« La démocratie est un régime de conciliation qui ne fleurit pas sans un consensus minimum ». Alain Rouquié, Guerre et paix en Amérique centrale.
Cet article vise à analyser et à retracer la transition politique en Haïti survenue après les grandes mobilisations populaires qui ont conduit au départ du dictateur Jean-Claude Duvalier, président à vie, héritier du dictateur François Duvalier le 7 février 1986. En outre, il s'inscrit dans une approche socio-historique afin de mieux comprendre la crise actuelle et la trajectoire de la transition politique haïtienne, quarante ans après la dictature, et de saisir les obstacles de la consolidation démocratique depuis la chute de l'État duvaliérien jusqu'à présent.
Depuis les années 1980, on sait que les dictatures sont mortelles et que la démocratie, comme le moins mauvais de tous les régimes possibles, est devenue l'objet d'un consensus universel. On eut même à annoncer non sans raison qu'ainsi la fin de l'histoire est arrivée[1]. En effet, vers la fin du XXème siècles le monde a connu deux grandes crises majeures au niveau mondial : Une crise économique structurelle, qui, durant les années 1980 et 1990, a poussé la majorité des États à abandonner leurs stratégies de développement centrées sur le modèle inspiré du keynésianisme ou socialiste pour s'engager dans un processus d'ouverture économique fondé sur la libéralisation économique et le néo-libéralisme. Et la vague transition de l'autoritarisme vers la démocratie (Éthier, 2001). En d'autres termes une remise en question de l'autoritarisme suite à un ensemble d'évolutions spécifique d'ordres culturel, économique et internationale. C’est dans ce contexte, durant la fin de la décennie 1980, Haïti a connu un « large mouvement pour le changement[2] » et de bouleversements socio-politiques et économiques caractérisés par une longue période de dictature et d'instabilité politique. Ce qui allait initier le processus vers la démocratisation et met un terme au régime autoritaire des Duvalier. À cet effet, la chute du régime de Duvalier s’inscrit dans une dynamique mondiale de changements dans les rapports transnationaux de pouvoir. L’idéologie des Droits de l’Homme et la promotion de la démocratie représentative entrent dans la nouvelle orientation de la politique des États-Unis. Au cours des vingt-neuf (29) ans de règne du régime de Duvalier, la « mobilisation populaire[3] » de 1985-1986 a ouvert la voie à une nouvelle forme de régime politique qui est la démocratie. Cette période transitoire a été un moment décisif remplit d'euphorie non seulement pour la population haïtienne, mais aussi pour la région des Caraïbes dans son ensemble. Cependant, cette transition n'a pas été sans défis puisqu'après le départ du dictateur Jean-Claude Duvalier, le 7 février 1986 ; Haïti connut une longue crise politique[4], et qui continue jusqu'à présent, ce qu'on appelle, à juste titre, l’interminable « transition démocratique ». C'est au regard de la crise transitionnelle que traverse Haïti aujourd'hui, à la veille de la date historico-symbolique marquant la rupture avec la dictature des Duvalier où toutes les structures sociales sont en phase de décomposition accélérée, que nous abordons cette problématique, qui se veut être une analyse retraçant les quarante ans après le renversement du régime duvaliériste en Haïti.
Un faux départ après le 7 février 1986 contrairement aux pays de l'Amérique latine
Le processus démocratique entamé après la chute de la dictature duvaliéro-jean-claudiste qui s'inscrit dans la troisième vague de la démocratisation des trois dernières décennies du 20e siècles [5] connu particulièrement des grandes difficultés qui continuent encore en Haïti. Après les grandes mobilisations populaires ayant conduit au départ du dictateur Jean-Claude Duvalier le 7 février 1986, quelques heures avant son départ, ont eu lieu la formation et la mise sur pied du Conseil National Gouvernement, plus connu sous le nom de : (CNG), il fut mis en place et fut composé de six membres : (quatre militaires et deux civils) Henry Namphy, chef d'État-Major de l'armée ; colonel Williams Régala ; colonel Prosper Avril ; ingénieur Alix Cinéas ; colonel Max Valès ; Me. Gérard Gourgue — pour assurer la transition dans l'ère-post-duvaliériene. La plupart d'entre eux étaient déjà connus du pays[6]. Pour certains observateurs, ce fut une transition pro-duvaliérienne qui assurait l'après Duvalier. Si bien que pour reprendre les propos du professeur Leslie Manigat : « Le CNG est du Duvaliérisme sans Duvalier ». Le CNG, selon Pierre Raymond Dumas, est issu d'un compromis entre l'armée et les secteurs duvaliériste qui ont sans doute contribué à faire partir J. C. Duvalier en exil. On y retrouve Alix Cinéas, figure historique du régime, le colonel Prosper Avril, jadis associé au pouvoir déchu. Tous deux sont considérés comme les fers de lance de la chute en douceur de Baby Doc. Ce fut le paradoxe même de la transition politique haïtienne. Donc une transition négociée et contrôlée[7] par certaines figures de proue du régime et non encadrée par les secteurs politiques de l'époque. On est de fait, passé d'une dictature civile personnaliste à un régime militaire autoritaire. Dans notre histoire politique, l’armée comme institution républicaine a toujours été un acteur incontournable sur la scène politique, car Haïti est un pays qui est littéralement née du militarisme. De 1804 à 1915 rares furent les chefs d'État qui n'aient pas été militaires[8]issus des prises d'armes. Haïti est aussi reconnue parmi des pays dans son histoire qui fut connue le moins de dirigeants civiles[9]. De ce fait, l’institution ayant déjà été domestiquée et fragilisée sous le régime des Duvalier; mais avec l'effondrement de « l'État duvaliérien[10]», l'armée en tant qu'institution régalienne n'était pas à la hauteur et devient très vite une institution en crise et n'étant plus apte à assurer la responsabilité de la transition qui lui avait été confiée. Elle fut déjà tiraillée par de nombreux conflits hiérarchiques internes. Ce qui allait provoquer la désintégration de l'institution. À ce sujet, O'Donnell et Schmitter relèvent que le processus démocratique est facilité lorsque les militaires n'ont pas été impliqués en politique sous le régime antérieur, ce qui fut rare dans le cas d'Haïti après le départ de Jean-Claude Duvalier. La démocratisation est à l'inversement menacée dès lors que le régime antérieur a été marqué par une large présence des militaires. La crainte de perdre ces privilèges et de voir s'effondrer le prestige de l'institution militaire est alors un des facteurs qui peuvent amener les militaires à mettre un coup d'arrêt au processus démocratique[11]. Le système étatique haïtien émergea dans une forme de despotisme ultracentralisé. De ce fait, la fin de l'autocratie duvaliérienne devait nous servir un nouveau départ par la voie d'un consensus national pour la démocratisation progressive et un changement dans le savoir-faire politique haïtien pacté entre les différents protagonistes de l'époque (partisan du statu quo conservateur, et les promoteurs de changement démocratique (blandos). Après l'effondrement du régime duvaliériste les bases matérielles de la démocratisation étaient structurellement faibles pour amorcer le processus démocratique en Haïti. Dans une société où les valeurs et les principes démocratiques n'avaient pas été encore enracinés, où la culture politique traditionnelle repose sur des pratiques non-démocratique. S’il est vrai qu’il n’y a pas de recette unique pour la démocratisation, mais un fait est certain : Les trajectoires de la démocratisation sont fortement influencées par le mode de transition et les traditions institutionnelles. Donc, les héritages légués par les anciens régimes ont toujours constitué une véritable pierre d'achoppement pour le nouveau régime. T L. Karl et P. Schmitter ont constaté que les démocraties qui se sont maintenues en Amérique latine et en Europe du Sud (et qu'on peut considérer comme consolidées aujourd'hui), notamment la Colombie, le Venezuela, l'Uruguay et l'Espagne, ont toutes été construites sur un pacte fondateur.
La chute de l'État « néopatrimonialisme[12] » duvaliérien n'a pas mis fin aux vieilles pratiques politiques, aux traditions institutionnelles qui continuent de marquer la trajectoire de la vie politique haïtienne. De ce fait, la consolidation démocratique reste aujourd'hui en Haïti encore plus qu'un défi, car nous avons eu une succession de chefs d'État transitoires après le 7 février 1986 qui sont au total neuf (9) : Henry Namphy 1 et 2, Prosper Avril, Ertha Pascal Trouillot, Joseph Nérette, Emille Jonassaint, Boniface Alexandre, Jocelerme Privert, Ariel Henry[13], le (CPT) et deux présidents élus à mandat interrompu, en l'occurrence, Manigat Leslie, Jean Bertrand Aristide, et le cas du président contesté Jovenel Moïse assassiné au pouvoir. « Une transition qui n'en finit pas » quarante ans après la chute de la dictature civile personnaliste duvaliériste. Selon Éthier (2001), deux critères prépondérants servent à mesurer les progrès et les limites de la consolidation démocratique : l'adhésion des citoyens aux valeurs, aux normes et aux institutions démocratiques (légitimité) ; l'utilisation effective de ces valeurs, normes et institution par les citoyens (institutionnalisation). Comment une société qui se dit démocratique, où le jeu démocratique n'est pas routinier dans la population, où l'élection est devenue une véritable pierre d'achoppement, où les valeurs démocratiques ne s'enracinent pas, peut-elle prétendre réussir sa transition vers la démocratie lorsqu'en 200 ans d’histoire, un président, un seul — en l'occurrence René Préval — a complété deux mandats sous un régime démocratique et transféré la présidence à un successeur constitutionnellement élu ? Comment un pays peut-il se réclamer vouloir adopter la démocratie comme régime politique lorsque en six occasions dans sa législature son Parlement a été dysfonctionnel[14] ? De ce fait, pour reprendre les propos de l'anthropologue haïtien Michel-Rolph Trouillot : « Le départ de Jean-Claude Duvalier a créé seulement les conditions d'un débat plus ouvert sur les maux de ce pays. »
Contrairement aux pays de l'Amérique latine (Brésil, Chili, Venezuela...) qui ont eu des régimes militaires ou des « bureaucratie-autoritaire [15] » ; ont entamé une transition politique « pacté » avec la « démocratie pactada » avec la « Pacte Punto Fijo » au Venezuela en Colombie qui purgent le système de la violence où le principe d'alternance était devenu routinier. Si la démocratisation ne date pas des transitions des années 1980. Cependant, plusieurs continents ont eu déjà à faire l'expérience de son apprentissage. La République dominicaine, malgré sa longue dictature avec Raphaël Léonidas Trujillo, les aspirations démocratiques du peuple dominicain n'ont pas été asphyxiées. Les élections qui ont donné la victoire M. Antonio Guzman face à son rival Joaquim Balaguer président en fonction de l'époque, attestent la maturité démocratique du voisin de l'île. En effet, les pays latino-américains n'ont jamais eu depuis un siècle que la démocratie en tête. Malgré leurs divergences de vue et l'opinion qu'ils s'en faisaient. Pour illustrer nos propos : l'Uruguay, en particulier, a joué un rôle pionnier dans la création de la première démocratie sociale qui ait existé de par le monde, des avant 1914. De son côté, l'Argentine s'est ouverte au suffrage universel dès 1912, avec la loi Saénz Peña, et elle a entamé ensuite une trajectoire de démocratisation qui s'est malheureusement interrompue de 1931 à 1984. De même, le Chili a paru déboucher entre 1930 et 1971 sur la consolidation définitive de sa démocratie, jusqu'à ce que l'expérience du gouvernement d'unité populaire de Salvador Allende suivie de l'ère du Général Pinochet viennent démentir cette impression. Quant au Venezuela, s'il a échoué d'abord entre 1945 et 1948 dans sa tentative de créer d'emblée une démocratie progressiste prématurée, il a réussi dix ans plus tard à installer avec plus de prudence une démocratie sans adjectifs qui a connu quelques décennies de stabilité. Enfin, le Brésil a connu aussi la démocratie avant le coup d'État militaire de 1964, mais de façon tronquée il est vrai par le clientélisme, le localisme ou le régionalisme et la démagogie de ses grands leaders populistes. Les transitions auxquelles on pense surtout à présent ne surviennent qu'ensuite, après 1980 ; elles s'inscrivent dans une seconde démocratisation sans qu'on puisse jurer pourtant que les pratiques et les réminiscences du passé ont complètement disparu [16]. Donc en ce sens, on peut affirmer que l'expérience de la première vague et de la deuxième vague ne fut pas méconnue par les latino-américains. Ainsi, l'apprentissage démocratique a été plus développé dans ces pays-là que le nôtre.
Ce même cadre figure est aussi valable pour les pays de la vieille Europe y compris les États-Unis d'Amérique fondèrent par les puritains où la forme démocratique fut l'aboutissement d'un processus d'évolution sociale et politique [17]. Ainsi, comme l'a souligné William R Brock dans son livre L'évolution de la démocratie en Amérique Tome I disait : c'est la plus ancienne démocratie du monde, et ses particularités ne sont pas le fruit de l'ignorance ou de l'inexpérience, mais le produit de deux siècles d'adaptation et de sélection. Dans cette perspective, on ne saurait non plus relativiser l'expérience américaine, puisque c'est une société qui eut déjà les assises historiques et culturelles de la vieille Angleterre qui fut fondée sur les principes de base de la philosophie puritaine [18] anglo-saxonne. Les premiers colons puritains étaient issus d'une révolution religieuse et suivaient à la lettre les enseignements d'un livre [19]. Contrairement, chez nous, ce fut dès l'adoption de la Constitution de 1987 que fut débutée la crise du périple démocratique suite à l'annulation des élections par l'armée. Et les premières élections [20] démocratiques du 16 décembre 1990 ce que O'Donnell et Schmitter ont appelé « élections fondationnelles » marquée par le coup d'État [21] du 30 septembre 1991 contre le jeune curé du paroisse du Saint Jean Bosco Jean Bertrand Aristide premier président élu démocratiquement que fut expérimenté la troisième vague [22] après une longue période de transition civilo-militaire 1986-1994. Dans le cas haïtien, lancer une telle transition exigeait un temps d'adaptation, ce qui pouvait mieux faciliter et préparer le processus de socialisation politique [23] des citoyens et faire en sorte qu'ils deviennent des sujets politiques.
Quarante ans après l'ordre autocratique duvaliérien
S’il est vrai qu'Haïti a une histoire politique singulièrement mouvementée, mais le 7 février 1986, date à laquelle où le régime des Duvalier s'est effondré marquant une rupture aussi dans l'histoire contemporaine du pays après 29 ans de règne et d'oppression familiales autocratiques sans partage, où le pays fut plongé dans l'euphorie démocratique totale. Tout le monde pensait que ceci allait se perpétuer après la chute du régime des Duvalier que la rhétorique dominante de l'époque résumait ce régime politique qu'à la liberté de la parole, d'association et d'élections. Or, pour que la construction démocratique soit effective vraiment, on a besoin de la volonté de tous et la participation de chacun. À cet égard, la plupart des gens ont eu à l'idée, la démocratie comme doxa politique se résumait qu'à ceux-là. Mais l'expérience transitionnelle révèle le contraire de ce que l'on avait comme idée. Depuis le 7 février 1986, il y a toute une vague de crises à répétition, marquée la vie politique en Haïti qui prouve clairement qu'après quarante ans, les règles du jeu démocratique ont du mal à s’enraciner dans la vie politique en Haïti. Et l'adhésion des citoyens aux valeurs, aux normes et aux institutions démocratiques sont loin d'être effectifs en Haïti. Mais aussi, le fait de doter un pays d'une Constitution, ne suffit pas à elle seule ; à lui garantir sa marche démocratique après le changement du régime politique post-dictature de 1986.
Malgré les espoirs qu'avaient suscités après la fin de l'autoritarisme duvaliérien, caractérisé par la volonté à la liberté d'expression et le choix de vivre dans un régime démocratique, ce processus reste toujours inachevé et non consolidé. Malgré la première élection démocratique du 16 Décembre 1990, donnant à ce que Trouillot appelle : « L'État légitime », c'est-à-dire : « l'instauration d'un gouvernement légitime 1990 » conforme à la volonté populaire le pays se trouve toujours dans l'incapacité de mettre en place des institutions fortes et à instaurer une culture politique fondée sur les valeurs et les principes démocratiques. Dans cette optique, l'alternance politique en Haïti, reste toujours problématique dans un système qui est censé démocratique. Or, selon Huntington, c'est le critère permettant de juger la consolidation démocratique. La démocratie apparaît comme : une utopie dans l'imaginaire[24] haïtien, une tromperie politique. Elle est l'obscurantisme de notre temps. La plupart de nos élites ont une vision sociale rachitique conservatrice. Cette attitude a entravé notre ouverture démocratique, mais aussi a entraîné la population dans un misonéisme. Pierre Rosanvallon écrit que « la démocratie n'est pas seulement un régime politique, c'est aussi et surtout une forme de société ». La démocratie doit être organisée, préparée, entraînée.
Ainsi, le 7 février 1986 nous montre comment déboulonner les vestiges d'un régime dictatorial rétrograde, mais quarante ans plus tard, cette date nous fait comprendre que nous ne savions pas comment promouvoir et consolider une démocratie dans un « État fragile[25] » comme Haïti. Les élites ont trahi l'héritage et les sacrifices de ceux qui ont lutté corps et âme contre le régime dictatorial pour faire naître la démocratie en Haïti. À cet effet, le processus démocratique qui fut porteur d'espoir pour le peuple haïtien est devenu : un faux départ menant à quatre décennies de déchéance politico-institutionnelle. La non-prise en compte du contexte politique et socio-économique[26] de l'époque, des valeurs et des principes démocratiques qui n'avaient pas été encore enracinés, ont conduit Haïti à la déstabilisation continue. Au lieu d'aboutir à une démocratie stable et consolidée, ce processus nous a conduits plutôt à quarante années d'une série de crises politiques cycliques, à répétition greffé sur des crises structurelles. Donc, vouloir entamer le processus dans de tels contextes étant déjà considéré comme : une solution problématique. De ce point vue, la manque de maturité politique avancée des élites dirigeantes de l'époque, qui n'ont pas su prioriser le consensus national qu'il fallait entamer ; pouvant capable de mieux initier le processus démocratisation. Mais dommage ! Ce fut un processus mal encadré, impréparé par les élites dirigeantes de l'époque, qui avaient la responsabilité d'assurer la transition, en l'occurrence l'armée, qui avait dans sa nature une vieille tradition d'intrusion dans la vie politique et les différentes forces sociales qui furent engagées dans la praxis démocratique et la résistance populaire, ont sous-estimé la profondeur de la crise de l’époque, mais aussi la complexité de ce système. Elles n'ont pas contribué suffisamment pour sa survie et sa pérennisation après la dictature. Quand dans une société comme la nôtre, où les rapports entre hommes et femmes, parents et enfants, aînés et cadets sont caractérisés par des rapports anti-démocratiques. Dans ces conditions, la transition démocratique haïtienne devrait être un projet fondé sur un apprentissage qui aurait dû se faire dans toutes les structures sociales de la société, donc une construction collective. Car, sa quintessence même repose sur l'individu. Et d'autant plus que, les structures et les institutions politiques sont toujours façonnées par l'action et les choix des dirigeants. Sans une appropriation collective des valeurs démocratiques, celles-ci ne seront jamais imprégnées et implantées dans la société. Il paraît beaucoup plus évident, en Haïti, que la plupart de nos élites politiques ; économiques et une frange de l'élite intellectuelle conservatrice du pays ne sont pas réellement des démocrates. Ils ne sont pas vraiment acquis à la démocratie comme idéal politique. Il n’y a pas eu un modèle de leadership visionnaire transformationnel progressiste qui s'est émergé dans ce pays après le duvaliérisme. La plupart de nos élites dirigeantes qui sont parvenues sur la scène politique après la transition post-autoritaire Duvalier, très peu incarnait vraiment les idéaux démocratiques. C’est plutôt des pseudos-démocrates qui prétendent vouloir faire marcher la démocratie. De surcroît, ils ne se croient pas vraiment dans la structuration d'un système de partis. Ce qui pourrait nous permettre de réduire la température de la concurrence politique. Mais, avec toutes ces multiplications de partis politiques, dans ce pays aujourd’hui, le risque d'avoir plus de conflits à l'avenir, pouvant créer de l'instabilité politique est devenu beaucoup plus évident. Le processus démocratique haïtien a été mal entamé dès le départ de Duvalier. Car, il fut débuté dans un contexte où la familiarisation avec les principes démocratiques ne fut pas encore développée en Haïti et ceci jusqu'à présent. Comparativement à d'autres continents, notamment en Amérique latine. Ainsi, Trouillot écrit : « Depuis 1804, Haïti n'a jamais connu un régime de droit, respectueux de l'esprit, et encore moins de la lettre, de sa Constitution ». Celle-ci est souvent contournée, ignorée, piétinée.
De ce point vue, l'ordre constitutionnel post-dictature n'a jamais pris réellement en compte la gouvernance politique du pays, car les dirigeants font l'usage du respect lorsque cela les arrange et le mettent sous le boisseau lorsque cela ne leur convient pas. Plus loin, l'historien Claude Moïse nous montre que : « l'instabilité constitutionnelle historique est tributaire de l'instabilité politique générale ». Donc, on ne saurait improviser une démocratie dans le cas d'Haïti, et l'imposer tout devait se faire progressivement. Considérant la situation générale actuelle du pays, cinq années déjà sans la tenue d'aucune élection, échec de deux gouvernements transition consécutifs : Ariel Henry et le Conseil Présidentiel Transition (CPT) à présidence tournante issue de l'accord du 3 Avril 2024 qui, était, selon plusieurs observateurs, l'un des plus inclusifs accords politiques jamais signé entre les forces vives du pays qui traduit la fin de la classe politique traditionnelle, son incapacité à poser les jalons d'un projet de régénérescence sociale haïtienne, la fin d'un cycle politique après quarante ans. Elle nous montre clairement qu'il n’y a aucun changement significatif dans nos habitus politiques et institutionnels. Ceux-ci restent toujours inchangés dans la vie politique jusqu'à présent. Enfin, le 7 février 1986 devait marquer à la fois une rupture dans le psyché de l'homme politique haïtien dans ses vieilles pratiques, mais aussi la renaissance du peuple haïtien vers la modernité, le point de départ de l'organisation d'un nouvel ordre social, après avoir connu l'expérience de la dictature la plus rétrograde du Tiers Monde après le Chili du général d'Augusto Pinochet en Amérique latine qui fut connu comme gouvernement le plus long de son histoire et plus sévère des dictatures du monde contemporain.
Références Bibliographiques
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[1] Hurbon Laënnec, in Haïti de la dictature à la démocratie ? p, 11.
[2] MIDY Franklin, in, Haïti ET L’Après Duvalier : Continuités et Ruptures, Tome I, sous la direction de Cary Hector et Hérard Jadotte, p.75.
[3] Selon Michel Hector, le « mouvement populaire » de 1986 a vu l'entrée en scène, à l'échelle de tout le pays, d’un nouvel acteur collectif : le peuple. [...] Il s'agit bien du peuple travailleur des villes et des campagnes dans tout le pays et on n'a pas réussi à le diviser. Voir Crises et mouvement populaire en Haïti [2000], Port-au-Prince, Presses nationales d'Haïti, 2e édition, 2006, p.69.
[4] Trois gouvernements dans une seule année fiscale (1988-1989: Leslie Manigat (février-juin 1988), Henri Namphy (Juin -Septembre 1988), Prosper Avril (Septembre 1988-mars 1990).
[5] Cf. HUNTINGTON Samuel P, The Third Wave : Democratization in the Late Twentieth Century
[6] Rébu Himmler, L'armée dans l'œil du cyclone, p.32.
[7] Une transition contrôlée se caractérise par le fait que le processus est géré unilatéralement par les élites au pouvoir dans le but de demeurer en place. Voir, GAZIBO Mamoudou, Introduction à la politique africaine, 2e édition, p. 185.
[8] Voir, Moïse Claude, Constitution et Luttes de pouvoir en Haïti (1804-1987) Tome I, p.364. À noter que De 1804 jusqu'en 1915, sauf deux exceptions : Michel Oreste et Davilmar Théodore, aucun civil n'a eu la possibilité d'accéder à la présidence, même si le général Salomon, le général Tancrède Auguste n'ont jamais commandé une armée. À ce sujet, voir, Douyon Frantz, Haïti de l'indépendance à la dépendance, p.59.
[9] À ce sujet, voir, FRANÇOIS Kawas S.J, La Crise de l'État en Haïti (1986-1990) Essai de Sociologie de l'État Haïtien, édition, Henri Deschamps, p.212.
[10] L'État duvaliérien peut-être défini, au départ, comme une formule de pouvoir où l'Exécutif tout puissant, incarné par le chef et fonctionnant comme unique institution nationale, pose les conditions de la possibilité d'existence de tous les appareils politiques, répressifs et idéologiques d'État et/ou institutions fondamentales de la société civile : armée, police, clergé, presse, écoles, universités, syndicats, houmforts, quartiers, régions, famille, etc. Voir, Les racines historiques de l'État duvaliérien, C3 Éditions, p.31.
[11] Guillermo O'Donnell et Philippe Schmitter, Transitions from Authoritarian Rule : Tentative Conclusion about Uncertain Démocraties, p.34.
[12] Le patrimonialisme se caractérise donc essentiellement par l'absence de distinction entre domaine public et domaine privé, puisque « le chef patrimonial traite toutes les affaires politiques, administratives ou judiciaires comme s'il s'agissait d'affaires personnelles, de la même façon qu'il exploite son domaine, comme s'il s'agissait de propriétés privées ». Voir, Jean-François Médard, « L'État néopatrimonial en Afrique noire », dans Jean-François Médard (dir.), États d'Afrique noire: formation, mécanisme et crise, Paris, Karthala, 1991, p.326. L'ajout du préfixe néo (d'où le néo-patrimonialisme) paraît alors plus indiqué pour rendre compte d'une situation où des pratiques de type patrimoniale prévalent non pas dans une société traditionnelle, mais dans un État formellement de type légal rationnel.
[13] * Ici, j'ai mentionné Ariel Henry, pour avoir été premier ministre durant (2) ans, où il y avait un vide présidentiel jamais comblé. Or, en Haïti, nous avons un exécutif bicéphale selon les prescrits de la Constitution 1987.
[14] À noter que la Constitution haïtienne prescrit en son article 111-8 qu’« en aucun cas, la chambre des députés ou le Sénat ne peut être dissout ou ajourné, ni le mandat des parlementaires prorogé. »
[15] Dans la sociologie politique, selon Philippe Braud, dans un régime bureaucratie-autoritaire, l'État crée et contrôle les corps intermédiaires et plus particulièrement, les institutions économiques, culturelles et professionnelles. Une autonomie de façade leur est toutefois accordée laissant l'impression que le pouvoir bureaucratique se manifeste en dehors de l'État. C'est le cas notamment du régime Russe sous l'ère Poutine ou de la Chine post-maoïste.
[16] À ce sujet, voir, Hermet G. Les démocratisations au Vingtième siècle: Une comparaison Amérique Latine/Europe de l'Est. Revue Internationale de la politique Comparée, Vol.8, no 2, 2001
[17] Voir, Placide David, (1959) L'héritage Colonial en Haïti, C3 Éditions, préface, p.26.
[18] C'est au XVIe siècle et à l'intérieur de certaines sectes protestantes anglaises et néerlandaises (les puritains) que la pensée calviniste évoluera jusqu'à contribuer de façon importante à la formation des idéaux du monde moderne. Il en sera ainsi pour ce qui concerne le développement de l'individualisme un individualisme marqué par la recherche d'autonomie, l'esprit d'initiative, la discipline personnelle et l'idéal de maîtrise de soi, et de l'ascèse intramondaine car c'est dans le monde et dans son action sur lui que le puritain réalise son salut. Dans le monde politique, le puritanisme, ce protestantisme individualiste d'activisme ascétique », a favorisé, à divers degrés, la démocratie libérale. Le puritanisme considère l'État d'un point de vue strictement utilitaire: l'État doit assurer l'ordre, la discipline, et permettre ici l'existence harmonieuse de la société[...] Pour les puritains, l'État doit répondre à ses finalités rationnelles utilitaires, sans intervenir dans celles des Églises, étant entendu que celles-ci ne doivent pas non plus rechercher en lui un appui pour dominer la culture. Voir, Côté Louis, L’Etat Démocratique Fondement et défis, p.57.
[19] Voir, R. Brock William, (1974), l’évolution de la démocratie en Amérique, Tome I, éditions nouveaux horizons, p.19.
[20] Les élections de 1990-1991 étaient, selon certains spécialistes, le premier scrutin non contesté et conforme à la volonté populaire après le départ des Duvalier. La première opération de vérification et d’évaluation électorale fut réalisée, de façon ouverte, par l’OEA après législatives controversées du 21 mai 2000. Six (6) Sénateurs démissionnèrent par la suite. Voir, Gédéon Jean, Crises Électorales en Haïti, p. 25 et 28.
[21] Selon Lucie Carmel Paul-Austin, au total 34 coups d'États sont recensés au cours des 200 ans de l'histoire d'Haïti. Voir, La Transition Haïtienne 1986 2006 comme construction théorique, C3 Éditions, 2012, p.25.
[22] Selon Samuel P. Huntington, les mouvements de la troisième vague n'étaient pas dirigés par des propriétaires terriens, ni par des paysans, ni (à l'exception de la Pologne) par des ouvriers de l'industrie, mais par les classes moyennes urbaines qui ont été les promoteurs les plus actifs de la démocratisation dans ces pays. En revanche, là où les classes moyennes étaient faibles et peu nombreuses, la démocratie échoua où se révéla instable. Voir, HUNTINGTON Samuel P., The Third Wave Democratization in the Late Twentieth Century, op. cit., p. 67.
[23] Processus par lequel les valeurs culturelles sont transmises et intériorisées par une population donnée. La famille, l'école, les pairs, les médias de masse et les acteurs politiques sont les principaux agents de transmission.
[24] L'imaginaire est le monde qui n'existe que dans notre imagination. Il est la représentation de ce qui est étranger au réel, de ce qui n'existe pas dans la réalité. Il relève de la fiction, de l'utopie et de l'illusion (Lazorthes 1999:7).
[25] Cité par : Sauveur Pierre Etienne in Haïti, la République Dominicaine, et Cuba : État, économie et Société. L’État fragile, ou défaillant, est un État « à historicité problématique », « suspendu au-dessus de la société ». Les capacités médiocres de son appareil de direction politico-administratif non conçu et non construit comme un produit social collectif et dépourvu d’institutionnalisation et d’institutions suffisamment fortes pour faire respecter les règles du jeu, ne lui permettent pas de remplir ses missions fondamentales et d’imposer ses normes de gestion. Ne détenant qu’en apparence le monopole de la contrainte physique et de la fiscalité et ne jouissant pas effectivement de la souveraineté interne et externe, il est susceptible d’être déstabilisé à tout moment et de s’effondrer sans être envahi par un autre État. Voir, Dominique Darbon et Patrick Quantin, « États fragiles : des États à historicités décalées », dans Jean-Marc Châtaigner et Hervé Magro (dir.), États fragiles et sociétés fragiles: entre conflits, reconstruction et développement, Paris, Karthala, 2007, p. 475-490.
[26] Ici, j'ai évoqué le contexte économique, parce que la survie de la démocratie est affectée par le contexte économique vu les attentes des secteurs sociaux.