Certaines dates semblent s’inscrire dans l’histoire avec une encre indélébile. Le 11 septembre est de celles-là. Dans plusieurs pays, cette date renvoie à des événements qui ont profondément bouleversé des sociétés, marqué des générations et laissé derrière eux des blessures qui, des décennies plus tard, ne sont pas complètement refermées.
En Haïti, au Chili comme aux États-Unis d’Amérique, le 11 septembre rappelle des épisodes de violence politique, de rupture démocratique et de tragédie humaine. Certes, les circonstances et la nature de ces événements sont différentes. Mais leur rapprochement permet de poser une question fondamentale : que nous enseignent ces tragédies sur la fragilité de la démocratie, la violence politique et le devoir de mémoire des peuples ?
Le 11 septembre en Haïti : Saint-Jean-Bosco, symbole d'une démocratie ensanglantée
En Haïti, le 11 septembre est d'abord associé au massacre de Saint-Jean-Bosco, survenu le 11 septembre 1988 à Port-au-Prince.
Alors que le père Jean-Bertrand Aristide célébrait la messe à l'église Saint-Jean-Bosco, un commando armé fit irruption dans le lieu de culte. Des fidèles furent tués ou blessés et l'église fut incendiée. L'attaque s'inscrivait dans un contexte de fortes tensions politiques et de violences contre les secteurs populaires et démocratiques.
Ce drame est particulièrement symbolique parce qu'il s'est produit dans un lieu qui devait être consacré à la prière, à la paix et à la fraternité. Transformer une église en théâtre de violence constitue, au-delà du bilan humain, une atteinte profonde à la conscience collective.
Le massacre de Saint-Jean-Bosco rappelle surtout que la transition démocratique haïtienne, après la chute de la dictature des Duvalier, n'allait pas être un chemin paisible. Les forces attachées à l'ancien régime et celles qui redoutaient l'irruption des masses populaires dans la vie politique n'hésitèrent pas à recourir à la violence.
Le 11 septembre 1988 fut donc l'un des sinistres avertissements annonçant que la démocratie haïtienne naissante allait devoir affronter des adversaires déterminés.
Le 11 septembre 1993 : l'assassinat d' Antoine Izméry
Cinq ans plus tard, le 11 septembre allait de nouveau endeuiller Haïti.
Le 11 septembre 1993, Antoine Izméry, homme d'affaires et militant connu pour son soutien au président Jean-Bertrand Aristide et au mouvement démocratique, fut arraché de l'église du Sacré-Cœur, à Port-au-Prince, plus précisément à Turgeau, alors qu'une messe commémorative était célébrée en mémoire des victimes de Saint-Jean-Bosco. Il fut ensuite assassiné en pleine rue. Une enquête de la Mission civile internationale ONU-OEA conclut à un meurtre soigneusement planifié et impliquant des éléments liés aux forces armées haïtiennes.
Cet assassinat prend une dimension encore plus tragique lorsqu'on se rappelle que son frère Georges Izméry avait lui-même été assassiné le 26 mai 1992. Les deux frères furent ainsi victimes, à un peu plus d'un an d'intervalle, de la violence politique qui frappait alors les partisans de la démocratie.
La mort d'Antoine Izméry n'était donc pas simplement celle d'un individu. Elle constituait un message adressé à tous ceux qui, en Haïti, refusaient de renoncer à leurs convictions démocratiques.
Tuer Antoine Izméry le 11 septembre, alors qu'il participait à une cérémonie commémorative, c'était aussi tenter de tuer la mémoire elle-même.
Et c'est précisément là que réside la force du devoir de mémoire : les assassins peuvent faire disparaître des vies, mais ils ne devraient jamais pouvoir effacer les faits ni imposer l'oubli.
Le 11 septembre au Chili : la démocratie renversée
À des milliers de kilomètres d'Haïti, le 11 septembre porte une autre cicatrice historique : celle du Chili.
Le 11 septembre 1973, les forces armées chiliennes renversèrent le gouvernement démocratiquement élu du président Salvador Allende. Le palais présidentiel de La Moneda fut bombardé et Allende mourut au cours de l'assaut. Le coup d'État ouvrit la voie à une longue dictature militaire dirigée par le général Augusto Pinochet.
La rupture fut brutale. Le Congrès fut dissous, les libertés publiques suspendues, les partis politiques de gauche interdits et une politique systématique de répression fut mise en œuvre contre les opposants.
Le Chili connut alors près de dix-sept années de régime militaire, jusqu'au retour à la démocratie en 1990.
Le cas chilien montre avec une grande brutalité qu'une démocratie, même lorsqu'elle repose sur des institutions et une légitimité électorale, peut être renversée lorsque les mécanismes politiques ne suffisent plus à résoudre les conflits et que la force armée prétend devenir l'arbitre de la vie nationale.
Le 11 septembre chilien nous rappelle ainsi une vérité essentielle : la démocratie ne meurt pas toujours en un seul jour ; elle peut être progressivement fragilisée avant de s'effondrer sous le poids de la violence et de l'autoritarisme.
Le 11 septembre aux États-Unis : le choc qui a changé le monde
Le troisième 11 septembre qui a profondément marqué la mémoire contemporaine est celui du 11 septembre 2001 aux États-Unis.
Ce jour-là, dix-neuf membres d'Al-Qaïda détournèrent quatre avions de ligne. Deux appareils furent précipités contre les tours du World Trade Center à New York, un troisième contre le Pentagone et le quatrième s'écrasa en Pennsylvanie après l'intervention des passagers. Près de 3 000 personnes périrent dans ces attentats.
Le choc dépassa largement les frontières américaines. Le monde entra dans une nouvelle période dominée par la lutte contre le terrorisme.
Les États-Unis réorganisèrent profondément leur système de sécurité et de renseignement. La création du Department of Homeland Security, le renforcement de la surveillance et l'adoption de nouvelles mesures antiterroristes transformèrent durablement la vie quotidienne et les politiques de sécurité. Les États-Unis engagèrent également des guerres en Afghanistan et en Irak, donnant au 11 septembre une dimension géopolitique mondiale.
Vingt-cinq ans plus tard, les conséquences du 11 septembre 2001 restent visibles dans la politique américaine, les relations internationales, les questions de sécurité et même dans la santé de nombreux survivants et premiers intervenants.
Trois 11 septembre, trois histoires, une même leçon
Il serait évidemment erroné de mettre sur le même plan le massacre de Saint-Jean-Bosco, le coup d'État chilien et les attentats terroristes de New York et de Washington. Les contextes, les acteurs et les objectifs sont différents.
Mais ces événements ont un point commun : ils ont profondément modifié le cours de l'histoire et laissé des sociétés confrontées à la nécessité de comprendre, de se souvenir et de tirer des leçons de leurs tragédies.
En Haïti, le 11 septembre rappelle la violence politique et les sacrifices consentis par ceux qui ont voulu défendre la démocratie.
Au Chili, il rappelle qu'une démocratie peut être renversée et que les atteintes aux libertés peuvent durer des décennies.
Aux États-Unis, il rappelle que le terrorisme peut bouleverser non seulement une nation, mais également l'ordre géopolitique mondial.
Ces trois expériences démontrent surtout que la violence politique ne disparaît jamais complètement avec la disparition de ses victimes. Elle laisse des familles endeuillées, des sociétés traumatisées et des générations qui cherchent des réponses.
Le plus grand danger serait de réduire ces événements à de simples dates inscrites dans les manuels d'histoire. Une société qui oublie ses tragédies risque de reproduire les conditions qui les ont rendues possibles.
En Haïti particulièrement, le devoir de mémoire doit dépasser les commémorations officielles. Il doit conduire à une véritable réflexion nationale sur l'impunité, la violence politique et la fragilité de nos institutions. Le sang versé à Saint-Jean-Bosco et celui d'Antoine Izméry ne doivent pas être considérés comme de simples épisodes du passé. Ils doivent nous interroger sur notre incapacité collective à construire une justice crédible et à garantir que l'engagement politique ne soit jamais puni par la mort.
Le Chili nous enseigne que la démocratie doit être protégée avant qu'il ne soit trop tard. Les États-Unis nous montrent, quant à eux, que les grandes tragédies peuvent transformer durablement une nation et le monde.
Se souvenir pour ne pas recommencer
Que reste-t-il donc du 11 septembre ?
Il reste des morts, des familles brisées, des peuples traumatisés, mais aussi une obligation : se souvenir pour comprendre et comprendre pour empêcher que l'histoire ne se répète.
En Haïti, au Chili comme aux États-Unis, le 11 septembre devrait être moins une date de vengeance qu'une date de réflexion. Une démocratie véritable ne se construit ni avec les armes, ni avec la peur, ni avec l'impunité. Elle se construit avec la justice, la mémoire, le respect de la vie humaine et la capacité des institutions à protéger les citoyens.
Le meilleur hommage aux victimes des 11 septembre n'est donc pas seulement de pleurer les morts : c'est de construire des sociétés où plus personne ne sera tué pour ses convictions, sa liberté ou son engagement.
