Puissance, Influence et Économie de l'Attention

Comment le football redessine la diplomatie du XXIe siècle

La fin d'une conception exclusivement matérielle de la puissancePendant longtemps, la puissance des nations a été évaluée à travers des indicateurs tangibles : la taille de leur territoire, la force de leurs armées, l'abondance de leurs ressources naturelles ou l'importance de leur économie.

Par Marline Bilgai Grand Jean
28 août 2026 — Lecture : 14 min.
Comment le football redessine la diplomatie du XXIe siècle

Selection nationale du Maroc

La fin d'une conception exclusivement matérielle de la puissance

Pendant longtemps, la puissance des nations a été évaluée à travers des indicateurs tangibles : la taille de leur territoire, la force de leurs armées, l'abondance de leurs ressources naturelles ou l'importance de leur économie. Cette lecture du monde demeure utile, mais elle ne permet plus d'expliquer à elle seule certaines réalités contemporaines. Comment comprendre qu'un tournoi sportif puisse transformer l'image internationale d'un pays ? Pourquoi des États investissent-ils des milliards dans des événements culturels, des compétitions sportives ou des infrastructures de divertissement ? Comment expliquer que des artistes, des athlètes, des films ou des séries télévisées contribuent aujourd'hui à la diplomatie de certains pays autant, parfois davantage, que des instruments traditionnels de politique étrangère ?

Cette série d'articles part d'un constat simple : nous vivons dans une économie où l'attention est devenue une ressource stratégique. Dans un monde saturé d'informations, la capacité à attirer les regards, à produire des récits et à façonner les perceptions constitue désormais une forme de pouvoir. Les États ne rivalisent plus seulement pour contrôler des territoires, des matières premières ou des marchés. Ils rivalisent également pour capter l'attention mondiale, construire leur réputation et renforcer leur attractivité.

L'attention comme nouvelle ressource stratégique

Les grandes compétitions sportives sont devenues des plateformes de visibilité mondiale. Elles permettent à des pays de projeter une image, de renforcer leur influence et parfois de redéfinir leur place dans les imaginaires internationaux. Mais le football n'est ici qu'un point de départ. Derrière lui se dessinent des questions beaucoup plus vastes touchant à la diplomatie, au développement, à la culture, à l'urbanisme, au tourisme, à l'investissement et à la création de richesse.

Du consommateur de spectacle à l'observateur des systèmes

Cette série propose une réflexion sur les nouvelles formes de puissance qui émergent au XXIe siècle. Elle invite également à dépasser la posture du simple consommateur de divertissement pour adopter celle d'un observateur critique capable d'analyser les systèmes économiques, politiques et culturels qui se cachent derrière les spectacles que nous regardons.

Pourquoi le monde regarde autant le sport, la musique ou la culture ? Comment certains acteurs ont appris à transformer cette attention en influence, cette influence en attractivité et cette attractivité en richesse.

Cette série est donc une invitation à repenser la diplomatie, le développement et la création de valeur à travers une question centrale : dans un monde où l'attention est devenue une monnaie, qui produit les récits, qui contrôle la visibilité et qui transforme cette visibilité en puissance ?


 

Transformation de la diplomatie internationale

Lorsqu'on évoque la diplomatie, l'image qui vient généralement à l'esprit est celle d'une ambassade, d'un ministre des Affaires étrangères ou d'une conférence internationale. La diplomatie serait l'affaire des États, des diplomates et des institutions formelles.

Pendant des siècles, l'influence internationale reposait largement sur les canaux officiels. Les gouvernements communiquaient avec les gouvernements. Les ambassades servaient d'intermédiaires. Les négociations se déroulaient principalement entre élites politiques. Pourtant, cette représentation correspond de moins en moins à la réalité contemporaine. Certaines des plateformes les plus puissantes de projection internationale ne sont ni des chancelleries ni des organisations intergouvernementales.

Influencer un gouvernement demeure important. Influencer des millions de citoyens, de touristes, d'étudiants, d'investisseurs et d'entrepreneurs devient tout aussi stratégique.

Du hard power au soft power

Pendant longtemps, la puissance des États a été évaluée à travers leurs armées, leurs ressources naturelles, leur niveau d'industrialisation ou leur capacité financière. Cette conception demeure importante. Aucun pays ne renonce à ses instruments traditionnels de puissance. Mais elle ne suffit plus à expliquer la hiérarchie internationale actuelle.

À partir des années 1990, le politologue Joseph Nye propose le concept de soft power pour décrire une autre forme d'influence. Selon lui, un acteur peut obtenir des résultats non parce qu'il contraint les autres à agir, mais parce qu'il parvient à susciter leur admiration, leur confiance ou leur adhésion. L'influence découle alors de l'attraction plutôt que de la coercition. Selon Nye, un État peut obtenir des résultats parce que d'autres sociétés souhaitent l'imiter, coopérer avec lui ou s'identifier à lui.

C'est précisément ici qu'intervient le sport.

Une énigme de politique publique :  Pourquoi les États investissent-ils autant dans un simple jeu ?

Il paraît étrange qu'un gouvernement investisse des milliards de dollars dans un stade, une compétition sportive ou une candidature à la Coupe du Monde.

Les défis auxquels les États sont confrontés semblent ailleurs. Ils concernent la croissance économique, la sécurité, l'éducation, la santé, les infrastructures ou l'emploi. Dans ce contexte, le sport peut apparaître comme un luxe, un divertissement coûteux ou même une distraction face à des priorités plus urgentes.

Pourtant, certains pays consacrent depuis plusieurs décennies des ressources considérables à l'organisation de compétitions internationales, à l'acquisition de clubs sportifs ou au financement d'infrastructures de très grande envergure.

La puissance contemporaine ne repose plus seulement sur la capacité à produire des biens ou à projeter de la force. Elle repose aussi sur la capacité à attirer les regards, à façonner les récits et à transformer cette attention en relations économiques, diplomatiques et culturelles durables.

Le véritable enjeu n'est donc pas de savoir pourquoi les États s'intéressent autant au football. La véritable question est de comprendre pourquoi tant de pays ont déjà compris que le divertissement est devenu un instrument de puissance, alors que beaucoup continuent encore à le considérer comme une simple distraction.

Le football comme instrument de soft power

Dans cette perspective, le football constitue l'une des infrastructures de soft power les plus efficaces jamais construites. Contrairement à la diplomatie traditionnelle, qui dépend souvent des élites politiques, le football pénètre directement les imaginaires collectifs. Un enfant vivant à Lagos, Jakarta, Buenos Aires ou Port-au-Prince peut connaître le Real Madrid, Manchester City ou l'équipe nationale du Brésil sans jamais avoir visité ces pays. Le football produit ainsi une familiarité culturelle qui précède souvent la relation économique ou diplomatique.

Les stades parlent aux sociétés quand les ambassades parlent aux gouvernements

La diplomatie traditionnelle s'adresse principalement aux gouvernements. Une ambassade possède généralement un public limité. Elle interagit avec des autorités publiques, des institutions, des organisations internationales et certains acteurs économiques. Son influence est réelle mais relativement ciblée.

L’influence contemporaine repose sur un nombre croissant de plateformes non diplomatiques. La diplomatie du sport s'adresse aux sociétés. Un stade opérant dans le cadre d'une compétition internationale fonctionne selon une logique radicalement différente. Il constitue une plateforme de communication mondiale. Une grande compétition sportive peut exposer une ville, une culture et un pays à plusieurs centaines de millions de personnes simultanément. Le stade devient alors un lieu de diplomatie indirecte.

Cela ne signifie pas que les stades remplacent les ambassades. Cela signifie que Le sport devient ainsi un complément de politique étrangère.

L'économie de l'attention et la bataille pour les regards

Observons les mécanismes de l'économie contemporaine. Nous vivons dans un monde caractérisé par une abondance croissante d'informations et une rareté croissante de l'attention. Des milliers de contenus cherchent simultanément à capter notre regard. Des entreprises. Des médias. Des plateformes numériques. Des organisations. Des États.

Attirer l'attention devient une ressource stratégique. Or peu de phénomènes humains produisent autant d'attention que le football. C'est précisément là que commence l'histoire.

Le football est souvent présenté comme un sport. D'un point de vue économique et géopolitique, cette définition est incomplète. Le football est également une infrastructure mondiale d'attention. Un match ordinaire de championnat mobilise des millions de spectateurs. Une Coupe du Monde attire des audiences dépassant largement celles de la plupart des événements politiques, diplomatiques ou culturels.

Le stade comme infrastructure de visibilité

Certaines infrastructures produisent des biens physiques. D'autres produisent de la visibilité. La plupart des analyses économiques évaluent les stades à travers leur coût de construction.  Que produisent réellement les stades ? 

Un stade moderne produit avant tout de la visibilité. Cette visibilité est ensuite susceptible d'être convertie en flux touristiques, en investissements, en partenariats commerciaux ou en attractivité territoriale.

Lorsque plusieurs milliards de personnes regardent un tournoi, elles ne voient pas seulement un ballon circuler sur un terrain. Elles voient des villes. Elles voient des infrastructures. Elles voient des symboles. Elles voient un pays. Le football devient ainsi un canal de communication de masse dont peu de gouvernements disposent autrement.

Barcelone constitue un exemple particulièrement intéressant. Les Jeux olympiques de 1992 n'ont pas seulement permis l'organisation d'une compétition sportive. Ils ont également contribué à transformer l'image internationale de la ville, à accélérer sa modernisation urbaine et à renforcer son positionnement touristique. Le même raisonnement a été appliqué, à différents degrés, par Londres, Pékin, Doha ou encore plusieurs villes américaines.

La logique sous-jacente est simple. Si l'attention constitue une ressource économique, alors les infrastructures capables d'attirer cette attention deviennent elles-mêmes des actifs stratégiques. Le stade devient alors bien plus qu'un équipement sportif. Il devient une infrastructure de visibilité.

Capital symbolique, réputation et pouvoir

Cette différence d'échelle explique pourquoi les compétitions sportives sont désormais analysées dans la littérature académique comme des instruments de nation branding, c'est-à-dire de gestion stratégique de la réputation internationale des États[1].

Le football constitue alors un mécanisme particulièrement efficace de production de capital symbolique.  Pour Bourdieu, toutes les sociétés reposent sur plusieurs formes de capital. Le capital économique. Le capital culturel. Le capital social. Le capital symbolique. Ce dernier désigne la reconnaissance, le prestige et la légitimité dont bénéficie un acteur.

Le capital symbolique n'est pas directement monétaire. Mais il peut souvent être converti en avantages économiques ou politiques. C'est précisément ce qui rend le cas marocain intéressant. Aucun but marqué contre le Portugal ne crée directement des emplois. Aucune victoire sportive ne génère automatiquement des investissements. Mais ces performances augmentent la visibilité du pays, renforcent sa notoriété internationale et modifient parfois les représentations associées à celui-ci. Autrement dit, elles créent du capital symbolique. Et le capital symbolique est souvent la première étape de la création de valeur.

Cette idée permet de comprendre pourquoi les gouvernements ne recherchent pas uniquement des résultats sportifs. Ils recherchent également de la légitimité, de la visibilité et du prestige. Ces actifs sont immatériels. Mais leurs effets peuvent être très concrets.

Une meilleure image internationale peut favoriser le tourisme. Elle peut attirer des investisseurs. Elle peut faciliter des partenariats. Elle peut renforcer la capacité d'un pays à faire entendre sa voix dans les forums internationaux.

Une erreur fréquente : confondre résultat sportif et résultat stratégique

Les compétitions sportives sont généralement analysées à travers les scores. L'analyse traditionnelle de la Coupe du Monde repose sur les résultats sportifs. Cette approche est logique pour les supporters. Elle est insuffisante pour comprendre les effets économiques et géopolitiques d'un événement mondial.

Les audiences cumulées de la Coupe du Monde se chiffrent en milliards de personnes et figurent parmi les plus importantes concentrations d'attention humaine de la planète. Dans un environnement où l'attention est devenue une ressource rare, cette visibilité possède une valeur stratégique.

La valeur produite par un événement sportif ne se limite pas au terrain.  Le match est terminé en quatre-vingt-dix minutes. Le véritable produit de la Coupe du Monde n'est donc pas seulement le football. Le produit est aussi l'attention mondiale. Et l'attention constitue aujourd'hui une monnaie politique, économique et diplomatique. Cette logique constitue l'un des fondements les plus importants de la diplomatie contemporaine de l'image

Pourquoi le Maroc a gagné plus qu'un tournoi en 2022

Que gagne réellement un pays lorsqu'il réalise une performance exceptionnelle devant des milliards de téléspectateurs ?

Le 17 décembre 2022, le Maroc est éliminé par la Croatie lors du match pour la troisième place de la Coupe du Monde au Qatar. D'un point de vue sportif, l'histoire semble simple. Le Maroc n'a pas remporté le tournoi. L'Argentine est devenue championne du monde.

La question fondamentale n'est pas de savoir qui a gagné le trophée. La question est de savoir qui a gagné quelque chose de plus difficile à mesurer : la visibilité, l'influence et la capacité à façonner les perceptions internationales.

Lorsque le Maroc atteint les demi-finales de la Coupe du Monde 2022, il devient le premier pays africain et arabe à atteindre ce niveau de compétition.  Le Maroc bénéficie alors d'une visibilité internationale exceptionnelle.  Les médias du monde entier consacrent des semaines à raconter son histoire, à analyser ses performances et à présenter sa société. Cette exposition médiatique produit plusieurs effets simultanés :

·       Sur le plan symbolique, elle transforme les représentations associées au pays. Le Maroc cesse momentanément d'être perçu uniquement à travers les catégories habituelles du développement, de la migration ou de la géopolitique.

·       Sur le plan diplomatique, cette réussite renforce la capacité du pays à projeter une image positive auprès de plusieurs régions du monde.

·       Sur le plan économique, l'accroissement de la visibilité améliore potentiellement l'attractivité touristique, culturelle et commerciale.

Le Maroc a probablement remporté beaucoup plus qu'une série de matchs. Il a accumulé du capital symbolique, du capital diplomatique et de la visibilité internationale. Cette affirmation peut paraître exagérée jusqu'à ce que l'on observe la manière dont fonctionne la puissance dans le monde contemporain.

Le Maroc comme anomalie médiatique

Il convient ici de distinguer performance sportive et production de récit. De nombreuses équipes gagnent des matchs. Peu deviennent des histoires mondiales.

Le Maroc est devenu une histoire. Premier pays africain à atteindre les demi-finales d'une Coupe du Monde. Premier pays arabe à atteindre ce niveau. Victoire contre l'Espagne. Victoire contre le Portugal. Parcours inattendu. Ces éléments ont créé ce que les spécialistes des médias appellent une forte valeur narrative.

Le Maroc n'était plus simplement une équipe. Il devenait un symbole.

Certains médias le présentaient comme une victoire africaine. D'autres comme une victoire du monde arabe. D'autres encore comme une démonstration des capacités du Sud global à concurrencer les puissances historiques du football.

Qu'on partage ou non ces interprétations importe peu. Ce qui importe est que le Maroc occupait désormais le centre du récit. Or dans l'économie contemporaine, contrôler le récit représente une forme de pouvoir.

Ce que la Coupe du Monde 2022 révèle sur les nouvelles stratégies de puissance

Lorsque la FIFA attribue au Qatar l'organisation de la Coupe du Monde 2022 en décembre 2010, les réactions dépassent immédiatement le cadre sportif. Les débats portent sur la taille du pays, son climat, ses infrastructures, ses capacités organisationnelles, les conditions de travail des migrants et les soupçons ayant entouré le processus d'attribution.

Qu'est-ce que le Qatar cherchait réellement à acquérir ?

Les États n'investissent pas plusieurs centaines de milliards de dollars dans des infrastructures, des réseaux de transport, des équipements sportifs et une campagne mondiale de communication pour le seul plaisir d'organiser un événement sportif. Une telle interprétation serait économiquement irrationnelle.

Dans une perspective de stratégie internationale, la Coupe du Monde doit être analysée comme un investissement géopolitique. Le football était le véhicule.

Comprendre la stratégie d'un État dans un environnement compétitif

Le Qatar est un pays d'environ trois millions d'habitants, dont une majorité n'est pas composée de citoyens qataris. Son territoire est limité. Son poids démographique est marginal à l'échelle mondiale. Pourtant, il dispose d'importantes réserves de gaz naturel qui lui ont permis de devenir l'un des pays les plus riches du monde en revenu par habitant.

Le pays a massivement investi dans les médias internationaux, notamment à travers Al Jazeera, dans l'acquisition de clubs sportifs, dans l'accueil d'événements mondiaux et dans la diplomatie sportive afin d'accroître sa visibilité internationale[2].

L'histoire des relations internationales montre que les petits États doivent souvent trouver des stratégies alternatives pour accroître leur sécurité et leur influence. Ils ne peuvent généralement pas rivaliser avec les grandes puissances sur le plan démographique ou militaire. Ils cherchent donc d'autres leviers. Le football apparaît alors comme un instrument parmi d'autres d'une stratégie plus large de projection internationale.

Le Qatar a-t-il acheté du football ou de l'influence ?

Peu d'événements sportifs ont suscité autant de débats géopolitiques que la Coupe du Monde 2022 organisée au Qatar. Le Qatar a-t-il acheté une Coupe du Monde ? La véritable question est probablement différente. Qu'espérait réellement acheter le Qatar ? Peut-on interpreter la politique sportive qatarie comme une stratégie de soft power ?

Pendant longtemps, la région du Golfe était largement perçue à travers ses hydrocarbures et ses enjeux géopolitiques.  L'État qatari dispose déjà d'importantes ressources énergétiques. Il n'avait pas besoin du football pour produire davantage de gaz naturel. En revanche, il faisait face à un défi classique des petits États : comment accroître sa visibilité, son influence et sa reconnaissance dans un système international dominé par des acteurs beaucoup plus puissants ?

Les États ne se contentent plus de produire des politiques. Ils produisent également des récits. Et les récits influencent les comportements économiques. L'investissement massif dans le sport apparaît alors comme une stratégie rationnelle. La théorie du nation branding suggère que les États cherchent de plus en plus à gérer leur réputation comme les entreprises gèrent leurs marques.

Le Qatar semble avoir pleinement intégré cette logique. La Coupe du Monde constituait une opportunité exceptionnelle. Autrement dit, le tournoi était également un exercice de repositionnement narratif. Un récit fondé sur la modernité. Sur la capacité organisationnelle. Sur les infrastructures. Sur la connectivité internationale. Sur l'ambition. Le football est devenu un vecteur permettant à un petit État de se rendre impossible à ignorer.

Les limites du soft power sportif

Le soft power ne signifie pas qu'un pays devient plus fort parce qu'il est populaire. Le mécanisme est plus complexe.  Herbert Simon observait déjà dans les années 1970 qu'un excès d'information produit une pénurie d'attention. Plusieurs chercheurs soulignent que l'attraction repose sur la crédibilité et la légitimité, non simplement sur la visibilité.

Un pays peut acheter une exposition médiatique. Il ne peut pas acheter directement l'admiration. Il peut financer un événement. Il ne peut pas contrôler entièrement les interprétations produites par cet événement. Le cas qatari illustre parfaitement cette limite. La Coupe du Monde a effectivement généré une visibilité mondiale considérable. Mais elle a également provoqué un examen sans précédent des conditions de travail des migrants, des questions relatives aux droits humains et des spécificités du système politique qatari.

C'est l'une des limites fondamentales de la diplomatie du spectacle. L'attention est neutre.  Un événement sportif peut renforcer une image nationale. Il peut également exposer des contradictions, des tensions ou des critiques. Autrement dit, le football ne produit pas mécaniquement du soft power. Il produit une opportunité de soft power. La différence est fondamentale.

Les travaux récents sur les méga-événements sportifs soulignent que l'exposition médiatique, à elle seule, ne garantit ni croissance économique ni influence durable. Les résultats dépendent de la capacité du pays à transformer cette visibilité en politiques, en investissements, en partenariats ou en attractivité touristique. Le véritable défi commence après le tournoi.

Comment convertir l'attention en tourisme ? Comment convertir le prestige en investissements ? Comment convertir l'émotion en marque nationale ? Comment convertir le récit sportif en avantage diplomatique ?

Ce sont ces questions qui déterminent si un succès sportif devient ou non un actif stratégique.

Que signifie cette transformation pour Haïti ?

Pendant longtemps, les débats sur le développement se sont concentrés presque exclusivement sur les institutions politiques, l'aide internationale ou les investissements traditionnels. Ces dimensions demeurent essentielles. Mais elles ne représentent plus l'ensemble des ressources stratégiques disponibles. Il devient essentiel d'explorer également les ressources moins visibles de la puissance : la culture, la créativité, l'histoire, la diaspora, les récits et les capacités d'organisation collective.

Les villes les plus compétitives du monde investissent simultanément dans l'attractivité, la culture, les loisirs, les événements et l'expérience urbaine. Elles comprennent que les individus, les investisseurs et les talents choisissent de plus en plus des territoires capables d'offrir une qualité de vie, une identité et une expérience.

Comprendre ces mécanismes ne consiste pas seulement à analyser le monde tel qu'il est. Il s'agit aussi d'identifier les opportunités qu'offre une économie internationale dans laquelle les idées, les symboles et l'attention comptent désormais autant que certaines ressources matérielles.

Combien vaut, dans un monde gouverné par l'attention, le fait qu'un pays entier devienne pendant plusieurs semaines l'un des récits les plus suivis de la planète ?  Le football nous enseigne alors une leçon qui dépasse largement le football lui-même.

Le Maroc n'a pas seulement montré qu'une équipe africaine pouvait atteindre les demi-finales d'une Coupe du Monde. Il a rappelé qu'un événement sportif peut modifier, même temporairement, la place d'un pays dans les conversations mondiales.

Pour les pays qui cherchent à renforcer leur influence, leur attractivité et leur présence internationale, cette question est peut-être beaucoup plus importante que le résultat final affiché au tableau d'affichage.


Marline Bilgai Grand Jean

Spécialiste du développement, de la coordination de projets et des partenariats internationaux. Juriste de formation, elle s'intéresse aux interactions entre diplomatie économique, industries créatives, développement territorial et transformations des relations internationales dans les économies émergentes.