Dans une mangrove, on ne s’aventure pas à la va-vite. On y apprend à ralentir. À accepter que les racines surgissent là où l’on croyait marcher sur un sol ferme, que plusieurs chemins puissent exister simultanément et que la lumière, filtrée par les branches, n’éclaire jamais tout d’un seul coup.
Pendant deux jours, les 1er et 2 août, la Haus der Kulturen der Welt (HKW), à Berlin, a proposé cette expérience singulière avec la quatrième édition du festival Bwa Kayiman sur le thème Crossing the Mangrove – On Forests as Sites of Eco-political Knowledge. En revenant sur le rassemblement de Bwa Kayiman du 14 août 1791 et en empruntant pour son thème le titre d’un roman de Maryse Condé, le festival proposait cette année de penser les forêts, et plus particulièrement les mangroves, comme des espaces de savoir, de refuge et de luttes écopolitiques.
À l’heure où ces écosystèmes comptent parmi les plus menacés de la planète malgré leur rôle essentiel dans l’équilibre climatique, la mangrove devenait aussi une métaphore politique foisonnante, celle d’un monde où les histoires, les mémoires et les formes de vie demeurent profondément entremêlées. Plus qu’un festival de performances ou un colloque universitaire, il s’agissait d’une proposition intellectuelle fascinante, à savoir, faire de la mangrove une méthode pour penser le monde.
Des mornes aux mangroves
Sous l’impulsion de son directeur Bonaventure Soh Bejeng Ndikung et des commissaires Marie Hélène Pereira et Carlos María Romero (Atabey), la HKW ne juxtaposa pas des œuvres. Elle cultiva un jardin où chaque proposition nourrissait les autres. Dès son allocution inaugurale, Bonaventure rappelait que les mangroves furent des refuges marrons avant d’inviter le public, dans le sillage de l'anthropologue colombien Arturo Escobar, à “penser et sentir avec la Terre”. La mangrove cessait ainsi d’être un simple paysage pour devenir une méthode relationnelle, un monde où humains, non-humains, mémoires et territoires ne peuvent être dissociés.
Tout au long du week-end, cette intuition s’est déployée sous des formes multiples. Le banquet afro-brésilien Ajeum rappelait que partager un repas est déjà une manière de reconnaître l’humanité de l’autre. Les incantations de Lòlò et de Manzè de Boukman Eksperyans accompagnés par le tambour incandescent leur fils Ted Beaubrun ouvraient un espace spirituel où la parole agit autant qu’elle transforme et signifie.
Dans sa conférence, le philosophe et ingénieur en environnement Malcolm Ferdinand invitait à relire Bwa Kayiman à travers le prisme d’une écologie décoloniale, tandis que l’universitaire et écrivaine Stéphane Martelly convoquait Michel-Rolph Trouillot pour rappeler combien la Révolution haïtienne fut longtemps impensable dans les catégories intellectuelles du monde colonial. L’auteure de Mourir est beau montrait aussi comment la poésie peut devenir l’un des lieux où cet impensable trouve une langue. “La poésie est déjà là, affirmait-elle. Elle est signe et connaissance. Elle est parole nouvelle qui fait advenir un monde nouveau. Elle est incantation et prophétie”.
Sous la modération de l’écrivain jamaïcain Jason Allen-Paisant, ces échanges dessinaient un horizon intellectuel où il ne s’agissait plus seulement de parler de la forêt, mais d’apprendre à penser avec elle. Les danses du Colombien Camilo Mejía Cortés, traversées par les thèmes du déracinement et de la mémoire, les chants du Garifuna Collective, entre héritage garifuna et réinvention contemporaine, ainsi que la performance live The First Songs de David Leon et de son ensemble, portée par une langue sonore créole nourrie de jazz et de traditions afro-caribéennes, prolongeaient cette réflexion dans les corps et les paysages sonores. Ainsi la musique, le mouvement et l’écoute servaient-elles comme autant de formes alternatives de connaissance.
Mais c’est peut-être dans un jardin que toutes ces idées trouvèrent leur forme la plus sensible.
Du jardin au lakou
Au cœur du festival, Visions d’un jardin tropical : une expérience multisensorielle des diasporas haïtiennes, imaginé par le Kolektif Choublak, ne se présentait pas comme une simple installation artistique. Il constituait un espace à habiter. Plus qu’une exposition, c’était un paysage de relations où œuvres, sons, objets, corps et visiteurs entraient progressivement en conversation.
De grands voiles suspendus, semblables à des linges mis à sécher, accueillaient des projections de mangroves dont les mouvements transformaient constamment l’espace.
Plus loin, les peintures éclatantes d’Yves Kersaint dialoguaient avec les poèmes poignants de Trovania Delille, tandis que les toiles de Jean-Ulrick Désert déployaient une cartographie céleste où constellations, symboles vodou et drapeaux noirs de la Révolution haïtienne composaient un univers libéré des regards coloniaux.
Les objets du jardin parlaient eux aussi. Les cochons créoles rappelaient une souveraineté sacrifiée, les cannes à sucre et le rhum l’héritage de la plantation et de l’esclavage, tandis que la porte “TPS–STP” faisait écho à l’actualité : alors qu’aux Etats-Unis, la fin du Temporary Protected Status (TPS) menace des centaines de milliers d’Haïtiens d’expulsion vers un pays en pleine crise, l’acronyme bureaucratique se renversait en une demande profondément humaine : “STP”, s’il te plaît.
Au centre de cet ensemble, le kiosque Diaspora Daydreams faisait office de poto mitan. On s’y arrêtait, on y discutait, on s’y retrouvait. Comme dans un lakou haïtien, le jardin n’organisait pas seulement des œuvres mais aussi des rencontres.
La création sonore Chita de Carl-Henry Cadet, diffusée en continu durant tout le festival, invitait les visiteurs à entrer dans une lodyans poétique. À travers la mangrove, le poème esquissait une autre manière d’habiter le monde, faisant de la diaspora non pas une absence, mais une écologie sensible, où mémoires, langues, corps, paysages et imaginaires apprennent à coexister et à créer ensemble.
Puis au soir le jardin s’anima. Au cri de “Cric ? Crac !”, les œuvres cessèrent d’être immobiles. La voix de la mangrove (ra)portée par Carl-Henry Cadet, le chant langoureux de Trovania Delille, les punchlines du rappeur Yano2d ainsi que les performances chorégraphiques de Lia Estelle Widmaier et de John Shades transformèrent progressivement l’installation en un espace vivant. De simples spectateurs, les visiteurs devenaient habitants temporaires d’un paysage fait de mémoire, de rêve, de musique et de conversations.
C’est sans doute là que résidait la plus grande réussite du jardin. Il ne cherchait pas à représenter Haïti. Il en proposait une expérience. Une Haïti diasporique, morcelée, plurielle, où coexistent la joie et le deuil, les blessures de l’histoire et les promesses de l’avenir, les souvenirs d’enfance comme les questions contemporaines sur l’exil, les frontières ou la crise écologique.
Le jardin devenait ainsi l’illustration de la pensée développée tout au long du festival. Là où les conférences formulaient des concepts, il donnait à ressentir une manière d’habiter le monde.
D’Haïti à Okinawa
Le deuxième jour poursuivit cette traversée avec Mètkow : Chajé—Déchajé des artistes martiniquais Sésé Niyabja et Zayou, où le Bèlè, pratique ancestrale de la Martinique, faisait du corps un lieu de mémoire, de transmission et de guérison collective. Puis vint The Creole Pig de Dudley Alexis, qui retraçait l’histoire de l’abattage du cochon créole dans les années 1980. Derrière cet épisode, ce documentaire révèle la destruction d’une souveraineté écologique, économique et culturelle haïtienne.
Avec NUCHI-GAFŪ du SHIDI-GAFŪ, Riko Sugama et son collectif faisaient dialoguer Haïti et Okinawa, deux îles marquées par la violence de l’histoire, la militarisation et la persistance de savoirs insulaires qui continuent de résister. Enfin, le film barullo a la orilla des Las Nietas de Nonó explorait les mémoires coloniales de Porto Rico à travers ses paysages côtiers et ses communautés.
Autant de propositions qui prolongeaient les questions déjà ouvertes dans le jardin, à savoir comment préserver des mondes menacés, comment transmettre des mémoires laminées, comment continuer à habiter la Terre autrement ?
La clôture du festival réunissait Jason Allen-Paisant et James Noël pour des “offrandes poétiques” au cœur même du jardin tropical. Puis belle surprise pour une belle merveille: Manzè rejoignait James Noël pour interpréter Imamou a cappella. Puis le poète achevait sa lecture par cette phrase extatique : “On mourra, on mourra, on mourra autant de fois que nécessaire jusqu’à ce que la vie s’en suive… “
À peine les derniers mots s’étaient-ils dissipés sous une pluie d’applaudissements que les premières notes de Kem Pa Sote, de Boukman Eksperyans, faisaient danser artistes, commissaires, visiteurs et habitants de Berlin devant le kiosque de Choublak. En quelques instants, l’installation cessait définitivement d’être une installation pour devenir un lakou, mûr pour la fête, la rencontre et la convivialité.
On comprenait alors ce que Bwa Kayiman: Crossing the Mangrove avait tenté de construire. Inscrit dans une recherche curatoriale de long cours menée par la HKW, le festival ne cherchait pas seulement à commémorer l’héritage, toujours inachevé, de la Révolution haïtienne mais proposait également de relire notre époque à partir d’elle; et ceci, non pas en faisant d’Haïti un objet d’étude mais en la reconnaissant comme une source de pensée capable de dialoguer avec le monde.
Car d’Haïti au Brésil, du Belize à Porto Rico, de la Colombie à Okinawa, les empires peuvent conquérir des territoires, déplacer des peuples, brûler des archives ou rebaptiser les paysages. Mais ils ne savent pas créer. Or, créer demeure la plus profonde des souverainetés.
Pendant un week-end, à Berlin, cette souveraineté a pris la forme d’un jardin traversé par une mangrove. Et chacun de ceux qui s’y est aventuré est reparti avec l’intuition que la mangrove n’est peut-être pas seulement un paysage, mais une manière d’habiter le monde. Et aussi de le préserver.
