L’apport des divas Princess Eud et Emeline Michel au Compas

Dans la série que nous avons dédiée aux contributions des femmes au Compas direct, trois grandes figures ont été distinguées dont Sylvie Daréus (Sylvie d’Art), Emeline Michel et Eunide Edouarin (Princess Eud).

Par Hancy Pierre
11 sept. 2026 — Lecture : 6 min.
L’apport des divas Princess Eud et Emeline Michel au Compas

Princess Eud et Emeline Michel

Dans la série que nous avons dédiée aux contributions des femmes au Compas direct, trois grandes figures ont été distinguées dont Sylvie Daréus (Sylvie d’Art), Emeline Michel et Eunide Edouarin (Princess Eud). Elles ont des affinités croisées et figurent parmi les légendes dans le monde culturel. Issues de milieux religieux, elles ont débuté dans le Gospel avant d’explorer d’autres trajectoires. Elles allient ainsi diverses tendances du Compas tout en apportant une touche de féminisme dans certaines de leurs compositions. Il est à noter qu’on admet sans réserve l’apport de Sylvie d’Art au Compas Direct mais les avis sont partagés concernant les deux autres divas. D’un côté, on considère Princess Eud surtout comme une rappeuse; de l’autre, Emeline est plutôt associée à la musique « Racines » et aux musiques de troubadour, du zouk, du Bossa Nova et du samba, de l’afrobeat ou du jazz. Pourquoi ces considérations ne s’appliquent-elles pas à Sylvie d’Art qui a pourtant exploré divers rythmes en dehors du Compas tels que le Gospel, le rap, la ballade, la méringue, le zouk, la nouvelle génération et le rara. Tout simplement parce que cette dernière  s’affirme de manière prépondérante  à travers le compas qui demeure le genre dominant de son repertoire. Il s’agit d’un débat interminable, réflétant parfois les sensibilités particulières des uns ou des autres, hormis pour ceux et celles qui transcendent tout parti pris.

La dynamique qu’a connue le Compas dans son parcours l’a mené à embrasser des rythmes traditionnels du folkore haïtien ainsi que  les tendances de musique urbaine : le hip hop, le rock, le rap et ses variantes, le funk, le R&B, l’afro beat et le reggaeton, le pop, le zouk. Plus d’un évoquent l’apect éclectique dominant quand d’autres se réfèrent au style original du Compas direct. Existe-t-il vraiment un style original du Compas direct quand le maestro Nemours Jean Baptiste lui-même n’était-il pas ouvert à d’autres rythmes comme le Manbo, la Cumbia et les tendances américaines des grands orchestres? En effet, le compas direct naissant renvoie à un mélange d’influences du twoubadou, du grenn siwèl, du jazz, des rythmes afro- cubains, du tipico cibaeno dominicain, de la méringue. Le Compas ne saurait être cloisonné face aux influences spécifiques qui l’ont nourri.

Le Compas direct ne se définit pas en dehors des spécificités de l’art d’autant plus que « la musique est un art du moment » (Schaeffner et Paulme, 1989). Il y a lieu aussi de prendre en compte l’esthétique, les instruments et supports technologiques, les paroles, les gestes, la langue, les rituels et les danses comme autant d’expressions du corps ainsi que les sons, le décor et les images. Si nous prenons l’exemple de la danse, elle est l’une des dimensions typiques qui se manifeste dans des tours de hanches, la cadence et les élans. Les pas sont simples, ramenés à la base 1-2, soit l’allure d’une marche militaire. Les postures varient du kanpe lwen, anbwate, ploge, men nan men ak yon men lage. Le « ploge rete » dominant. Ce qui renvoie à la caricature faite par la chanteuse Georgie Metellus du Groupe « Zin » de « klere bouk sentiwon ». Le « Konpa gouyad » en allait être la manifestation la plus parfaite. C’est une variante moderne et sensuelle à la fois de la danse et de la musique du Compas. C’est une cadence beaucoup plus lente et envoûtante, dérivée du « Konpa love » qui a une tournure lyrique et romantique. Les rythmes du zouk, de R&B et de la pop se mêlent au Compas direct. Les lignes de basse lourdes, des solos de guitare (jazz) ou de synthétiseur fort sont surtout de la partie pour caractériser l’ambiance en question.Dans ce courant de Konpa Love, on distingue Rutshelle Guillaume, Bedjine, Darline Desca, Naika, Georgy, Shannon, entre autres. Sans sous-estimer pour autant les apports des pionniers dont Jacques Sauveur Jean, Dadou Pasquet et Roberto Martino. Dans une certaine mesure, nous pouvons ajouter Princess Eud sur la liste des artistes qui collaborent et chantent le Konpa Love qui ramène au R&B dans un style romantique et mélodieux. Les titres remarquables de Princess Eud apparentés à ce sous-genre sont les suivants : « Eudomination », « mennen m danse », « yon lòt » avec une rythmique de Konpa love ; « M’damou » avec Dedkra-Z ou « Caribbean love » en duo avec Admiral T. Bien que rappeuse, elle prête sa voix dans d’autres titres du compas direct notamment dans « Genlè w se madam mwen ». Avec le groupe Vayb, elle a eu du succès dans le titre « ban m bagay la » associée avec Mickael Guirand, puis dans « fanm sa move » en live avec le groupe Carimi ; « Numewo 1 » et « banm tout » (2024), en duo avec Wilner Pierre en sont d’autres titres ainsi que « Pwoblèm » (2012) de l’album « Gad n lobèy » du groupe Carimi ; « Si m te kapab » (2024) avec Dug G (The Dugfather) ; « Yon ti lojik » ; « Pa kite mwen ». La musique du compas direct s’impose comme l’identité musicale du peuple haïtien.Princess Eud s’inscrit surtout dans le « Konpa gouyad ». Pour revenir vers ceux ou celles qui contestent Emeline Michel et Princess Eud dans le Compas direct, nous nous appuyons sur l’approche du sociologue Kesler Bien-Aimé dans son ouvrage : Jazz-Imaj - Une autre pensivité photographique (2020), dans lequel il se pose la question suivante : « comment l’image, les mots et la musique peuvent-ils se joindre dans la sonorité absolue pour générer des affects plurivoques qui soient à la fois partagés et controversés ? » Il ne partage pas le cloisonnement des champs artistiques au regard de la raison critique du monde l’art isolé (p. 18). Ce rapport, nous allons le transposer aux genres utilisés par des artistes dans un champ musical donné. Cette forme de visualité réunit sur un même plan trois langages : l’image, la musique et les mots (p. 22). Princess Eud a donc un profil hybride. Elle s’associe avec Riva Précil et Emeline Michel dans le titre « Egzotik » pour faire montre de leur féminisme. Enfin, Emeline et Princess Eud se rencontrent sur un point commun ; elles sont toutes deux issues de l’église et ont chanté du gospel. Emeline a un répertoire très riche, marqué de divers genres (Racines, troubadour, gospel, jazz et blues, pop et R&B, Bossa nova et samba, afro beat). Les titres du compas direct qu’Emeline a chantés sont les suivants : « AKIKO » 1990 ; « Flanm 1989 » ; « Plèzi mizè », 1994 ; « Gade papi », 2007 ; « Mwen bezwen », 2012. Pour le jazz et blues, les titres identifiés sont : « écoute-moi » ; « Mèsi lavi » ; « Flanm » ; « Pran menm » ; « Viejo ». Enfin, les titres qui renvoient au R&B et teintés du Compas direct sont : « Tankou melodi » ; « Amour amer » ; « Djanie » ; « Beni yo papa » ; « Moso manman ». Quoi qu’il en soit, ces femmes préservent activement la riche tradition du Compas direct. En le chantant dès le berceau, elles l’ancrent dans le quotidien.

Repères bibliographiques

-SCHAFFNER, André et PAULME Denise(1989) « Musique savante,musique populaire,musique nationale » in Gradhiva revue d’histoire et d’archives de l’anthropologie, no6,1989 pp68-89 https://www.persee.fr/doc/gradh 8928_1989_1_num_6_1_1198 (consulté le 8 novembre 2023)

 -PIERRE Hancy (2023), “Les expressions de la musique haïtienne dans le prisme de la culture de masse: dilemmes éthiques et perspectives” in Le National, Port-au-Prince.

-PIERRE, Hancy (2024), « Le Konpa dirèk, d’une musique marginale à une musique élaborée et identitaire »,  dans le National du 23/02/24

-PIERRE ,Hancy (2022), « Du PapJazz 22 a Imaj-jazz de Kesler BIEN AIME-: le deuil pour un rendez-vous ancre », in Le Nouvelliste du 28 janvier 2022.

-PIERRE, Hancy (2026) « Quand les femmes haïtiennes donnent du tonus au compas », in le Nouvelliste du 27 juillet 2026.

-BIEN AIME Kesler (2020), Jazz-Imaj. Une autre pensivité photographique, Editorial Bukante, Port-au-Prince.