Quand l'impunité passe en live

En Haïti, la notoriété criminelle rapporte, et l'État regarde.

Quand l'impunité passe en live

Smartphone affichant un live
Photo : image générée par IA

Nous découvrons désormais, au fil des directs, des Réels et des vidéos TikTok, des personnes recherchées par la Police nationale pour des crimes graves s'exprimer devant des milliers d'internautes avec une assurance parfois stupéfiante.

Comble de l'indécence, ces interventions donnent lieu à l'envoi de cadeaux virtuels, tandis que des commentaires complaisants, admiratifs ou franchement laudatifs inondent l'écran, rarement réprobateurs, produisant un effet corrosif et renvoyant l'image d'un État impuissant dont l'autorité est défiée sur les écrans, en temps réel et devant tous.

Or, les plateformes numériques hébergent ces contenus et les classent, indépendamment de l'indignation et de la fascination qui y produisent exactement les mêmes signaux quant au temps de visionnage, aux commentaires et aux partages. Ceux-là déclenchent la recommandation, d'autant que la modération répond lentement aux signalements pendant que l'algorithme poursuit sa distribution, parfois insidieuse : *_e li rive sou nou tout.*_

Au bout de cette chaîne, les cadeaux virtuels achèvent le processus pervers en convertissant l'attention en revenu, partagé entre la plateforme et celui qui la capte, conférant ainsi à l'impunité une rentabilité que, fort malheureusement, notre ordre républicain défaillant peine à lui disputer.

Le phénomène devient d'autant plus préoccupant lorsqu'on porte un regard responsable sur les jeunes. Dans une société où les voies légitimes d'ascension se rétrécissent, la fortune rapide, la puissance et la notoriété affichées sans conséquence apparente peuvent dessiner un horizon indépassable : exister vite, devenir viral vite, s'imposer vite, gagner vite, quel qu'en soit le chemin.

Que produisent réellement les moyens consacrés au service d'intelligence et de renseignements lorsqu'une personne recherchée annonce elle-même sa présence numérique sans être inquiétée ?

Pourquoi la Police nationale d’Haïti (PNH), le Ministère de la Justice et de la Sécurité publique (MJSP), le Conseil National des Télécommunications (CONATEL) et le Ministère de la Culture et de la Communication (MCC) ne disposent-ils pas d'un protocole permanent et formalisé avec Meta, TikTok et les autres plateformes numériques : signalements prioritaires, conservation des données, réquisitions judiciaires, restriction de comptes, procédures d'urgence ?

Deux questions techniques en apparence, mais qui engagent bien davantage, car confier à l'exécutif un pouvoir de police et de restriction de comptes, dans un pays où la PNH semble dépassée et la chaîne judiciaire demeure fragile, ouvrirait demain, avec un glissement à prévoir, la voie au silence imposé aux journalistes et aux opposants potentiels. Aussi pareil instrument doit-il rester entre les mains de la magistrature, par des décisions motivées s'appuyant sur un registre public des demandes et des dénonciations, avec des recours ouverts à la personne visée.

Chaque institution publique devrait dès lors pouvoir répondre à une question simple dans le cadre de sa mission, comment contribuer au double combat contre l'insécurité et l'impunité ?

Le Ministère de la Jeunesse, des Sports et de l'Action civique (MJSAC) pourrait porter l'éducation critique aux réseaux au sein des associations de jeunesse, des maisons de jeunes et des cercles sportifs, et confier aux brigadiers d'action civique une veille documentée des contenus faisant l'apologie du crime, transmise à l'autorité judiciaire. Le Ministère du Commerce et de l'Industrie (MCI) dispose, quant à lui, d'un levier peu exploité : les cadeaux virtuels transitent par des opérateurs de paiement identifiables, donc éventuellement traçables et susceptibles d'encadrement.

La liste est longue des initiatives que chaque institution, avec un minimum d'originalité, peut proposer dans le cadre de ses attributions, et que le Premier ministre aurait à arbitrer selon un savant dosage des priorités de l'heure.

Aussi un gouvernement de transition ayant abordé l'insécurité à coups de slogans hebdomadaires, relayés par les titulaires d'institutions publiques, sans réelle capacité de conception innovante dans leur coordination sectorielle respective, porte-t-il en lui les germes de son échec.

L'impunité qui s'installe dans l'univers numérique fabrique de la banalité, puis de la normalité. Elle nécessite des condamnations publiques, l'exclusion de tout espace de reconnaissance et de valorisation sociales et des sanctions à la hauteur des faits.