C’est une évidence, une vérité de la Palisse, que certaines réussites se contemplent et d’autres se racontent. Il y en a, plus rares encore, que leurs artisans choisissent de démonter pièce par pièce, comme une horloge, afin que les autres puissent comprendre par quel mystérieux agencement de volonté, de travail, d’intelligence, d’audace, de chutes et de recommencements elles ont fini par donner l’heure juste. Valéry Numa, journaliste chevronné, jeune entrepreneur accompli et bâtisseur, ne se contente plus d’habiter sa réussite. Il l’ouvre, la raconte et tente d’en transmettre les clés.
Nou tout ka rive, son nouvel ouvrage, semble vouloir accomplir ces trois desseins à la fois, avec cependant une ambition supplémentaire : tendre la main à celles et ceux qui cherchent encore leur chemin. Sous ce titre d’une simplicité presque désarmante se cache, en effet, une profession de foi : Nou tout ka rive. Arriver quelque part. Arriver à devenir. Arriver à transformer une idée en projet, un projet en entreprise, une difficulté en apprentissage et, parfois, un rêve que l’on croyait inaccessible en réalité tangible.
Valéry Numa aurait pu choisir la langue française pour raconter son itinéraire. Il opte plutôt pour le créole. Et ce choix n’est ni anodin ni simplement esthétique. Il constitue déjà, en lui-même, une déclaration. En écrivant Nou tout ka rive dans la langue quotidienne de millions de compatriotes, l’auteur descend le discours entrepreneurial de certaines tribunes où il demeure trop souvent enfermé pour le déposer au milieu de la cour, dans la rue, dans les écoles, dans les familles, entre les mains du jeune qui cherche sa voie, du petit commerçant qui rêve de grandir, de l’étudiant inquiet de son avenir et de tous ceux qui possèdent davantage d’idées que de moyens. Le créole devient ici une langue de transmission du savoir, de réflexion économique et de construction de l’avenir.
D’ailleurs, la réussite de Valéry Numa ne relève plus seulement du discours. Elle possède des murs, des portes, des chambres, des emplois, une adresse et un territoire : Camp-Perrin. C’est dans cette commune du Sud qui l’a vu naître, qu’il a notamment implanté Le Recul Hôtel, d’un luxe intime et sans ostentation (aujourd’hui doté de 60 chambres, avec un projet d’expansion), investissement devenu l’un des symboles les plus visibles de son aventure entrepreneuriale. Son établissement s’inscrit explicitement dans une volonté de participer au développement touristique et économique de sa région natale, voire d’Haïti.
Un compagnon de route
C’est précisément ce qui donne à Nou tout ka rive sa force particulière. L’auteur n’indique pas uniquement ce qu’il faudrait faire. Mais il parle depuis le territoire de l’expérience. Il ne contemple pas la montagne depuis la vallée pour expliquer comment on la gravit. Au contraire, il montre les pierres sur lesquelles il a trébuché, les détours qu’il a empruntés, les décisions qui ont porté leurs fruits et, surtout, la discipline sans laquelle aucune ascension durable n’est possible. Son livre prend ainsi les allures d’un passage de témoin. L’homme qui a marché revient sur ses pas, non pour recommencer la route, mais pour indiquer aux autres où se trouvent les virages dangereux, les raccourcis trompeurs et les sentiers qui conduisent plus sûrement vers le sommet. Bref ! Il nous rappelle, comme un compagnon de route, que le succès n’est pas nécessairement une destination réservée à quelques privilégiés. Il peut être un chemin que l’intelligence, la discipline, la stratégie et la persévérance rendent accessible. Et il sait de quoi il parle.
L’une des idées les plus fortes de l’ouvrage tient dans cette invitation : chanje mantalite w avan ou chèche lajan. Toute une philosophie se trouve enfermée dans cette formule. Voilà qui renverse une croyance profondément installée dans les sociétés fragilisées par la précarité économique, où l’on finit par considérer le capital financier comme le commencement de toute réussite. L’argent peut financer une entreprise. Mais il ne fabrique ni la vision, ni la rigueur, ni la volonté, ni l’assiduité, ni l’intelligence stratégique. Une importante somme placée entre les mains d’un entrepreneur sans vision peut disparaître avec une rapidité vertigineuse. Des ressources limitées confiées à une intelligence organisée peuvent, à l’inverse, devenir la première pierre d’un édifice considérable.
Cette primauté de la mentalité conduit naturellement l’auteur à une deuxième exigence : kòmanse ak estrateji ki solid. Ne pas commencer seulement avec de l’enthousiasme. Ne pas confondre désir et projet. Ne pas prendre l’improvisation pour de l’audace. L’entrepreneuriat, tel qu’il apparaît dans Nou tout ka rive, ne ressemble pas à une loterie où quelques élus rencontreraient miraculeusement la fortune. Il est construction, calcul, patience, anticipation, capacité de lire son environnement et courage de recommencer lorsque les circonstances détruisent ce que l’on croyait définitivement acquis.
Ecrire pour être utile
Valéry Numa ne veut manifestement pas écrire pour impressionner. Il écrit pour être utile. Son créole est accessible, vivant, immédiatement compréhensible. Et c’est là l’une des grandes originalités de l’ouvrage. Nou tout ka rive n’est pas simplement l’autobiographie triomphante d’un homme venu dresser l’inventaire de ses succès. Ce serait réduire considérablement la portée du livre. L’auteur cherche moins à exposer le sommet qu’à raconter l’ascension. Le lecteur n’est donc pas invité à admirer un trophée derrière une vitrine. Il est conduit dans les coulisses, là où les succès sont beaucoup moins brillants, où les décisions coûtent cher, où les erreurs enseignent, où le découragement rôde et où il faut parfois continuer à marcher sans savoir avec certitude ce qui se trouve derrière le prochain virage.
Mais l’analyste pousse la réflexion sur un terrain plus délicat. Peut-on être brillant à l’école et échouer dans la vie ? Sauf que Valery Numa, avec une vie professionnelle réussie, fut l’un de mes plus brillants élèves du Nouveau Collège Bird (à ce moment, le NCB se classait parmi les cinq premiers établissements les plus performants et les plus prestigieux de la capitale). On peut savoir réussir un examen sans savoir saisir une occasion. On peut collectionner des diplômes sans développer l’audace de créer. On peut posséder un immense savoir théorique et demeurer désarmé devant les incertitudes du réel. L’école transmet des connaissances. Mais la vie exige aussi des réflexes. L’école apprend souvent à répondre à certaines questions, tandis que l’entrepreneur doit parfois découvrir lui-même la question avant d’inventer la réponse. L’école sanctionne généralement l’erreur et l’entrepreneuriat oblige à apprendre d’elle. Voilà pourquoi formation académique et intelligence entrepreneuriale devraient se compléter plutôt que s’opposer. Entre connaître et entreprendre existe un espace que remplissent la personnalité, la vision, l’adaptation, le courage et l’expérience. C’est cette réalité qui entoure l’interrogation de M. Numa à travers Demistifye lekòl ak fòmasyon.
Les passages consacrés dans kèk zouti pou reyisi nan biznis renforcent justement la dimension pratique de l’ouvrage. Le lecteur n’est plus simplement devant le récit d’un homme satisfait d’avoir réussi. Il entre dans l’atelier de l’entrepreneur. Les outils, les stratégies, les réflexes et la philosophie entrepreneuriale deviennent des matériaux transmissibles. Et c’est probablement là que réside l’une des plus belles dimensions de ce livre. Le jeune entrepreneur camperrinois ne transforme pas sa réussite en piédestal, mais en escalier. Il ne dit pas seulement : « Regardez jusqu’où je suis arrivé. » Il semble plutôt dire : « Regardez comment j’ai marché. Peut-être certains de mes pas vous aideront-ils à tracer les vôtres. »
La réhabilitation de l’espérance
A part la dernière partie intitulée de cette nouvelle publication intitulée : Lavi ak filozofi antreprenaryal, le titre lui-même mérite que l’on s’y attarde. Nou tout ka rive. Quatre mots qui contiennent presque un programme national de réhabilitation de l’espérance. Haïti a peut-être précisément besoin de cette insolence-là qui refuse de confier l’avenir uniquement au hasard, à l’assistance, à l’émigration ou à la résignation. Il faut réapprendre à construire, à produire, à investir, à entreprendre et, surtout, à croire que la réussite n’est pas une nationalité étrangère.
La belle présentation matérielle de l’ouvrage prolonge cette volonté de valorisation. Le contenant semble avoir été pensé à la hauteur du message. Mais derrière l’élégance de l’objet demeure une parole accessible, portée par un créole simple, direct, débarrassé de l’apparat inutile qui transforme parfois les livres en territoires interdits. Valéry Numa écrit pour être compris. Cette accessibilité donne au livre une vocation presque pédagogique : Nou tout ka rive peut se lire comme un récit, mais également comme un guide, une petite boîte à outils intellectuelle destinée à celles et ceux qui souhaitent se lancer dans les affaires.
C’est peut-être cela, finalement, la plus grande leçon de Nou tout ka rive. La réussite ne commence pas le jour où l’on compte beaucoup d’argent. Elle commence souvent beaucoup plus tôt, dans cet instant silencieux où quelqu’un décide de ne plus penser sa vie comme une fatalité. Entre le rêve et la réalisation s’étend une longue route faite de travail, d’échecs, de recommencements, de méthode, de conduite et de courage. Valéry connaît cette route pour l’avoir parcourue. Aujourd’hui, il en dessine une partie de la carte et la remet au lecteur. Et lorsque celui-ci referme Nou tout ka rive, il restera peut-être avec l’idée que toutes les routes ne conduisent pas nécessairement au succès, tous les rêves ne deviennent pas entreprises et toutes les entreprises ne deviennent pas des réussites. Mais celui qui change sa manière de penser, apprend à préparer sa marche, transforme ses échecs en leçons et refuse de faire de l’obstacle une résidence permanente…augmente considérablement ses chances d’arriver.
Une leçon à perpétuer
Ce livre arrive également à un moment particulier de notre histoire. Dans une Haïti traversée par tant d’incertitudes, parler de réussite pourrait sembler presque incongru. Mais, c’est peut-être précisément lorsque l’horizon se couvre qu’il faut rappeler l’existence des chemins. Une société ne peut vivre indéfiniment de récits de catastrophe. Elle a également besoin de récits de construction. Elle doit connaître ses échecs pour les corriger. Mais, elle doit aussi raconter ses réussites pour les reproduire. Nous parlons énormément de celles et ceux qui détruisent Haïti. Nous ne parlons peut-être pas suffisamment de celles et ceux qui, pierre après pierre, entreprise après entreprise, emploi après emploi, continuent obstinément à la construire.
Alors, Nou tout ka rive cesse d’être un simple titre. Il devient une invitation à se lever, à apprendre, à entreprendre, à marcher et à clamer haut et fort que « Nou tout ka rive ». On ne choisit pas toujours les vents qui soufflent sur sa vie. On peut cependant apprendre à orienter ses voiles. Encore, faut-il décider de partir, savoir où l’on veut aller et accepter de payer, par le travail et la persévérance, le prix du voyage. Le bateau ne partira pas pour tout le monde au même moment. La mer ne sera pas également clémente pour chacun. Certains rencontreront des tempêtes que d’autres ne connaîtront jamais. Mais l’essentiel du message demeure : préparer son embarcation, apprendre à lire les vents, tenir fermement le gouvernail et continuer d’avancer malgré la démence des flots.
Voilà pourquoi Nou tout ka rive est davantage qu’un récit de réussite. C’est une main tendue. Une boussole offerte. Une invitation à quitter le quai. Mais la véritable leçon de Valéry Numa pourrait tenir dans cette phrase : la réussite ne commence pas lorsque l’on atteint le sommet ; elle commence le jour où, au pied de la montagne, on décide sérieusement de l’escalader.
Nou tout ka rive.
