Le kidnapping, depuis deux mois, du professeur à l’Université James Boyard, de sa fille encore mineure et de son épouse ne suscite pas le même sursaut, la même émotion que ce fut le cas lors du kidnapping du petit Boris en 1996, où l’on n’était pas encore autant submergé par la connectivité. Ily a aussi eu le viol, par des bandits, d’une mère et d’une fille dans les années 90, qui avait donné lieu à une marche en blanc à Pétion-Ville. L’ancienne mairesse Lydie Parent faisait partie des instigateurs de cette marche.
Depuis 2021, les horreurs se poursuivent, chacune plus spectaculaire que l’autre. Un bébé brûlé vif ; des viols collectifs sur mineures, sur des femmes âgées et même sur des hommes ; des tortures diverses ; des meurtres brutaux… La liste est longue. Mais il convient de souligner que les réactions de la société sont aux abonnés absents. On ne pleure plus les morts. Peut-être qu’il y en a trop, peut-être que nous avons tous perdu l’innocence dans nos regards d’êtres constamment rivés sur les horreurs qu’on va mettre en scène sur nos écrans de divers formats. Dès 2003, Susan Sontag, dans Devant la douleur des autres, mettait en lumière que notre surexposition aux imagesd’horreur peut tendre à les banaliser et nous faire perdre les affects. On ne s’indigne plus. Le slogan « pas de nouvelle, bonne nouvelle » illustre bien notre époque. Le malheur, et surtout celui des autres, se mue en une sorte de pornographie abjecte.
Le syndrome de Stockholm s’illustre bien dans notre contexte : la cohabitation avec les forces du mal agissant contre nous aujourd’hui, fait qu’elles deviennent des éléments de notre décor pour lesquels nous ressentons paradoxalement une sorte de sympathie. Les live Facebook ou Tiktok faisant l’apologie de l’insécurité sont notoires; certains composent des musiques qui cumulent des milliers de vues. On compare le bon avec le mauvais malfrat.
Comment en est-on arrivé là ? Comment expliquer ce naufrage de la République qui a offert la liberté universelle au monde comme projet de société, et non comme simple utopie religieuse ? Hannah Arendt l’écrivait avec une clarté glaçante : “S’il cesse de penser, chaque être humain peut agir en barbare.” Dans le contexte haïtien, on est passé de « Vwazinaj se fanmi » à « chacun pour soi, Dieu pour tous ». Doit-on tout mettre sur le dos de la démocratisation des écrans et de notre surexposition aux images du mal ? Les gens, derrière un clanisme exacerbé, « pa manyen ekip pa m nan, wa boule », n’ont-ils pas été à la genèse des clivages, de ce manque d’altérité qui nous pousse à ne pas nous soucier des affaires de l’autre ?
Cette soi-disant résilience haïtienne a-t-elle pour fruit de nous priver de la moindre empathie ?Aujourd’hui, il n’y a pas que le mal, mais il y a aussi l’indifférence qui fait plus mal « Zafè kabrit pa zafè mouton ?»
À Bwa Kayiman, le mot fédérateur était : Liberté pour tous. Ce serment allait accoucher Vertières. Mais, après l’assassinat du Père de la nation, quand l’ego a commencé à prendre chair, on a changé d’objectif, et depuis lors c’est le moi qui triomphe. Haïti, dont l’apport au monde est, sans conteste, la redéfinition de la liberté dans ce qu’elle a de plus universel, affiche le kidnapping comme une pratique assez banale pour ne plus susciter d’émoi. Un tel spectacle envoi un très mauvais signal au monde. On parlait de déclassement de la Citadelle du patrimoine de l’UNESCO au lendemain du drame du mois d’avril 2026. Ne devrions-nous pas craindre davantage notre déclassement de la liste des pays capables d’empathie ?
Pour revenir à Boyard : en kidnappant cet éminent intellectuel, ne confirme-t-on pas cette dynamique qui encourage la migration de la matière grise haïtienne ?
En mémoire de toutes ces vies brisées au fil de ces années, nous laissons cette parole d’Elie Wiesel, prononcée à Oslo en 1986 en recevant le prix Nobel de la Paix : « La neutralité aide l’oppresseur, jamais la victime. Le silence encourage le persécuteur, jamais le persécuté. »
Indignez-vous !Jacques Roumain
