(Pour une culture de la société ouverte, de la critique et de la correction pacifique des erreurs)
La crise d’Haïti est souvent analysée à travers les armes, les gangs, la pauvreté, la corruption, la faiblesse institutionnelle ou l’ingérence étrangère. Toutes ces dimensions sont importantes. Mais il existe une autre crise, plus silencieuse, plus profonde et peut-être plus déterminante : notre difficulté collective à accepter le désaccord. Nous voulons souvent convaincre sans discuter, gouverner sans être critiqués, diriger sans être questionnés, avoir raison sans démontrer, défendre nos institutions sans accepter leur évaluation et parfois même défendre nos idées comme si les remettre en question constituait une attaque personnelle. C’est précisément ici que la pensée de Karl Popper mérite notre attention. Dans The Open Society and Its Enemies, publié en 1945, Popper défend l’idée d’une société dans laquelle les institutions et les décisions humaines peuvent être critiquées, discutées et corrigées sans que le désaccord conduise à la violence. Cette conception contient une leçon fondamentale pour Haïti : Une démocratie véritable n’est pas seulement un système qui permet de choisir ceux qui gouvernent. C’est un système qui permet aussi de critiquer ceux qui gouvernent, de contester les idées dominantes et de corriger pacifiquement les erreurs. Et cette culture doit commencer maintenant.
A. LA SOCIÉTÉ OUVERTE : UNE SOCIÉTÉ QUI ACCEPTE DE NE PAS AVOIR TOUJOURS RAISON
La société ouverte repose sur quelques principes simples mais révolutionnaires.
a- La liberté de pensée
Penser autrement ne devrait jamais constituer une faute. Une société qui exige que tous pensent de la même manière cesse progressivement d’être une société démocratique. Elle devient une société de conformité. Pour Haïti, cette question est essentielle. Nous devons apprendre à distinguer l’adversaire intellectuel de l’ennemi. Celui qui critique mon idée ne m’attaque pas nécessairement. Il peut simplement m’offrir quelque chose de précieux : la possibilité de découvrir que je me trompe.
b- La liberté d’expression
La liberté d’expression n’est pas seulement la liberté de dire ce que nous aimons entendre. Elle protège précisément la parole qui dérange. Une démocratie mature doit pouvoir supporter la critique des gouvernants, des opposants, des universitaires, des journalistes, des magistrats, des organisations de la société civile et des citoyens. Une institution qui ne supporte aucune critique devient rapidement incapable de s’améliorer.
c- Le pluralisme
Haïti n’a pas besoin d’une pensée unique pour se reconstruire. Elle a besoin de plusieurs écoles de pensée. Plusieurs visions de l’État. Plusieurs conceptions de la sécurité. Plusieurs projets économiques. Plusieurs modèles éducatifs. Plusieurs interprétations de notre histoire. Le pluralisme n’est pas un obstacle à l’unité nationale. Il est l’une des conditions de cette unité. Parce qu’un peuple véritablement uni n’est pas un peuple qui pense exactement la même chose. C’est un peuple qui accepte de construire ensemble malgré ses différences.
B. DISCUTER POUR CORRIGER : LA DÉMOCRATIE COMME MÉCANISME D’APPRENTISSAGE COLLECTIF
L’une des grandes forces de la pensée de Popper réside dans une idée particulièrement importante pour un État fragile : nous ne devons pas chercher des dirigeants ou des institutions infaillibles ; nous devons construire des institutions capables de corriger leurs erreurs. Cette distinction est fondamentale.
a- Une institution démocratique n’est pas une institution parfaite
Une institution peut se tromper. Un gouvernement peut se tromper. Un parlement peut se tromper. Une administration peut se tromper. Un tribunal peut se tromper. Une université peut se tromper. Un parti politique peut se tromper. Et un citoyen peut également se tromper. La question essentielle n’est donc pas : « Comment construire une société sans erreurs ? » Mais plutôt : « Comment construire une société capable de détecter, reconnaître et corriger ses erreurs sans violence ? » Voilà peut-être l’une des questions fondamentales de la reconstruction d’Haïti.
b- La critique comme mécanisme de sécurité démocratique
Nous devons cesser de considérer la critique comme une menace. Dans une démocratie, la critique peut devenir un mécanisme préventif de correction. Un journaliste qui révèle une faiblesse institutionnelle. Un universitaire qui démontre une incohérence dans une politique publique. Un citoyen qui dénonce une injustice. Un magistrat qui rappelle une règle de droit. Un professionnel qui signale un risque. Un jeune qui remet en question une pratique ancienne. Tous peuvent contribuer à éviter une erreur plus grave. La critique peut donc être une forme de prévention de la crise.
c- La possibilité de dire « je me suis trompé »
C’est peut-être l’une des compétences démocratiques les plus difficiles. Reconnaître son erreur n’est pas nécessairement perdre. C’est apprendre. Une société qui punit systématiquement ceux qui reconnaissent leurs erreurs encourage les individus et les institutions à les cacher. À l’inverse, une culture de la correction crée une autre dynamique : erreur → critique → discussion → correction → apprentissage. Voilà une véritable technologie institutionnelle.
C. LE PROBLÈME HAÏTIEN : QUAND LE DÉSACCORD DEVIENT PERSONNEL
Nous devons avoir le courage de regarder une réalité en face. En Haïti, le débat public devient trop souvent une confrontation entre personnes plutôt qu’une confrontation entre idées. Nous disons : « Il est contre moi. » Au lieu de demander : « Quelle est son argument ? » Nous demandons : « Qui parle ? » Au lieu de demander : « Que dit-il ? » Nous cherchons : « De quel camp est-il ? » Cette logique détruit progressivement la possibilité même d’un débat rationnel.
a- L’argument ne doit pas être jugé par son auteur
Une idée fausse peut être exprimée par une personne respectable. Une idée juste peut être exprimée par une personne que nous n’aimons pas. La valeur d’une proposition ne devrait donc pas dépendre uniquement de celui qui la prononce. Il faut apprendre à discuter les idées sans transformer chaque débat en procès de la personne.
b- Le désaccord n’est pas la trahison
Cette confusion est dangereuse. Critiquer une politique publique ne signifie pas nécessairement détester son pays. Critiquer un gouvernement ne signifie pas nécessairement vouloir sa chute. Critiquer une institution ne signifie pas nécessairement vouloir sa destruction. Proposer une autre stratégie ne signifie pas nécessairement être contre la nation. Le patriotisme démocratique doit permettre le désaccord.
c- La démocratie commence dans notre comportement quotidien
Nous parlons souvent de démocratie comme d’une affaire d’élections, de Constitution, de Parlement ou de gouvernement. Mais la démocratie commence beaucoup plus tôt. Elle commence lorsque deux étudiants peuvent avoir des opinions différentes sans se mépriser. Lorsque deux universitaires peuvent défendre des théories opposées sans devenir ennemis. Lorsque deux journalistes peuvent analyser différemment un événement sans se déshumaniser. Lorsque deux avocats peuvent soutenir des positions contradictoires tout en demeurant confrères. Lorsque deux citoyens peuvent voter différemment et continuer à vivre ensemble. La démocratie est aussi une discipline du désaccord.
D. AUX PARTIES PRENANTES D’HAÏTI : NOUS DEVONS CHANGER NOTRE CULTURE DU DÉBAT
Cette transformation ne peut pas être laissée aux seuls politiciens. Elle concerne l’ensemble de la société.
Aux responsables politiques
Vous n’avez pas seulement besoin de militants. Vous avez besoin de contradicteurs. Un conseiller qui ne peut jamais vous dire que vous avez tort devient progressivement un risque pour votre gouvernance. Entourez-vous donc de personnes capables de vous contredire. Un bon système politique ne protège pas ses dirigeants contre la critique ; il les protège contre leurs propres erreurs.
Aux universités
L’université doit redevenir l’un des grands laboratoires du désaccord rationnel. Nous devons apprendre aux étudiants à dire : « Je ne suis pas d’accord, et voici pourquoi. » Mais aussi : « Votre argument est meilleur que le mien ; je dois donc réviser ma position. » Voilà une compétence intellectuelle fondamentale. L’université ne doit pas seulement produire des diplômés. Elle doit produire des citoyens capables de penser contre eux-mêmes.
Aux médias
Le journalisme doit contribuer à la construction d’un espace public dans lequel les arguments peuvent être confrontés. Il faut moins de personnalisation du débat et davantage de vérification, de contextualisation et de confrontation des sources. Le citoyen doit pouvoir distinguer : un fait, une opinion, une hypothèse, une accusation et une preuve. Cette distinction est fondamentale pour une démocratie fonctionnelle.
À la société civile
Les organisations citoyennes ont une responsabilité particulière : défendre le droit de chacun à participer au débat public, y compris lorsque son opinion est minoritaire. La société civile doit être un espace de vigilance démocratique.
Aux magistrats et aux professionnels du droit
La culture juridique doit également intégrer cette logique. Le droit est précisément un mécanisme permettant de transformer le conflit en procédure, l’affrontement en argumentation et la violence en règlement institutionnel du différend. Le procès civilisé est, à certains égards, une victoire de la société ouverte sur la loi du plus fort. À la jeunesse, vous êtes peut-être les principaux bénéficiaires de cette révolution culturelle. Apprenez à argumenter. Apprenez à écouter. Apprenez à vérifier. Apprenez à reconnaître vos erreurs. Apprenez à changer d’avis lorsque les faits l’exigent. Et surtout : n’ayez pas peur de rencontrer une idée différente de la vôtre.
E. DE LA SOCIÉTÉ OUVERTE À LA SOUVERAINETÉ COGNITIVE
Cette réflexion rejoint directement une question qui me paraît fondamentale pour l’avenir d’Haïti : la souveraineté cognitive. Une société ne peut être véritablement souveraine si elle abandonne à d’autres le pouvoir de définir ce qu’elle est, ce qu’elle doit penser et ce qu’elle doit devenir. Mais la souveraineté cognitive ne signifie pas refuser les idées venues d’ailleurs. Elle signifie être capable de les examiner. De les discuter. De les contextualiser. De les adapter. De les accepter lorsqu’elles sont pertinentes. Et de les rejeter lorsqu’elles ne le sont pas. Il existe donc une relation profonde entre société ouverte et souveraineté cognitive. La société ouverte protège la possibilité de critiquer. La souveraineté cognitive protège la capacité de penser. L’une protège le droit au désaccord. L’autre protège la capacité de jugement. Et Haïti a besoin des deux.
F. NOTRE GRANDE RÉVOLUTION DOIT AUSSI ÊTRE UNE RÉVOLUTION CULTURELLE
Nous parlons souvent de révolution politique. Nous parlons de réforme constitutionnelle. Nous parlons de réforme judiciaire. Nous parlons de réforme de la police. Nous parlons de reconstruction économique. Mais il existe une réforme préalable : réformer notre manière de penser ensemble. Il faut passer : de l’affrontement à la discussion ; de l’invective à l’argument ; du dogme à l’hypothèse ; de la certitude absolue à l’esprit critique ; de la personnalisation du désaccord à la confrontation des idées ; de la peur de l’erreur à la capacité de correction ; de la violence comme moyen de règlement à l’institution comme espace de résolution. C’est ici que la pensée de Popper devient particulièrement actuelle pour Haïti.
En définitive, la démocratie n’est pas seulement le droit de voter. C’est aussi la capacité de vivre avec quelqu’un qui pense différemment de soi. Elle ne consiste pas à éliminer le désaccord. Elle consiste à civiliser le désaccord. Elle ne consiste pas à construire des institutions infaillibles. Elle consiste à construire des institutions capables d’être critiquées, surveillées et corrigées. Elle ne demande pas à chacun d’abandonner ses convictions. Elle demande à chacun d’accepter que ses convictions puissent être discutées. C’est peut-être là l’une des premières leçons que nous devons transmettre à notre jeunesse. Une société démocratique ne se mesure pas seulement à la manière dont elle traite ceux qui pensent comme elle. Elle se mesure surtout à la manière dont elle traite ceux qui pensent autrement. Haïti ne pourra pas construire une société véritablement ouverte avec une culture fermée au désaccord. Nous devons donc apprendre une nouvelle compétence collective : savoir être en désaccord sans devenir des ennemis. Car lorsque les idées peuvent s’affronter pacifiquement, les armes deviennent moins nécessaires. Et lorsqu’une société apprend à corriger ses erreurs par la discussion, elle commence véritablement à construire sa résilience. Avant de reconstruire nos institutions, reconstruisons notre capacité à penser ensemble.
Me Jonel Dilhomme, Av.
Chercheur en droit international et gouvernance globale
Analyste de la prospective appliquée aux États fragiles et à l’avenir d’Haïti
Chercheur sur la Théorie générale de la souveraineté cognitive appliquée aux États fragiles
Ancien professeur à l’Université d’État d’Haïti
Courriel : Jonel.dilhomme30@gmail.com
Références sélectives
- ARENDT, Hannah, La crise de la culture, Paris, Gallimard, 1972.
- BOBBIO, Norberto, Le futur de la démocratie, Paris, Seuil, 2007.
- DILHOMME, Jonel, Théorie générale de la souveraineté cognitive appliquée aux États fragiles, document de recherche, Haïti, 2026.
- HABERMAS, Jürgen, L’espace public : archéologie de la publicité comme dimension constitutive de la société bourgeoise, Paris, Payot, 1978.
- LEFORT, Claude, L’invention démocratique : les limites de la domination totalitaire, Paris, Fayard, 1981.
- MILL, John Stuart, De la liberté, Paris, Gallimard, 1990.
- POPPER, Karl, La société ouverte et ses ennemis, Paris, Seuil, 1979.
- RAWLS, John, Libéralisme politique, Paris, Presses universitaires de France, 1995.
- ROSANVALLON, Pierre, La contre-démocratie : la politique à l’âge de la défiance, Paris, Seuil, 2006.
- SEN, Amartya, La démocratie des autres : pourquoi la liberté n’est pas une invention de l’Occident, Paris, Rivages, 2005.
- TOCQUEVILLE, Alexis de, De la démocratie en Amérique, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1992. (Classiques UQAM)
