Haïti doit apprendre à gérer ses migrations

Il y a une idée qui revient souvent dans les discussions sur l’émigration haïtienne : nos compatriotes partent, mais ils continuent d’envoyer de l’argent au pays.

Par Donal Bissainte
16 sept. 2026 — Lecture : 9 min.
Haïti doit apprendre à gérer ses migrations

Des voyageurs à l’aéroport du Cap-Haïtien

Il y a une idée qui revient souvent dans les discussions sur l’émigration haïtienne : nos compatriotes partent, mais ils continuent d’envoyer de l’argent au pays. L’émigration serait donc, malgré tout, une bonne chose pour Haïti. L’argument n’est pas sans fondement. En 2024, les transferts personnels reçus par Haïti représentaient près de 17 % du PIB, soit un peu plus de 4 milliards de dollars [1, 2]. Ces ressources font vivre des familles, paient des frais de scolarité, financent des soins de santé, construisent des maisons et permettent à des milliers de ménages de faire face à une économie particulièrement difficile. Mais je crois que nous commettons une erreur lorsque nous utilisons les transferts de la diaspora pour conclure que l’émigration est nécessairement bénéfique pour le pays.

L’argent que nous recevons de ceux qui partent ne doit pas nous faire oublier ce que nous perdons lorsqu’ils partent.

Ce que nous perdons quand les gens partent

Un pays ne se construit pas uniquement avec des dollars. Il se construit avec des personnes, du travail, des compétences, des entreprises, des connaissances et de l’expérience. Lorsqu’un jeune Haïtien devient médecin, ingénieur, professeur, informaticien ou technicien spécialisé et décide de partir définitivement, Haïti perd une partie du capital humain qu’elle a contribué à former. La famille a souvent investi dans cette formation. L’État et la société y ont aussi contribué, directement ou indirectement. Pourtant, au moment où cette personne devient pleinement productive, une autre société bénéficie de son travail.

Le phénomène n’est pas nouveau. Les travaux de la Banque mondiale ont déjà montré l’ampleur exceptionnelle de l’émigration des travailleurs hautement qualifiés dans les Caraïbes. Pour Haïti, une estimation de référence plaçait le taux d’émigration de la main-d’œuvre qualifiée à environ 81.6 % au début des années 2000 [3]. Plus récemment, la Banque mondiale estimait encore à 82 % la proportion de travailleurs hautement qualifiés haïtiens ayant émigré vers les pays de l’OCDE en 2010 [4]. Les chiffres doivent être interprétés avec prudence, car les définitions et les périodes diffèrent. Mais ils donnent une idée de l’ampleur du problème.

Le cas des professionnels de santé est encore plus frappant. Selon l’OCDE, un total de 35 834 infirmiers formés en Haïti se trouvaient dans les pays de l’OCDE autour de 2020-2021. Ce nombre accuse une croissance de 175% considérant l’émigration des infirmiers haïtiens depuis les années 2000/2001 [5]. Les médecins formés en Haïti ne sont pas épargnés de cette érosion des personnels médicaux. Il ne s’agit donc pas seulement d’une « fuite des cerveaux » abstraite. Il s’agit de médecins qui ne soignent pas en Haïti, d’enseignants qui n’enseignent pas dans nos universités, d’ingénieurs qui ne construisent pas nos infrastructures et de spécialistes qui mettent leur savoir au service d’autres économies.

Haïti n’exporte pas seulement ses cerveaux

Mais le problème est encore plus large : Haïti exporte également sa force de travail.

Les travailleurs haïtiens participent à la production de richesse dans plusieurs pays de la région et d’Amérique du Nord. En République dominicaine, par exemple, les travailleurs migrants haïtiens occupent une place importante dans l’agriculture, la construction, le tourisme et les services. L’Organisation internationale du Travail souligne d’ailleurs que les migrants haïtiens constituent le principal groupe de travailleurs migrants entrant en République dominicaine, notamment en raison de la demande de main-d’œuvre dans ces secteurs [7]. Ce phénomène n’est pas nécessairement mauvais pour les migrants. Au contraire, ils partent souvent parce qu’ils trouvent ailleurs de meilleurs revenus, davantage de sécurité et de meilleures perspectives pour leurs familles. Mais il faut regarder le phénomène aussi du point de vue de l’économie haïtienne.

Lorsqu’un travailleur haïtien construit une maison à Santo Domingo, son travail contribue à produire de la richesse en République dominicaine. Lorsqu’un professionnel haïtien travaille dans une entreprise américaine, son expertise contribue à la productivité de cette entreprise. Haïti reçoit une partie de cette valeur sous forme de transferts. Mais elle ne bénéficie pas de toute la valeur créée. C’est là toute la différence entre recevoir une partie du revenu d’un travailleur qui produit ailleurs et bénéficier directement de son travail dans l’économie nationale.

Les transferts sont importants. Mais jusqu’à quand ?

On pourrait me répondre que les migrants continuent d’envoyer de l’argent à leurs familles.

C’est vrai. Mais il faut aussi penser dans le temps. Le premier migrant garde généralement des liens très forts avec son pays d’origine. Il y a les parents, les frères et sœurs, les enfants, les amis et les obligations familiales. Les transferts sont donc souvent liés à ces relations. Mais que se passe-t-il lorsque les générations passent ?

Les enfants de ceux qui ont émigré grandissent généralement dans une autre société. Ils peuvent conserver une relation affective avec Haïti, mais cette relation n’est pas nécessairement la même que celle de leurs parents. Il serait donc imprudent de considérer les transferts actuels comme une source éternelle de financement de l’économie haïtienne.

Il faut surtout éviter de confondre transferts de fonds et développement.

Les transferts peuvent soutenir les ménages. Ils peuvent même financer certains investissements. Mais ils ne remplacent pas une économie productive capable de créer des emplois, de retenir ses compétences et d’attirer de nouvelles compétences.

Les autres pays ont compris quelque chose que nous devons comprendre

Les migrations internationales répondent aussi aux besoins des pays d’accueil. Les économies ne sont pas statiques. Un pays peut avoir besoin de travailleurs dans la construction aujourd’hui, de personnel dans les soins demain et de spécialistes en technologie après-demain. Les politiques migratoires changent donc avec les besoins économiques. C’est pourquoi il n’est pas rare de voir des pays faciliter l’entrée de certaines catégories de migrants lorsqu’ils ont besoin de leur travail, puis resserrer leurs politiques lorsque les conditions changent.

Il y a ici une leçon pour Haïti.

Si les autres pays ont le droit de réfléchir à l’immigration en fonction de leurs intérêts, pourquoi Haïti ne pourrait-elle pas faire de même ?

Pourquoi devrions-nous considérer l’émigration comme une fatalité et ne presque jamais réfléchir à l’immigration comme un instrument de politique économique ?

Penser enfin au solde migratoire

C’est ici que la notion de migration nette, ou solde migratoire, devient intéressante. Elle mesure la différence entre les personnes qui entrent dans un pays et celles qui le quittent. Pour Haïti, le solde reste nettement négatif. Les données de la Banque mondiale, basées sur les estimations démographiques des Nations unies, donnent un solde migratoire de -32 052 personnes en 2025 [6]. Ce chiffre doit toutefois être interprété correctement : le solde migratoire est une estimation démographique, et non un simple comptage annuel des personnes qui passent une frontière. Il ne dit pas non plus quelles catégories de personnes partent ou arrivent. Et c’est précisément cette dernière question qui devrait nous intéresser.

Qui part ? Qui arrive ? Quelles compétences perdons-nous ? Quelles compétences attirons-nous ?

Un pays ne devrait pas seulement chercher à avoir un certain nombre de migrants. Il devrait réfléchir à la composition de ses mouvements migratoires.

Avant de parler d’immigration, parlons de sécurité

Il serait toutefois naïf de parler aujourd’hui d’une politique ambitieuse d’immigration sans parler d’abord de sécurité. Des Haïtiens quittent actuellement leur pays non pas parce qu’ils ont simplement trouvé une meilleure opportunité économique ailleurs, mais parce qu’ils fuient l’insécurité. Dans ces conditions, comment demander à un professeur étranger, à un ingénieur, à un entrepreneur ou à un membre qualifié de la diaspora de venir s’installer en Haïti ? La première politique d’attractivité d’Haïti doit donc être une politique de sécurité.

Pas de sécurité, pas d’attractivité. Et sans attractivité, pas de véritable politique d’immigration.

Si nous parvenons à rétablir la sécurité et un minimum de confiance dans les institutions, Haïti devra alors commencer à réfléchir à une véritable politique d’immigration.

Attirer ceux dont nous avons besoin

Il ne s’agirait pas d’ouvrir les portes sans discernement. Il faudrait plutôt identifier les secteurs dans lesquels le pays manque de compétences et mettre en place des incitations pour attirer les personnes capables d’y contribuer. Nous avons besoin de professeurs et de chercheurs pour renforcer nos universités. Nous avons besoin d’ingénieurs et de spécialistes des technologies. Nous pouvons avoir besoin d’experts en sécurité, en santé, en énergie, en infrastructures et dans d’autres secteurs stratégiques. Nous devrions également chercher à attirer des entrepreneurs et des investisseurs capables d’apporter non seulement de l’argent, mais aussi de l’expérience, des réseaux, des technologies et des méthodes de travail. Et cette politique ne devrait pas être destinée uniquement aux étrangers. Elle devrait viser en priorité, chaque fois que cela est possible, les Haïtiens de la diaspora. Nous devons cesser de voir la diaspora uniquement comme une source de transferts.

La diaspora est aussi un réservoir de compétences.

L’objectif devrait être de créer les conditions pour qu’un ingénieur haïtien de Montréal, un professeur de Boston, un informaticien de Paris ou un entrepreneur de Miami puisse trouver un intérêt à investir son temps, son argent ou son expertise en Haïti.

Il faut aussi apprendre à gérer l’émigration

Attention ! je ne propose pas de lutter contre l’émigration. Ce serait irréaliste et, surtout, contraire à la liberté des individus. Un Haïtien doit pouvoir partir étudier, travailler ou chercher de meilleures opportunités. La vraie question est plutôt de savoir si nous pouvons transformer cette mobilité en avantage pour le pays. Pourquoi ne pas encourager davantage les migrations temporaires ?

Un étudiant peut partir se former et revenir. Un jeune professionnel peut travailler quelques années à l’étranger, accumuler de l’expérience et du capital, puis rentrer. Un spécialiste peut passer une partie de sa carrière à l’étranger tout en continuant à travailler avec des institutions haïtiennes. Nous devons passer de la logique de brain drain à celle de brain circulation.

Tout le monde ne reviendra pas. Et nous devons l’accepter. Mais tout le monde ne doit pas non plus être considéré comme définitivement perdu. La politique publique devrait donc distinguer plusieurs formes de mobilité : ceux qui partent pour apprendre, ceux qui partent temporairement pour travailler et ceux qui choisissent de s’établir définitivement à l’étranger. Pour chacun de ces groupes, Haïti devrait chercher à maximiser ce qu’elle peut conserver : compétences, investissements, réseaux, transferts, expériences et liens professionnels.

Devenir enfin un acteur de notre propre politique migratoire

Pendant trop longtemps, notre réflexion sur la migration a surtout porté sur ceux qui partent et sur l’argent qu’ils envoient. Il est temps d’élargir la question. Nous devons nous demander non seulement combien d’argent la diaspora envoie, mais aussi combien de compétences Haïti perd. Nous devons nous demander non seulement combien de personnes quittent le pays, mais aussi quelles personnes nous souhaitons voir partir temporairement et lesquelles nous avons absolument intérêt à retenir ou à faire revenir. Nous devons enfin nous demander quelles personnes nous voulons attirer.

La migration n’est ni bonne ni mauvaise en soi. Elle peut être une perte pour un pays lorsqu’elle lui retire systématiquement les compétences dont il a besoin. Elle peut aussi devenir une force lorsqu’elle permet la circulation des capitaux, des connaissances, des technologies et des personnes. Le véritable enjeu pour Haïti n’est donc pas de choisir entre émigration et immigration. C’est de développer une politique capable de gérer les deux.

Un pays qui perd sa population active sans attirer de nouvelles compétences s’appauvrit deux fois : il perd une partie de ce qu’il a formé et renonce à ce qu’il pourrait attirer. Haïti doit sortir de la logique d’un pays qui subit les migrations et devenir un pays qui les pense, les organise et les met au service de son développement.

References