A qui est la faute ? Pourquoi la PNH est-elle la seule institution à être indexée ?

Le drame de Kenscoff impose de dépasser la seule question « où était la Police ? » pour examiner toute la chaîne de sécurité, du renseignement à la décision politique, de la planification à l’intervention et à la stabilisation du territoire.

Par James CADET Citoyen engagé
24 août 2026 — Lecture : 9 min.
A qui est la faute ? Pourquoi la PNH est-elle la seule institution à être indexée ?

Contrôle routier à Kenscoff (photo d'archive)

Le drame de Kenscoff impose de dépasser la seule question « où était la Police ? » pour examiner toute la chaîne de sécurité, du renseignement à la décision politique, de la planification à l’intervention et à la stabilisation du territoire.

Avant toute analyse, je veux d’abord m’incliner devant la mémoire des victimes de Kenscoff, de Fermathe et des zones avoisinantes, et exprimer ma profonde sympathie aux familles endeuillées, aux blessés, aux déplacés et à toutes les communautés frappées par cette nouvelle poussée de violence. Derrière les bilans, il y a des vies brisées, des familles bouleversées et des citoyens qui continuent de payer le prix le plus lourd de l’insécurité. Ma solidarité va également aux policiers et aux autres agents engagés sur le terrain, dont plusieurs sont tombés ou ont été blessés dans l’accomplissement de leur devoir. Ce devoir de compassion ne dispense toutefois pas du devoir de lucidité. Au contraire, il l’impose. 

Après l’émotion et le deuil vient une exigence essentielle : comprendre comment une telle tragédie a pu se produire, à quel niveau la chaîne de sécurité a failli et pourquoi, dans le débat public, la Police nationale d’Haïti se retrouve presque toujours seule au banc des accusés.

Le massacre survenu à Kenscoff dans la nuit du 23 au 24 août 2026 oblige une nouvelle fois le pays à regarder son système de sécurité en face. Des habitants ont été tués, des maisons incendiées, des familles décimées. Le maire de la commune faisait état d’au moins trente morts, tout en reconnaissant que le bilan restait difficile à établir dans l’immédiat. Cette nouvelle tragédie intervient dans une commune déjà profondément meurtrie : en 2025, les Nations unies avaient documenté au moins 262 morts en deux mois d’attaques à Kenscoff, tandis que de nouvelles offensives avaient encore provoqué des déplacements massifs en juillet 2026.

Comme presque toujours, une question surgit aussitôt : où était la Police ? La question est légitime. Mais elle est insuffisante.

La PNH doit répondre de sa mission, de ses choix opérationnels, de la disposition de ses unités, de sa capacité de réaction et, le cas échéant, de ses erreurs. Mais faire de la Police nationale l’unique dépositaire de la responsabilité sécuritaire revient à confondre le dernier maillon visible avec l’ensemble de la chaîne qui conduit à l’opération. Avant qu’un policier n’arrive sur le terrain, il y a normalement une politique de sécurité. Cette politique doit produire une stratégie. La stratégie doit être traduite en plans opérationnels. Ces plans supposent du renseignement, des capacités d’anticipation, des moyens humains, matériels et financiers, une chaîne de commandement, des communications fiables et une coordination entre institutions. Dès lors, la question posée par Kenscoff devient plus large : qui savait qu’une attaque se préparait ? Quelles informations avaient été recueillies ? Ont-elles été analysées ? Partagées ? Transformées en alerte ? Qui devait prendre la décision de renforcer la zone ? Quels moyens étaient disponibles ? Qui devait les autoriser ? Qui devait coordonner la PNH, les FAd’H, la Task Force, les forces internationales et les autres dispositifs engagés dans la lutte contre les groupes armés ?

L’échec sécuritaire, lorsqu’il se produit, doit donc être examiné depuis l’information brute jusqu’à l’opération finale. Le renseignement n’est pas seulement le travail d’un informateur ou d’un service secret. C’est une chaîne : recueillir, vérifier, croiser, analyser, transmettre, décider et agir. Si l’information existe mais n’est pas transmise, la chaîne a échoué. Si elle est transmise mais qu’aucune décision n’est prise, la chaîne a échoué. Si la décision est prise mais que les unités n’ont ni véhicules, ni munitions, ni renforts, ni soutien, l’échec dépasse encore la seule responsabilité du policier placé sur le terrain. Kenscoff montre précisément pourquoi cette distinction est indispensable.

La Police nationale reste la force la plus visible, la plus sollicitée et celle qui affronte quotidiennement les groupes armés. Elle est donc naturellement la première institution que la population interpelle. Mais la sécurité nationale ne se réduit pas à la Police. Autour d’elle existent le Conseil supérieur de la Police nationale, les ministères responsables de la sécurité, de la défense et de l’intérieur, les structures de renseignement, les FAd’H, la Task Force, la Force de répression des gangs, des contractants privés ainsi que les partenaires internationaux chargés d’appuyer l’effort sécuritaire. Chacun de ces acteurs intervient à un endroit différent de la chaîne et doit pouvoir répondre de la mission qui lui est confiée.

À quoi sert cette architecture si, au moment du drame, une seule institution doit répondre de tout ?

L’approche institutionnelle impose au contraire de distinguer trois niveaux de responsabilité. Le niveau politique doit définir les priorités, attribuer les ressources, arbitrer les responsabilités et assurer l’unité de la politique publique de sécurité. Le niveau stratégique doit transformer ces orientations en objectifs précis : protéger certains territoires, sécuriser les corridors, empêcher l’expansion des groupes armés, anticiper leurs mouvements, protéger les populations vulnérables. Le niveau opérationnel doit enfin exécuter : renseignement de terrain, planification, déploiement, intervention, sécurisation et maintien du territoire.

Mais cette lecture en trois niveaux doit être prolongée par une question trop souvent évitée : qui fait quoi, concrètement, dans la chaîne ?

La PNH a vocation à assurer la sécurité publique, prévenir et constater les infractions, conduire les enquêtes relevant de ses compétences, intervenir contre les groupes armés et protéger les personnes, les biens et les institutions. Elle ne peut cependant être simultanément police de proximité, force d’intervention lourde, service de renseignement omniscient, armée, autorité politique, justice, administration territoriale et dispositif international d’appui. Lui demander de tout faire revient à organiser institutionnellement son insuffisance, puis à lui reprocher de ne pas avoir tout fait.

Les FAd’H ont, elles aussi, une responsabilité qui doit être clairement assumée dans le cadre de leurs missions et de la stratégie arrêtée par les autorités civiles. Dans une crise où des groupes lourdement armés cherchent à contrôler des territoires, des axes et des positions stratégiques, l’armée peut contribuer à la protection d’infrastructures sensibles, au contrôle et à la sécurisation d’espaces, à l’appui aux opérations conjointes et surtout à la consolidation de certaines positions afin d’éviter qu’un territoire repris ne soit aussitôt reperdu. Il ne s’agit pas de militariser la sécurité publique ni de substituer les FAd’H à la PNH. Il s’agit de définir leur place, leurs règles d’engagement, leurs zones de responsabilité et les mécanismes de coordination avec la Police. Une armée présente mais mal intégrée au dispositif ne renforce pas automatiquement la chaîne ; une armée dont la mission est clairement articulée à celle de la Police peut, en revanche, libérer des capacités policières et contribuer à tenir le terrain.

La même exigence vaut pour les forces internationales. Leur présence ne devrait pas constituer un dispositif parallèle évoluant à côté des institutions haïtiennes. Si elles sont déployées pour appuyer le rétablissement de la sécurité, leur contribution doit être mesurable : quelles zones doivent-elles soutenir ? Quelles capacités spécialisées apportent-elles ? Quels renforts peuvent-elles fournir en situation d’urgence ? Comment leurs renseignements sont-ils partagés ? Comment s’articulent leurs opérations avec celles de la PNH et des FAd’H ? Et devant quelle structure commune les résultats sont-ils évalués ? L’appui international n’a de sens stratégique que s’il augmente la capacité de l’État haïtien à anticiper, intervenir, reprendre et tenir.

Les contractants privés et les capacités technologiques appellent la même rigueur. Qu’ils interviennent dans le renseignement, la surveillance, l’appui technique, les drones ou d’autres fonctions spécialisées, ils ne peuvent constituer une chaîne autonome dans la chaîne. Leurs objectifs, leurs responsabilités, leurs règles d’engagement, leurs mécanismes de contrôle et leur articulation avec les forces publiques doivent être clairement établis. Une technologie peut détecter ou frapper ; elle ne décide pas à elle seule de la politique de sécurité, ne tient pas durablement un territoire et ne remplace ni la police, ni l’armée, ni la justice, ni l’autorité politique.

Il faut donc penser la sécurité comme une dynamique continue, dans laquelle l’information recueillie sur le terrain doit pouvoir être transformée en renseignement exploitable, puis en alerte suffisamment précoce pour éclairer la décision. Cette décision doit ensuite se traduire en planification, en mobilisation effective des moyens et en action coordonnée sur le terrain. Mais l’opération ne saurait constituer une fin en soi : elle doit être prolongée par la sécurisation des zones reconquises, leur maintien sous contrôle de l’État, l’ouverture des enquêtes et des poursuites nécessaires, puis le retour progressif de l’administration et des services publics. C’est à travers cette continuité que les responsabilités deviennent lisibles et que l’on peut identifier avec précision le point où la chaîne s’est affaiblie ou rompue.

Lorsque ces trois niveaux ne communiquent pas correctement, le policier finit par porter sur ses épaules l’échec d’un système beaucoup plus vaste. Cela ne signifie pas exonérer la PNH. Une institution responsable doit pouvoir être évaluée et critiquée. Mais l’objectivité commande de rechercher la responsabilité là où elle se trouve réellement.

Le massacre de Kenscoff doit donc provoquer autre chose qu’un nouveau débat sur la tête de la PNH. Il devrait conduire à une véritable revue après action, institutionnelle et non politicienne, de toute la chaîne de décision : quelles informations étaient disponibles avant l’attaque ? Qui les détenait ? Qui devait les analyser et les transmettre ? Une alerte stratégique a-t-elle été produite ? Quelles instructions ont été données ? Quels renforts policiers, militaires ou internationaux pouvaient être mobilisés ? Qui avait autorité pour les engager ? Quels moyens des contractants étaient disponibles ? Pourquoi l’ensemble de ces capacités n’a-t-il pas permis de prévenir l’attaque, d’en réduire l’ampleur ou d’intervenir plus rapidement ? Et quelle était, avant même le drame, l’articulation prévue entre toutes les forces présentes dans le dispositif national de sécurité ?

Cette revue devrait permettre de distinguer la faute individuelle, la faute de commandement, la carence de moyens, le défaut de renseignement, l’insuffisance de coordination et l’échec de politique publique. Sans cette distinction, on sanctionnera peut-être un responsable sans corriger le système qui produira demain la même défaillance sous un autre responsable.

C’est cela, rendre des comptes. La sécurité nationale ne peut pas fonctionner selon une logique où le succès appartient à tout le monde mais où l’échec revient uniquement à la Police.

Kenscoff nous rappelle une vérité institutionnelle élémentaire : une opération policière est la partie visible d’une politique publique beaucoup plus vaste. Si l’État veut comprendre ses échecs, il doit remonter toute la chaîne, depuis l’information et le renseignement jusqu’à la décision politique, puis de la décision à la planification, de la planification au terrain et du terrain à la stabilisation. La question essentielle n’est donc pas de savoir quelle institution peut se décharger sur l’autre, mais comment rendre cette chaîne dynamique : un renseignement qui circule, une décision qui arrive à temps, des forces dont les missions se complètent, des moyens effectivement mobilisables, un commandement qui coordonne et une autorité politique qui fixe le cap et exige des résultats.

À qui est donc la faute ? Peut-être la question est-elle encore mal posée.

Il faudrait demander : où la chaîne a-t-elle rompu, qui avait la responsabilité de ce maillon et pourquoi n’a-t-il pas fonctionné ?

C’est seulement à cette condition que les responsabilités pourront être établies sans complaisance, mais également sans chercher un bouc émissaire. Car à Kenscoff comme ailleurs, la PNH doit répondre de ce qui relève de la Police. Les FAd’H doivent répondre de la part qui leur est assignée dans le dispositif de défense, d’appui et de consolidation territoriale. Les forces internationales doivent répondre de l’efficacité de l’appui pour lequel elles sont mandatées et déployées. Les contractants doivent répondre des capacités et prestations qui leur sont confiées. Les services de renseignement doivent répondre de leur aptitude à anticiper et à transmettre. Et les autorités politiques doivent répondre de la cohérence de l’ensemble.

La responsabilité ne doit donc être ni diluée ni concentrée artificiellement sur la PNH. Elle doit être distribuée selon les compétences, puis réunifiée par le commandement et la reddition de comptes.

Voilà peut-être le véritable enseignement de Kenscoff : Haïti n’a pas seulement besoin de davantage de policiers, de soldats, de forces étrangères, de drones ou de moyens. Elle a besoin que chaque maillon sache exactement ce qu’il doit faire, avec qui, à quel moment, sous quelle autorité et pour quel résultat.

La PNH ne peut pas être la seule institution indexée parce qu’elle ne constitue pas, à elle seule, la politique nationale de sécurité. Elle en est le principal bras opérationnel. Mais un bras, aussi courageux soit-il, ne peut suppléer indéfiniment l’absence de coordination de tout le corps.