L’accumulation d’opérations et de contrats ne vaut pas reconquête. La sécurité doit se mesurer aux libertés retrouvées, et la gouvernance aux résultats dont elle accepte de répondre.
Une route n’est pas libérée parce qu’un convoi l’a traversée. Un quartier n’est pas reconquis parce qu’une position armée y a été détruite. Le progrès commence lorsque les habitants peuvent de nouveau circuler, travailler, envoyer leurs enfants à l’école et porter plainte sans demander la permission d’un groupe criminel. Tant que ces libertés ne sont pas durablement rétablies, l’activité sécuritaire ne peut tenir lieu de sécurité.
Cette distinction est au cœur de la note de position « L’économie de l’insécurité », publiée le 9 septembre par la Table de la Relève Nationale. Elle conduit à poser une question que les annonces ne peuvent plus esquiver : qui répond de l’écart entre les moyens engagés et la protection réellement obtenue ?
Le massacre de Kenscoff, dans la nuit du 23 au 24 août, a fait au moins 47 morts, dont cinq enfants, selon le bilan présenté le 28 août par le Haut-Commissariat des Nations Unies aux droits de l’homme. Derrière ce chiffre, il y a des vies détruites, des familles endeuillées et une obligation de protection qui ne peut se dissoudre dans une nouvelle promesse d’intervention.
Le cas James Boyard révèle une autre dimension de la défaillance. Enlevé le 11 juin à Bourdon, le chef de cabinet du ministre de la Défense, également inspecteur général de la PNH, était encore décrit comme séquestré par Haïti Standard le 8 septembre. Toutes les victimes ont la même dignité. Mais l’enlèvement prolongé d’un responsable placé au cœur de l’appareil sécuritaire a une portée institutionnelle particulière. La discrétion nécessaire aux démarches de libération n’abolit ni l’information due aux familles ni l’exigence de responsabilité.
Les enlèvements de Stéphanie Paultre, de deux policiers affectés à sa sécurité et de Me Caleb Jean-Baptiste, rapportés par Le Nouvelliste le 8 septembre, confirment cette vulnérabilité. L’administration elle-même est exposée. Comment, dès lors, demander aux citoyens de croire à une protection nationale qui reste à démontrer ?
Le coût de l’urgence sans fin
Parler d’économie de l’insécurité exige de distinguer deux réalités. L’économie criminelle transforme les routes, les enlèvements, les armes et le contrôle des territoires en revenus de prédation. Elle doit être démantelée. L’économie de la réponse sécuritaire mobilise des budgets, des équipements, du renseignement, des missions et des contrats. Elle peut être légitime et indispensable. Les confondre serait une faute ; refuser d’examiner la seconde au nom de la lutte contre la première en serait une autre.
Le risque apparaît lorsque l’urgence finance sa propre répétition. Une opération désorganise un groupe ; faute de présence permanente, de justice et de services, celui-ci revient ou déplace ses activités. Une nouvelle intervention devient nécessaire. Les dépenses se renouvellent, tandis que les capacités publiques restent fragiles. Il n’est pas nécessaire de supposer une collusion pour constater qu’un dispositif mal conçu peut entretenir une dépendance.
La facture ne se limite pas aux comptes de l’État. Une route soumise à l’extorsion renchérit les échanges. Un marché inaccessible prive producteurs et commerçants de revenus. Une famille déplacée perd bien davantage qu’un logement. La question économique est donc aussi celle des ressources qui pourraient soutenir l’école, la santé et l’activité licite, mais que l’insécurité absorbe ou empêche de produire.
Il faut, pour cette raison, connaître l’objet des contrats, leur durée, leurs plafonds financiers, leurs bénéficiaires et leurs obligations de transfert. La confidentialité des cibles et des opérations ne justifie pas l’opacité des engagements publics. Un prestataire peut apporter une compétence ; il ne doit pas devenir le seul détenteur des données, du savoir-faire et de la mesure de sa propre performance.
Une autre mesure de la sécurité
La TRN ne récuse ni les drones ni l’assistance spécialisée. Elle récuse leur présentation comme substituts à l’État. Un drone ne tient pas un quartier, ne reçoit pas une plainte et ne conduit pas un dossier devant un juge. L’usage de la force doit être traçable, les dommages aux civils examinés et les responsabilités identifiables. Protéger les populations n’est pas une contrainte extérieure à la mission : c’en est la finalité.
Nos quinze décisions reposent sur une exigence : préparer l’après-intervention avant d’intervenir. Identifier les menaces, isoler les réseaux criminels, intervenir légalement, tenir, administrer puis transférer aux institutions ordinaires. Toute reconquête annoncée doit disposer d’unités de maintien, de relèves, d’un dispositif judiciaire et d’une équipe civile financée, avec des résultats vérifiables à 72 heures, trente jours et quatre-vingt-dix jours.
Un tableau public doit rendre visibles les routes accessibles, la présence effective des forces, les services rouverts, les plaintes traitées et les retours volontaires en sécurité. Il doit aussi montrer les lacunes. Une zone sans données ne saurait être réputée sûre. Le succès ne se mesure pas seulement à ce qui a été détruit, mais à ce qui fonctionne encore lorsque l’opération est terminée.
Cette présence ne durera pas si les revenus criminels, les approvisionnements en armes et les réseaux de facilitation restent intacts. Enquêtes financières, contrôle des frontières, protection des témoins et poursuites doivent se renforcer mutuellement. Les enfants associés aux groupes armés doivent, eux, être protégés et accompagnés. Reconstruire l’État suppose de combattre la prédation sans reproduire l’arbitraire.
Les élections ne se décrètent pas
Le calendrier annoncé par le CEP place le premier tour au 13 décembre 2026, sous réserve des conditions sécuritaires et financières. Pour la TRN, les faits réunis dans notre note montrent que cette échéance n’est pas opérationnellement réalisable, sur la trajectoire examinée, dans des conditions sûres, inclusives et crédibles. C’est une appréciation de faisabilité, non l’annonce d’un report officiel.
On ne sécurise pas une élection en protégeant quelques bureaux le jour du vote. Il faut pouvoir obtenir ses documents, s’inscrire, faire campagne, informer, observer et contester les résultats sans coercition. Il faut aussi des solutions légales pour les déplacés. Aucune moyenne nationale favorable ne peut effacer l’exclusion de communautés entières.
C’est le sens du Seuil minimal de sécurité électorale proposé par la TRN : des conditions mesurables, vérifiables territorialement et maintenues pendant soixante jours. Cette proposition doit être discutée et validée techniquement ; elle n’est pas une norme déjà en vigueur. Elle vise à empêcher deux dérives : précipiter un scrutin dans l’exclusion ou reporter indéfiniment les élections au nom d’une sécurité que personne ne mesure.
Le courage de tirer les conséquences
Lors de son installation, le 11 novembre 2024, Alix Didier Fils-Aimé avait placé la sécurité et les élections au centre de ses priorités. Vingt-deux mois plus tard, notre constat porte sur ces deux finalités : la protection durable n’est pas rétablie et le renouvellement électoral des institutions n’a pas eu lieu. Pour la TRN, ce double échec engage la responsabilité politique du gouvernement.
Cela ne signifie pas que rien n’a été entrepris. Les policiers risquent leur vie, des agents publics travaillent et des partenaires apportent leur concours. Les contraintes héritées sont considérables. Mais reconnaître ces efforts ne dispense pas d’évaluer les choix de commandement, l’emploi des ressources et la consolidation des gains. La responsabilité des criminels et celle des gouvernants ne se confondent pas ; la première n’efface pas la seconde.
On nous opposera que toutes ces recommandations dépendent de la volonté politique. Précisément. Cette volonté se prouve par des décisions, des budgets, des nominations fondées sur la compétence, des audits acceptés et des conséquences en cas d’échec. Elle ne peut rester une condition abstraite dont l’absence dispenserait éternellement de rendre compte. La confiance ne se réclame pas à chaque nouvelle échéance : elle se reconstruit par des engagements tenus.
C’est pourquoi une alternative sérieuse de gouvernance doit être examinée sans délai. Non un remaniement de façade, mais un nouveau leadership et une équipe resserrée de femmes et d’hommes capables, crédibles et responsables de résultats précis. Cette alternative doit être organisée par les acteurs haïtiens compétents, dans le respect du droit, avec continuité de l’État, neutralité électorale et mission limitée. Elle ne saurait devenir un nouveau partage de postes ou une transition sans terme.
Un contrat public de résultats à cent jours permettrait d’en éprouver la crédibilité : situation de départ publiée, corridors prioritaires, protection contre les enlèvements, services à rétablir, responsables et ressources identifiés. Les évaluations à trente, soixante et cent jours doivent entraîner des corrections et des conséquences politiques. Les partenaires internationaux doivent soutenir cette exigence, non substituer leur soutien à la preuve des résultats. L’examen d’une alternative ne suspend, entre-temps, aucune obligation du gouvernement en fonction.
Changer de date ne suffit plus. Il faut changer de trajectoire, de méthode et de responsabilité. Il ne s’agit pas de recommencer la transition, mais de réunir enfin les conditions permettant d’en sortir.
De la frappe à la reconquête. De la reconquête à l’État. De l’État aux élections. Haïti ne doit pas être condamnée à l’urgence permanente. Gouverner doit enfin signifier en organiser la sortie.
Pour la Table de la Relève Nationale (TRN)
Dr Stéphane Vincent
Secrétaire général
Texte fondé sur la note de position n° 2 de la TRN, « L’économie de l’insécurité : drones, sécurité sous contrat, crise de gouvernance et reconquête durable du territoire en Haïti », publiée le 9 septembre 2026, dont les faits publics sont arrêtés au 8 septembre 2026. Les attributions factuelles comportent des liens vers les sources. Le constat de faisabilité électorale, l’évaluation de la gouvernance et les dispositifs proposés expriment la position de la TRN.