(Pour une nouvelle vision du développement territorial en Haïti)
Le Grand Sud d’Haïti constitue l’un des espaces les plus stratégiques du pays. Regroupant les départements du Sud, des Nippes, de la Grand’Anse et du Sud-Est, il possède un potentiel considérable en matière d’agriculture, de tourisme, de pêche, d’économie maritime, d’énergies renouvelables, de biodiversité et de coopération régionale avec la Caraïbe. Pourtant, malgré ces nombreux atouts, cette vaste région demeure confrontée à une fragmentation institutionnelle, économique et territoriale qui freine son développement. Le véritable défi n’est donc pas seulement celui des ressources disponibles. Il est celui de la gouvernance territoriale. Le XXIᵉ siècle appelle une nouvelle approche : passer d’une logique de fragmentation administrative à une logique d’intégration territoriale.
A. Le Grand Sud : un territoire stratégique insuffisamment valorisé
Le Grand Sud représente un espace d’une importance majeure pour l’avenir d’Haïti. Il concentre notamment :
a. un important potentiel agricole ;
b. plusieurs destinations touristiques de premier plan ;
c. une longue façade maritime ouverte sur la mer des Caraïbes ;
d. des ressources halieutiques importantes ;
e. un patrimoine historique, culturel et environnemental remarquable.
Malgré ces richesses, le développement demeure inégalement réparti et insuffisamment coordonné. Chaque territoire évolue souvent selon ses propres priorités, sans véritable vision régionale.
B. Les limites d’une gouvernance fragmentée
La fragmentation institutionnelle produit plusieurs effets négatifs :
a. une faible coordination des investissements publics ;
b. des infrastructures insuffisamment connectées ;
c. une concurrence entre territoires plutôt qu’une complémentarité ;
d. des difficultés dans la gestion des risques naturels ;
e. une faible attractivité économique.
Le développement territorial ne peut être durable lorsque chaque collectivité agit de manière isolée.
C. Construire une véritable intégration territoriale
L’intégration territoriale ne consiste pas à remettre en cause l’autonomie des collectivités. Elle vise plutôt à organiser leur coopération autour d’objectifs communs. Le Grand Sud gagnerait à développer :
a. une stratégie régionale de développement ;
b. des infrastructures interconnectées ;
c. des corridors économiques ;
d. une planification concertée des investissements ;
e. une gouvernance fondée sur les complémentarités territoriales.
Le développement d’un département peut devenir un levier pour l’ensemble de la région.
D. Une gouvernance fondée sur les pôles de développement
Plutôt que de multiplier des projets dispersés, une approche par pôles de développement permettrait de mieux valoriser les avantages comparatifs de chaque territoire. Par exemple :
a. le tourisme durable ;
b. l’économie bleue ;
c. l’agriculture intelligente ;
d. les industries agroalimentaires ;
e. les énergies renouvelables ;
f. les infrastructures logistiques ;
g. l’enseignement supérieur et la recherche.
Chaque territoire conserverait son identité tout en participant à une stratégie régionale cohérente.
E. Faire du Grand Sud un laboratoire de gouvernance territoriale
Le Grand Sud pourrait devenir un espace pilote pour expérimenter de nouvelles pratiques de gouvernance. Cela suppose notamment :
a. une conférence permanente des collectivités territoriales du Grand Sud ;
b. un observatoire régional du développement ;
c. un système partagé de données territoriales ;
d. un schéma régional d’aménagement du territoire ;
e. des mécanismes permanents de concertation entre l’État, les collectivités, les universités, le secteur privé et la société civile.
La gouvernance territoriale moderne repose sur la coopération plutôt que sur la juxtaposition des institutions.
F. Intégrer la prospective dans l’aménagement du territoire
Le développement territorial ne peut plus être pensé uniquement à partir des besoins actuels. Il doit anticiper les transformations futures. Le Grand Sud devrait élaborer des scénarios prospectifs portant notamment sur :
a. les changements climatiques ;
b. les migrations internes ;
c. l’évolution démographique ;
d. les infrastructures stratégiques ;
e. les nouvelles filières économiques ;
f. la transition numérique ;
g. les risques naturels.
La prospective territoriale permet de préparer les décisions d’aujourd’hui aux réalités de demain.
G. Une gouvernance régionale au service de la cohésion nationale
Le renforcement du Grand Sud ne doit pas être perçu comme une logique de régionalisation concurrente. Au contraire, une meilleure intégration territoriale contribue à renforcer l’unité nationale en réduisant les déséquilibres régionaux et en créant de nouveaux moteurs de croissance. Une gouvernance territoriale efficace favorise :
a. une meilleure répartition des investissements ;
b. une croissance plus inclusive ;
c. une plus grande résilience face aux catastrophes ;
d. une meilleure qualité des services publics ;
e. une valorisation des ressources locales.
En définitive, le développement du Grand Sud ne dépendra pas uniquement de nouveaux investissements. Il dépendra surtout de la capacité des acteurs publics et privés à construire une vision commune de l’avenir. Le XXIᵉ siècle appelle une gouvernance territoriale fondée sur l’intégration, la coopération et la prospective. Faire du Grand Sud un espace de planification stratégique, d’innovation territoriale et de développement intégré pourrait constituer l’une des grandes réformes de l’aménagement du territoire en Haïti. Car les territoires qui réussissent ne sont pas nécessairement ceux qui disposent des ressources les plus abondantes. Ce sont avant tout ceux qui savent organiser leurs complémentarités, mobiliser leurs acteurs et transformer leur potentiel en prospérité collective.
Me Jonel Dilhomme, Av.
Chercheur en droit international et gouvernance globale
Analyste de la prospective appliquée aux États fragiles et à l’avenir d’Haïti
Ancien professeur à l’Université d’État d’Haïti
Courriel : Jonel.dilhomme30@gmail.com
Références sélectives
Organisation de coopération et de développement économiques, Regions and Cities at a Glance 2024, Paris, OCDE, 2024.
Organisation des Nations Unies, Agenda 2030 pour le développement durable, New York, Nations Unies, 2015.
Banque mondiale, Reshaping Economic Geography, World Development Report 2009, Washington (D.C.), Banque mondiale, 2009.
Organisation des Nations Unies pour les établissements humains (ONU-Habitat), International Guidelines on Urban and Territorial Planning, Nairobi, ONU-Habitat, 2015.
Godet, Michel, Manuel de prospective stratégique, Paris, Dunod, 2007.
