Parmi les défis majeurs d’Haïti, l’éducation en est la condition. Ce n’est ni la sécurité, ni les infrastructures, ni la stabilité politique, aussi urgentes soient-elles. Depuis des décennies, notre système éducatif forme les jeunes à rechercher un emploi, rarement à en créer. Dans la plupart des familles haïtiennes, le parcours idéal reste inchangé : l’enfant va à l’école, obtient son baccalauréat, poursuit des études universitaires, puis décroche un poste stable dans une entreprise, une ONG, l’administration publique ou une organisation internationale. Ce modèle n’est pas critiquable en soi, car toute économie a besoin de professionnels qualifiés. Le problème survient lorsque le système ne propose que cette voie. L’école apprend aux jeunes à se demander : « Quel emploi vais-je trouver après mes études ? » Elle devrait aussi leur enseigner à se poser d’autres questions : « Quel problème puis-je résoudre ? Quelle valeur puis-je créer ? » Ce changement, en apparence mineur, représente en réalité une transformation profonde de la philosophie éducative.
Le paradoxe haïtien est d’autant plus marqué que la population déborde d’énergie entrepreneuriale. La « madan Sara », le mécanicien improvisant un atelier ou le jeune réparant des téléphones témoignent tous d’une grande débrouillardise. Cet entrepreneuriat de survie est omniprésent. Ce qui manque, c’est un système capable de transformer cette énergie en entreprises structurées, en innovation et en emplois durables. L’école devrait jouer ce rôle, mais ce n’est pas encore le cas. Plusieurs constats illustrent l’ampleur du défi. La majorité des établissements scolaires est privée, souvent de qualité inégale, et l’État peine à les régir. L’enseignement reste principalement théorique, axé sur la mémorisation, avec peu de place pour l’expérimentation, le travail en équipe ou la résolution de problèmes concrets. La formation professionnelle souffre d’un manque de prestige : apprendre la soudure ou l’électricité est perçu comme un échec, alors qu’étudier le droit ou la médecine est valorisé.
S’ajoute à cela la fuite des cerveaux : une part importante de nos diplômés les plus qualifiés quitte le pays, souvent faute de perspectives d’emploi. Nous investissons dans des compétences qui profitent à d’autres économies. Un système éducatif axé uniquement sur le salariat, dans une économie qui crée peu d’emplois salariés, engendre de la frustration et de l’exil.
L’expérience de plusieurs pays d’Asie de l’Est mérite d’être étudiée, non pour être copiée, mais pour être comprise. La Corée du Sud des années 1960 était plus pauvre qu’Haïti à l’époque. Singapour, Taïwan et la Chine ont suivi des trajectoires différentes, mais partagent un point commun : ils ont massivement investi dans le capital humain en alignant leur système éducatif sur les besoins économiques. La Corée du Sud a développé un réseau dense d’écoles techniques et d’instituts de recherche appliquée en lien direct avec son industrie. Singapour a créé des institutions polytechniques de premier plan et continue d’investir dans la formation continue de ses citoyens. Ces pays n’ont pas seulement cherché à produire davantage de diplômés, mais aussi à développer des compétences utiles, mesurables et alignées sur leur stratégie de développement. Cette distinction doit nous interpeller. Une économie ne progresse pas par l’accumulation de diplômes, mais lorsque son capital humain transforme le savoir en productivité, en technologies, en entreprises et en emplois. La question est donc la suivante : quel type d’éducation voulons-nous pour l’économie haïtienne de demain ?
Longtemps, le diplôme a été la principale mesure de la réussite sociale en Haïti. Or, le marché du travail actuel exige des compétences techniques, numériques, financières, managériales et créatives que le seul diplôme ne garantit pas. Ce changement nécessite une réforme des programmes, du secondaire à l’université. Un étudiant en économie doit apprendre à analyser un marché, à créer une entreprise et à lire un bilan. Un étudiant en informatique doit savoir programmer, développer un produit et le commercialiser. Un étudiant en agronomie doit maîtriser les techniques agricoles et comprendre la transformation, la logistique et l’agro-industrie. Chaque jeune doit quitter le système éducatif avec un diplôme et au moins une compétence immédiatement utilisable pour créer de la valeur.
Cette réforme des contenus nécessite également une réforme de la formation des enseignants. On ne peut pas demander à des enseignants formés à la dictée et à la récitation d’enseigner la résolution de problèmes, le prototypage ou la pensée critique. La valorisation du métier d’enseignant, tant en matière de formation que de rémunération, est essentielle à cette transformation.
Haïti a besoin d’une transformation profonde de la formation professionnelle et technique. Les compétences de techniciens en énergie solaire, d’électriciens qualifiés, de soudeurs certifiés, de spécialistes des réseaux informatiques, de techniciens agricoles ou de professionnels du bâtiment sont essentielles à notre économie. La reconstruction, l’électrification, la modernisation agricole et la transition numérique nécessiteront des milliers de techniciens qualifiés que nous ne formons pas actuellement. Cela implique de renforcer et de moderniser l’Institut national de formation professionnelle, de multiplier les centres techniques régionaux, d’instaurer des certifications reconnues et de créer des passerelles avec le secteur privé. Le modèle d’apprentissage en alternance, combinant formation et expérience en entreprise, a fait ses preuves ailleurs et doit être adapté à notre contexte. Il est également nécessaire de revaloriser les métiers techniques. Une économie moderne a besoin de producteurs, de techniciens, d’artisans et d’ingénieurs, pas seulement de juristes, d’économistes ou de médecins.
Nous devons repenser le rôle de nos universités. Elles ne doivent pas seulement délivrer des diplômes, mais aussi former des chercheurs, produire des brevets, des innovations et des startups. Chaque grande université haïtienne devrait, à terme, disposer d’un centre d’innovation et d’entrepreneuriat. Concrètement, cela implique la création d’incubateurs où les étudiants transforment leurs recherches en produits et services, l’organisation de concours d’innovation dotés de financements, l’ouverture de laboratoires technologiques et la mise en place de partenariats avec les entreprises et les investisseurs. Par exemple, un étudiant en informatique pourrait collaborer avec des étudiants en agronomie, en économie et en design pour résoudre un problème du secteur agricole. Ce modèle, courant ailleurs, peut aussi voir le jour à Port-au-Prince, aux Cayes ou au Cap-Haïtien si un cadre approprié est mis en place.
L’entrepreneuriat n’est pas réservé à une minorité privilégiée. Il s’enseigne et peut être introduit tôt. Un élève du secondaire peut apprendre à identifier un problème dans sa communauté, à concevoir une solution, à construire un prototype et à comprendre le fonctionnement d’un modèle économique. Ces exercices, peu coûteux, transforment durablement la perception qu’un jeune a de lui-même.
Toute cette architecture repose sur des mécanismes de financement adaptés. Aujourd’hui, un jeune diplômé haïtien avec un bon projet fait face à de nombreux obstacles : les banques exigent des garanties qu’il n’a pas, le capital-risque est rare et les taux d’intérêt sont élevés. Il est donc nécessaire de construire un écosystème financier pour l’entrepreneuriat, incluant des fonds d’amorçage publics et privés, des fonds de garantie pour réduire le risque bancaire, un cadre légal simplifié pour la création d’entreprises et, éventuellement, une loi sur les startups, comme l’ont fait plusieurs pays africains.
La diaspora haïtienne joue un rôle clé. Ses transferts, qui représentent une part importante du PIB, financent principalement la consommation. Orienter une partie de ces fonds vers l’investissement productif, via des mécanismes crédibles et transparents, serait déterminant. Au-delà du financement, la diaspora peut offrir du mentorat, du transfert de compétences, des réseaux et un accès aux marchés internationaux. Il reste à créer les ponts institutionnels nécessaires.
Il faut oser aller plus loin dans le diagnostic et l’approfondir : l’éducation axée sur le salariat ne forme pas seulement des demandeurs d’emploi ; elle influence aussi la manière de gouverner. Un système qui encourage la recherche de postes plutôt que la création de valeur façonne des élites pour qui la fonction publique et le mandat politique sont avant tout des emplois à obtenir et à conserver. Le poste devient une fin en soi, une source de revenu et de statut, au lieu d’être un moyen de servir une mission. Jamais on n’a appris à bâtir, à s’associer, à entreprendre quelque chose de plus grand que soi ; il peine à imaginer ce qu’il pourrait construire pour un pays. Privé de cette capacité créatrice, il lui reste la gestion de sa propre survie, ce qui ouvre la porte à toutes les dérives. On s’accroche à la fonction parce qu’on ne sait rien créer en dehors d’elle. On accumule, par crainte du lendemain, dans l’attente. Et l’on comprend mieux pourquoi la démission, geste ordinaire dans les démocraties où quitter un poste ne signifie pas tout perdre, demeure chez nous un acte presque impensable, quelle que soit la gravité des échecs.
La corruption ne s’explique pas uniquement par l’éducation. L’impunité, la faiblesse de la justice et l’absence de contre-pouvoirs y contribuent également. Cependant, une classe dirigeante issue d’une culture de création, qui mesure sa valeur à ce qu’elle bâtit plutôt qu’au poste qu’elle occupe, résisterait mieux à ces dérives. Former des créateurs de valeur, c’est aussi former des dirigeants capables de servir et de partir en cas d’échec. La réforme éducative est donc aussi une réforme de la gouvernance.
La question éducative rejoint la principale préoccupation sociale actuelle. Une économie qui n’offre ni emplois productifs ni perspectives à sa jeunesse crée de la précarité, un terrain propice aux réseaux criminels. Réduire l’insécurité liée au chômage serait simpliste, car elle dépend aussi de la gouvernance, de la justice et des dynamiques politiques. Cependant, une société qui n’offre rien à ses jeunes laisse la place à d’autres influences.
Créer des opportunités économiques ne remplace pas l’État de droit, mais peut devenir un pilier d’une stratégie nationale de prévention, en offrant à des milliers de jeunes une alternative crédible à la marginalisation. Aucun acteur ne peut réussir cette transformation seul. Haïti a besoin d’un pacte national réunissant l’État, les écoles, les universités, les entreprises, les banques, les investisseurs, la diaspora et les entrepreneurs autour d’objectifs communs et mesurables. L’État définit les politiques publiques et le cadre réglementaire. Les universités créent des incubateurs et des laboratoires. Les institutions financières proposent des instruments de financement. Les entreprises accueillent des apprentis et participent à l’élaboration des programmes. La diaspora apporte du capital, de l’expertise et des réseaux.
Ce pacte devrait débuter modestement par des programmes pilotes dans quelques établissements, rigoureusement évalués, puis être étendu en cas de succès. Les grandes réformes annoncées sans suite ont alimenté le scepticisme collectif. Il vaut mieux dix initiatives concrètes et efficaces qu’un nouveau plan national inapplicable.
Soyons clairs : il ne s’agit pas de transformer chaque Haïtien en entrepreneur. Une économie a besoin d’employés, de fonctionnaires, d’enseignants, de chercheurs et de soignants. Cependant, chaque citoyen devrait pouvoir apprendre à créer de la valeur et à comprendre le fonctionnement d’une entreprise, ne serait-ce que pour devenir un meilleur employé, gestionnaire ou décideur public.
Le véritable défi d’Haïti n’est pas d’augmenter le nombre d’enfants scolarisés ou de diplômés, mais de faire de l’éducation un moteur de transformation économique. Notre jeunesse créative, notre diaspora dynamique et notre position géographique ne deviendront des atouts économiques que s’ils sont accompagnés des compétences, des institutions et des financements nécessaires. Le changement de paradigme est simple : ne formons pas seulement des jeunes pour occuper les emplois existants, mais aussi pour créer des emplois et des entreprises dont Haïti aura besoin demain. Le développement du pays viendra des Haïtiens eux-mêmes, grâce à un effort patient et méthodique.
