Cent ans de radiodiffusion en Haïti : le CEIMH lance un vaste chantier de mémoire

À l'occasion de la 28ᵉ édition de ses Rendez-vous, tenue en ligne samedi dernier, le Centre d'études interdisciplinaires sur les médias haïtiens (CEIMH) et ses partenaires ont dévoilé un programme commémoratif ambitieux, annoncé la publication d'un ouvrage majeur sur la période Duvalier, et lancé un appel à la mobilisation — financière comme institutionnelle — des partenaires potentiels.

Par Wisnique PANIER
03 sept. 2026 — Lecture : 7 min.
Cent ans de radiodiffusion en Haïti : le CEIMH lance un vaste chantier de mémoire

Studio de radio dans les années 1920

À l'occasion de la 28ᵉ édition de ses Rendez-vous, tenue en ligne samedi dernier, le Centre d'études interdisciplinaires sur les médias haïtiens (CEIMH) et ses partenaires ont dévoilé un programme commémoratif ambitieux, annoncé la publication d'un ouvrage majeur sur la période Duvalier, et lancé un appel à la mobilisation — financière comme institutionnelle — des partenaires potentiels.

Il n'y avait pas de fanfare, ce samedi 29 août, pour lancer les activités marquant les cent ans de la radiodiffusion en Haïti. Il y avait, plus simplement, le 28ᵉ édition des Rendez-vous du CEIMH un format devenu, en quelques années, un espace régulier d'échange sur les médias haïtiens réunissant chercheurs, journalistes, professionnels du secteur et grand public. Deux heures de propos denses, quelques dizaines de participants connectés depuis Port-au-Prince, la province et la diaspora et le sentiment partagé qu'un travail longtemps différé venait enfin d'être ouvert.

Le Centre d'études interdisciplinaires sur les médias haïtiens (CEIMH), a choisi ce cadre - le 28ᵉ édition de ses Rendez-vous pour présenter publiquement le programme commémoratif « Haïti : 100 ans de radiodiffusion (1926-2026) », porté en partenariat avec l'Institut Panos Haïti, l'Institut Universitaire Afrique-Caraïbes (IUAC) et la Chaire UNESCO en Histoire et Patrimoine de l'Université d'État d'Haïti.

Cette 28ᵉ édition la première consacrée exclusivement au centenaire a été animée par deux intervenants : Kenrick Demesvar, PhD, titulaire de la Chaire UNESCO en Histoire et Patrimoine à l'Université d'État d'Haïti, et Jacklin Jean Paul, journaliste et auteur, spécialiste de l'histoire des médias haïtiens et principal chercheur du projet au sein du CEIMH.

Le mot d'ordre du programme, martelé tout au long de cette édition, tient en une phrase : « La radio : un patrimoine à sauver ! » un choix lexical assumé par les organisateurs, qui préfèrent le verbe sauver au verbe célébrer, jugé insuffisant face à l'urgence.

Un centenaire, six chantiers

L'initiative dépasse largement la commémoration symbolique. Six chantiers complémentaires ont été présentés par les intervenants, chacun conçu pour se prolonger bien au-delà de l'année anniversaire.

Le premier est un ouvrage historique majeur, dont Jacklin Jean Paul a annoncé la parution imminente : « Histoire de la radiodiffusion en Haïti : De la censure à l'autocensure (1958-1986) ». Ce livre est le deuxième tome d'une entreprise éditoriale d'envergure, après un premier volume consacré à la période 1925-1957. Il explore près de trois décennies particulièrement importantes de l'histoire politique et médiatique du pays : de la radio placée sous haute surveillance sous François Duvalier, à l'émergence d'une information radiophonique plus dynamique, puis à la répression du 28 novembre 1980 moment de rupture qui a vu l'arrestation, l'emprisonnement ou l'expulsion de journalistes de Radio Haïti Inter et d'acteurs de la société civile et aux longues années de silence et d'autocensure qui ont suivi, jusqu'à la chute de Jean-Claude Duvalier en 1986. À travers la radio, c'est une part entière de l'histoire contemporaine haïtienne que Jacklin Jean Paul donne à lire. La postface de l'ouvrage a été signée par le Dr Wisnique Panier, directeur du CEIMH.

Un documentaire audiovisuel est en cours de production. Il rendra vivante cette histoire par les témoignages de pionniers encore parmi nous, des extraits d'archives sonores et des images d'époque.

Une exposition photographique et documentaire itinérante circulera dans plusieurs lieux, à commencer par l'Université d'État d'Haïti, avant des étapes dans des espaces culturels de la capitale et de province. Photos rares, objets, extraits de scripts d'émissions historiques y seront rendus visibles pour la première fois.

Une conférence publique majeure, prévue autour du 22 octobre 2026 jour exact du centenaire sera consacrée à la mémoire et à l'avenir de la radio en Haïti. Elle réunira historiens, journalistes, chercheurs et professionnels du secteur.

Une activité de reconnaissance des pionniers et grandes figures de la radiodiffusion haïtienne rendra hommage publiquement à celles et ceux qui ont façonné ce paysage médiatique journalistes, animateurs, techniciens, ingénieurs, publicitaires, commentateurs sportifs et responsables de médias. Cette attention portée aux femmes et aux hommes est essentielle, car l'histoire de la radio ne saurait être réduite à celle des fréquences, des émetteurs ou des institutions.

Enfin, la création de la première phase du Musée virtuel des médias haïtiens, consacrée à la radio et à la sauvegarde numérique des archives. Cet espace numérique est appelé à s'étendre progressivement à la presse écrite, à la télévision et aux médias numériques, pour devenir à terme un dispositif national de conservation.

L'intervention marquante de Kenrick Demesvar

L'un des temps forts de cette 28ᵉ édition a été l'intervention du professeur Kenrick Demesvar. Historien, ethnologue, spécialiste du patrimoine, l'universitaire a livré une intervention brillante qui, à elle seule, aura donné à la rencontre sa hauteur intellectuelle.

Le professeur Demesvar a d'abord replacé la radio dans le récit long de la société haïtienne. Un média, a-t-il rappelé, qui a accompagné toutes les grandes transformations politiques et sociales du pays de la fin de la première occupation américaine à la libération de 1986, en passant par la démocratisation partielle et les crises contemporaines. Un média qui, dans une société marquée par l'oralité et par l'analphabétisme d'une partie de sa population, est resté et demeure le premier vecteur d'accès à l'information pour la majorité des Haïtiens.

Mais son propos est allé bien au-delà de cette contextualisation. Il a défendu, avec force, l'idée que la radio doit être pensée comme un patrimoine à part entière un patrimoine à la fois sonore, textuel, matériel et humain. « Ce sont des enregistrements, des scripts, des correspondances, des photographies, des équipements techniques, des archives administratives des stations, des témoignages, des savoir-faire, des mémoires professionnelles », a-t-il énuméré.

Plus encore, le professeur Demesvar a insisté sur un aspect trop souvent occulté : la radio comme vecteur de valorisation des autres patrimoines nationaux. C'est par la radio que la langue créole s'est imposée dans l'espace public. C'est par la radio que la musique populaire le konpa, la troubadour, les racines a été portée à l'échelle du pays et de la diaspora. C'est par la radio que les contes, les proverbes, les mémoires orales des paysanneries ont trouvé une caisse de résonance. Sauver le patrimoine radiophonique, a-t-il souligné, c'est aussi sauver, par ricochet, un pan entier du patrimoine immatériel haïtien.

En conclusion de son intervention, le professeur Demesvar a lancé un appel solennel à toutes les institutions publiques, privées, académiques, culturelles, nationales et internationales désireuses de soutenir ce projet. « Aucune organisation ne peut porter seule un chantier de cette ampleur. Il faut converger, il faut mutualiser les moyens, il faut inscrire cette démarche dans un effort collectif », a-t-il plaidé, appelant explicitement les ministères concernés, les universités, les fondations et la coopération internationale à s'associer à l'initiative.

À noter que l'Institut Panos Haïti, également partenaire du programme, était représenté au sein de l'organisation, mais son porte-parole, Jean-Claude Louis, empêché de dernière minute, n'a pu prendre la parole. Sa contribution sur la place de la radio dans la démocratie haïtienne - sera présentée lors des prochaines éditions des Rendez-vous du CEIMH.

L'appel de Jacklin Jean Paul aux partenaires

Prolongeant l'appel du professeur Demesvar, Jacklin Jean Paul, principal chercheur du projet au CEIMH et auteur du tome 2 à paraître, a formulé une invitation directe. Le CEIMH cherche activement des moyens financiers et autres pour réaliser l'ensemble des six chantiers du programme. Édition d'ouvrage, production audiovisuelle, exposition itinérante, hommage aux pionniers, musée virtuel : chaque composante requiert des ressources spécifiques, et l'ampleur du chantier appelle à un soutien collectif.

« Nous ne demandons pas seulement du soutien financier, a précisé le chercheur. Nous cherchons aussi des partenariats de contenu, des mises à disposition d'archives, des collaborations techniques, des relais institutionnels, des compétences bénévoles. Chaque contribution quelle qu'en soit la nature trouvera sa place dans ce chantier collectif. »

C'est bien Jacklin Jean Paul qui pilote, sur le plan scientifique, la démarche de recherche et de documentation qui structure l'ensemble du programme — de l'ouvrage historique à venir jusqu'à la constitution du fonds documentaire qui alimentera le Musée virtuel. Une responsabilité qui donne à son appel un poids particulier : c'est l'équipe scientifique elle-même qui tend la main aux partenaires.

Les institutions, fondations, entreprises, organismes de coopération et personnalités intéressés sont invités à contacter le CEIMH par courriel aux adresses suivantes :

Le CEIMH s'engage à répondre à chaque sollicitation pour ouvrir la discussion sur les modalités de partenariat.

Un appel à la mobilisation

Au-delà des institutions, le CEIMH a lancé un appel large adressé aux familles détentrices d'archives, aux anciens journalistes témoins de cette histoire, aux chercheurs, aux stations elles-mêmes et à toutes les personnes concernées. Les modalités de contribution sont précisées sur le site du CEIMH (ceihm.org). L'organisation invite notamment celles et ceux qui possèdent, même sans le savoir, des documents anciens, à se manifester pour un inventaire - sans obligation de dépôt, dans le respect des souhaits des détenteurs.

Le point d'orgue du programme aura lieu le 22 octobre 2026, jour exact du centenaire, avec une conférence publique majeure et l'inauguration officielle du Musée virtuel des médias haïtiens.

Cent ans après les premières notes diffusées par la station HHK, la radio haïtienne se voit ainsi offrir ce qu'elle n'avait jamais eu : un miroir historique, un dispositif de transmission, un ouvrage scientifique de référence en deux volumes, et un appel large à la mobilisation de tout le tissu institutionnel du pays. À condition, désormais, que la réponse soit à la hauteur du chantier.

📞 Renseignements et partenariats :
Centre d'études interdisciplinaires sur les médias haïtiens (CEIMH)
📩 recherches.ceimh@yahoo.com · 📩 info@ceimh.ca

Tél : 347-484-9262
🌐 ceihm.org