Compte rendu partiel de : Trouillot, M-R (2025). Faire taire le passé. Pouvoir et production historique. Lux éditeur
La révolution haïtienne est une invisibilité dans la réalité hégémonique du monde. Boaventura, dans sa sociologie critique, dirait que cette révolution se produit comme inexistant. Sinon, le monde occidental, dans sa vision hégémonique, présente cette révolution comme une alternative non crédible par rapport à ce qui est supposé exister. Ainsi, est-elle exclue, écartée, ignorée, réduite en silence, sur la scène internationale, quoiqu’elle soit la seule révolte d’esclaves de l’histoire moderne ayant abouti à l’indépendance.
Des esprits simplistes crient partout que ce silence serait lié au fait que les gouvernants haïtiens n’ont pas réussi à s’appliquer, à relever la postérité de ce pays après l’indépendance. Ce sont aussi ceux-là même qui reprochent aux haïtiens d’être prisonniers de leur passé. Comme si l’histoire n’était que ce que l’on en fait. Michel Rolph Trouillot considère ces explications comme étant naïves et pernicieuses. Ces critiques oublient ou ignorent que « l’histoire est le fruit du pouvoir. »
Dans son ouvrage « Faire taire le passé », Trouillot s’intéresse aux dynamiques de pouvoir qui sous-tendent les productions de narrations historiques. Ainsi, il analyse, entre autres, le silence qui entoure la révolution haïtienne.
Songez que l’histoire prend forme concrètement à travers des productions de récits spécifiques. Donc, des savoirs. Or tout savoir est forcément situé, localisé, et ancré dans un contexte historique. Trouillot nous rappelle aussi que cette production de récits ne se déroule pas dans un vacuum politique ou idéologique. En effet, en son soubassement, il y a « un exercice différentiel du pouvoir qui rend certains récits possibles et en réduit d’autres au silence. »
À en croire Trouillot, il y a quatre moments dans ce processus de production où il est possible de produire ces silences : « au moment de la création des faits (fabrique des sources), au moment de la collecte des faits (fabrique des archives), au moment de l’extraction des faits (fabrique des récits), au moment de la signification rétrospective (la fabrique de l’histoire en dernière instance). » Du moins, parmi les grands récits de l’humanité, la révolution haïtienne se range du nombre des silences faisant écho dans l’historiographie occidentale.
Parce qu’elle était impensable jusqu’à ce qu’elle ait lieu; parce qu’elle contredisait les principes fondamentaux des idéologies occidentales dominantes; la révolution de 1791 ne saurait ne pas être réduite en simples notes de bas de pages dans l’histoire telle que racontée par la pensée dominante.
Une double formule de silence entoure cette révolution : une formule d’effacement et une formule de banalisation. La première tente d’effacer directement cette révolution dans la mémoire collective. Cette formule est surtout entretenue par des vulgarisateurs comme des auteurs de manuels scolaires, par exemple. La seconde, elle « tend à vider certains évènements singuliers de leur contenu révolutionnaire afin de banaliser », écrit Trouillot. Ce silence de banalisation prend surtout vie dans l’historiographie occidentale. Et Trouillot se veut clair : « ce silence général est né de l’incapacité à exprimer l’impensable. »
L’Impensable ! Une impossibilité historique !
Faut-il rappeler que la racialisation du monde a « décrété » la présumée subordination congénitale de la personne dite NOIRE. Jusqu’à la fin du 18e siècle, dans la perspective occidentale, « l’Homme était avant tout européen et mâle. » Dès lors, le racisme s’est installé comme élément central de l’idéologie qui fonde l’esclavage et la colonisation des noirs. La liberté des esclaves était perçue systématiquement comme une chimère; et l’esclavage comme la condition « naturelle » de la personne noire. Cela dit, le seul cadre conceptuel qui prédominait a fait du Noir une catégorie raciale dont l’esclavage et la colonisation sont censés constituer la seule destinée possible. La révolution haïtienne a défié ce cadre conceptuel en contestant à la fois l’esclavage et la colonisation, par ricochet, le racisme.
Elle est passée d’« impossibilité historique » à une réalité troublante qu’il convient de faire taire, sinon décrédibiliser. Les causes de ce silence sont avant tout liées aux logiques hégémoniques qui fondent le monde. En effet, écrit Trouillot, « la réduction de cette révolution en silence a moins à voir avec Haïti ou l’esclavage qu’avec l’Occident. »