parvient aux acteurs locaux. Elle consiste aussi à déterminer si ceux-ci disposent réellement des moyens nécessaires pour exercer pleinement leur potentiel et participer aux espaces où se prennent les décisions qui les concernent.
De la même manière, aucun logiciel ne résoudra à lui seul les enjeux de confiance, de gouvernance ou d'accès aux financements. Un tableau de bord ne remplacera jamais une décision politique. Mais comment attendre d'une organisation nationale qu'elle gère davantage de ressources sans lui donner les moyens de documenter ses résultats, de démontrer ses performances et de répondre aux exigences de transparence auxquelles elle est soumise ?
Dans une chaîne d'approvisionnement moderne, il doit être possible de répondre rapidement à des questions simples : où se trouvent les stocks ? Qui les gère ? Quels fournisseurs sont disponibles ? Quels sont les coûts ? Quels sont les délais ? Quels besoins doivent être couverts ? Quelles livraisons ont été effectuées ? Ces questions sont certes logistiques, mais elles sont aussi des questions de gouvernance, de redevabilité et de confiance.
C'est dans cette perspective que la digitalisation peut devenir un levier de localisation. Non pas parce qu'elle remplacerait les acteurs locaux, mais parce qu'elle peut renforcer leur visibilité, améliorer la traçabilité de leurs actions et leur permettre de démontrer, preuves à l'appui, ce qu'ils réalisent déjà souvent dans l'ombre.
Le défi est donc collectif. Si la localisation doit produire des résultats tangibles, ce sont avant tout les approches des bailleurs, des organisations internationales qui devront évoluer. Il ne s'agit pas de substituer systématiquement les acteurs nationaux aux acteurs internationaux, mais de construire des partenariats fondés sur le respect, la confiance, le partage des risques et des responsabilités, ainsi que sur un investissement réel dans les capacités nationales.
En définitive, la localisation ne devrait pas être perçue comme une simple redistribution de ressources ou de rôles. Elle devrait être comprise comme une transformation des relations de pouvoir qui structurent encore l'action humanitaire. Cette transformation se mesurera moins au nombre de déclarations adoptées qu'à la place réellement accordée aux acteurs haïtiens dans les décisions, aux investissements consentis dans leurs capacités et à la confiance qui leur sera effectivement accordée.
Bèl antèman pa di paradi. Une belle promesse ne suffit pas. Après dix années de débats sur la localisation, la question n'est plus de savoir s'il faut localiser. La question est de savoir si le système humanitaire est réellement prêt à changer.
Le moment est venu de tester des solutions.
C’est précisément l’ambition d’EZLab 2026: réunir les acteurs humanitaires, institutionnels, privés et locaux autour de la digitalisation, de la chaîne d’approvisionnement et de la localisation en Haïti, afin de passer du discours à des capacités concrètes. Il ne s’agit pas de promettre une révolution en trois jours. Il s’agit de commencer par des éléments mesurables: cartographier les capacités existantes; identifier les blocages ; valoriser les solutions haïtiennes; améliorer la visibilité des fournisseurs et des stocks; réfléchir à des standards numériques réalistes; favoriser l’interopérabilité des données; et, surtout, définir une feuille de route avec des responsabilités et des échéances.
La vraie question est: qu’est-ce qui restera après nous? C’est probablement le meilleur indicateur de la localisation. Après le financement, que reste-t-il? Après le projet, que reste-t-il? Après le départ d’un partenaire international, que reste-t-il? Un logiciel? Des données? Des compétences?
Des fournisseurs renforcés? Des procédures? Des institutions capables de décider? Des organisations haïtiennes capables de gérer davantage? Voilà la localisation que nous devons rechercher.
Pas une localisation de façade.
Pas seulement une ligne supplémentaire dans un rapport. Mais une capacité durable installée en Haïti. Car la souveraineté ne signifie pas travailler seul. Elle signifie pouvoir comprendre, décider, coordonner et agir, tout en étant capable de travailler avec ses partenaires. Haïti aura toujours besoin de solidarité internationale. Mais la solidarité ne devrait pas produire une dépendance permanente. 25 % n’est donc pas la destination. C’est un début. La question n’est plus seulement de savoir quand nous atteindrons 25 %.
La question est de savoir si nous construisons aujourd’hui les systèmes permettant aux acteurs haïtiens de gérer davantage demain. Davantage de financement. Davantage de décisions. Davantage de données. Davantage de marchés. Davantage de responsabilités. Davantage de confiance. Parce que localiser l’aide ne signifie pas seulement déplacer l’argent. Cela signifie progressivement déplacer la capacité d’agir.
Et cette capacité ne se décrète pas. Elle se construit. Piti piti, zwazo fè nich li. À nous maintenant de construire le nid. EZLab 2026, digitalisation, chaîne d’approvisionnement & localisation en Haïti.
Moins de promesses. Plus de capacités.
Moins de dépendance. Plus de solutions.
Ghemps Désauguste
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