Le vote du Congrès américain en faveur d’une prolongation de deux ans des programmes HOPE/HELP doit susciter chez les Haïtiens un double sentiment : celui de la célébration, mais également celui d’une profonde introspection. Car si cette décision administrative offre un soulagement au secteur de la sous-traitance, il est important de se demander ce qu’Haïti compte faire de ce délai supplémentaire.
Le mardi 1er septembre 2026, la Chambre des représentants des États-Unis a approuvé le texte prolongeant la loi HOPE/HELP jusqu’au 31 décembre 2028, après son passage au Sénat le mois d’août dernier. À ce stade, le texte doit encore franchir la dernière étape : la signature présidentielle américaine. Il faut reconnaître que c’est une avancée considérable pour les personnes qui sont concernées.
La loi HOPE/HELP offre la possibilité à des produits textiles et vêtements fabriqués en Haïti d’accéder au marché américain avec des avantages douaniers. Pour un pays où les possibilités d’emploi formel sont déjà limitées, préserver cet accès au marché américain est une importante victoire.
Mais une fois les félicitations terminées, une question beaucoup moins confortable doit être posée : que fera Haïti de ces deux années ? Parce qu’une prolongation de la Loi HOPE/ HELP n’est pas une politique de développement. C’est du temps, de l’argent et des investissements dans une main d’œuvre, donc la création d’emploi et la création de nouvelles usines dans le secteur. Donc, le temps peut devenir une nouvelle politique industrielle.
Cependant, il faut aussi être attentif à un autre risque : celui de laisser le temps nous échapper. En effet, nous devons cesser de confondre sursis et victoire. Dès lors, le véritable danger serait de considérer le renouvellement de HOPE/HELP comme une fin en soi. Or, ce serait une erreur. Ces deux années supplémentaires doivent plutôt être considérées comme une occasion de poser les bases d’une stratégie durable.
Dans cette perspective, un investisseur qui envisage d’installer une usine ne réfléchit pas seulement aux avantages douaniers. Certes, ces derniers constituent un atout important, mais ils ne suffisent pas à eux seuls à déterminer une décision d’investissement. Il tient également compte de la sécurité, de l’électricité, des routes, des ports, de la stabilité institutionnelle, de la disponibilité de la main-d’œuvre et, surtout, de sa capacité à planifier ses activités sur plusieurs années.
Deux années peuvent préserver une activité. Elles ne suffisent pas nécessairement à rassurer celui qui doit investir des millions de dollars dans une nouvelle installation. C’est précisément pourquoi certains acteurs économiques plaident déjà pour une visibilité beaucoup plus longue. Voilà où devrait commencer notre réflexion.
Haïti ne doit pas seulement demander la prolongation de la loi HOPE/HELP. Elle doit surtout devenir un pays dans lequel les entreprises ont envie de s’installer, d’investir et de rester, même lorsque les programmes préférentiels arrivent à expiration.
La différence est fondamentale. Et si notre plus grande exportation devenait notre jeunesse ? Pendant que nous débattons de commerce, une autre réalité se déroule devant nos yeux.
Une partie de notre jeunesse ne rêve plus d’ouvrir une entreprise, de trouver un emploi ou de construire sa vie en Haïti. Elle rêve de partir en quête d’un avenir meilleur. Et lorsqu’un pays arrive au point où l’un des plus grands projets d’avenir de sa jeunesse devient simplement de le quitter, il faut avoir le courage de reconnaître qu’il existe un problème beaucoup plus profond qu’un indicateur économique.
Notre jeunesse ne manque pas de talent. Elle ne manque pas d’intelligence. Elle ne manque pas de courage. Elle manque de raisons de croire que demain peut être meilleur chez elle. C’est là que HOPE/HELP devrait prendre une autre dimension.
Il ne s’agit plus simplement de textiles. Il s’agit d’emplois. De dignité. De stabilité familiale. Et surtout, de la possibilité pour un jeune Haïtien de se dire : « Mwen kapab konstwi lavi m isit la. Mwen vle envesti tan mwen, lajan mwen, entelijans ak konpetans mwen pou devlope peyi mwen.»
La sécurité est aussi une politique économique Nous parlons souvent de la sécurité comme d’une question policière. Elle est aussi économique. Une route contrôlée par des groupes armés, c’est une route commerciale qui disparaît.
Une zone industrielle inaccessible, ce sont des emplois menacés. Un entrepreneur qui ferme son entreprise, c’est une famille qui perd un revenu. Un investisseur qui choisit un autre pays, ce sont parfois des centaines d’emplois qui ne verront jamais le jour.
La crise sécuritaire actuelle demeure extrêmement grave et continue d’affecter la stabilité du pays. Nous pouvons obtenir les meilleures préférences commerciales du monde : si nous ne sommes pas capables de sécuriser les zones de production, les axes routiers, les ports et les travailleurs, nous continuerons à regarder les opportunités passer devant nous.
Il n’y aura pas de miracle économique sans sécurité. Pourquoi seulement assembler ce que les autres produisent ? Il faut aussi poser une question plus ambitieuse. Pourquoi Haïti devrait-elle se satisfaire éternellement d’être principalement un espace d’assemblage ? Pourquoi ne pas profiter de HOPE/HELP pour développer progressivement toute une chaîne de valeur ?
Formation professionnelle. Logistique. Design. Emballage. Sous-traitance locale. Petites et moyennes entreprises. Services aux industries. Transformation de matières premières. Nouvelles zones de production en dehors de Port-au-Prince.
Et pourquoi nous arrêter au textile ?
Notre réflexion économique doit regarder l’agriculture, la transformation alimentaire, les technologies, les services, le tourisme, les industries créatives et les nombreuses compétences de notre diaspora. Le textile peut être une porte. Il ne doit pas devenir le plafond de notre ambition. Deux ans. Le compte à rebours commence maintenant.
Le 31 décembre 2028 paraît loin. Cependant sans nous en rendre compte, il n’est qu’à quelques secondes de nous. Et chaque mois qui passe sans que nous ayons établis les stratégies nécessaires pour atteindre les objectifs capables de changer la donne est un mois perdu.
Ces deux années devraient servir à sécuriser les emplois existants, attirer de nouveaux investissements, renforcer la formation professionnelle, soutenir les entrepreneurs haïtiens et préparer dès maintenant une stratégie diplomatique et économique pour l’avenir de HOPE/HELP.
Mais elles devraient surtout servir à répondre à une question fondamentale : quel pays voulons-nous présenter aux investisseurs en 2028 ? Le même pays quémandant encore une nouvelle prolongation dans l’urgence ? Ou un pays qui aura utilisé cette fenêtre pour commencer à remettre son économie debout ?
Les États-Unis peuvent nous accorder un accès préférentiel à leur marché. Ils peuvent prolonger la loi HOPE/HELP. Ils peuvent nous donner deux années supplémentaires. Mais aucune loi votée à Washington ne pourra remplacer une vision économique construite à Port-au-Prince.
Voilà pourquoi nous pouvons saluer ce vote aujourd’hui. Mais dès demain, il faudra nous remettre au travail. Car le véritable échec ne serait pas que la loi HOPE/HELP disparaisse un jour.
Le véritable échec serait d’arriver au 31 décembre 2028 et de découvrir que nous avons obtenu deux années supplémentaires… sans avoir construit une seule année d’avenir.
