« Vers la promotion automatique en marge de la rentrée scolaire 2026-2027 ou dix (10) propositions »

Le capital humain dont parlait Gary Becker, prix Nobel de l'économie, accédant à des postes de responsabilité de l'État s'offre un spectacle hideux aux écoliers entrant en 1ère année d'études.

Yves ROBLIN
10 août 2026 — Lecture : 11 min.
« Vers la promotion automatique en marge de la rentrée scolaire 2026-2027 ou dix (10) propositions »

Elèves de 9ème année en examen

Le capital humain dont parlait Gary Becker, prix Nobel de l'économie, accédant à des postes de responsabilité de l'État s'offre un spectacle hideux aux écoliers entrant en 1ère année d'études. Il est temps qu'on trouve un dénouement heureux à la crise inter-haïtienne à l'approche de la rentrée des classes. Entre-temps, le processus électoral s'est enclenché sous un fond d'incertitude croissante en raison de la position deux poids deux mesures du Gouvernement en place.

De surcroît, j'ajoute pour dire que le système éducatif haïtien est marqué par l'échec scolaire notamment au niveau de certaines écoles congréganistes et des écoles publiques. Et on a même l'impression que le pays lui aussi est émaillé de défaites. À chaque fois qu'on trouve un modus operandi à une crise politique, brusquement, le pays replonge dans l'ignominie et la honte avec des manifestations intempestives et des grèves sauvages.

Je rappelle et préconise, en termes de monitoring des mesures prises, la décision du Ministre P. J. Agénor CADET du Gouvernement Joseph-Moïse en date du 14 avril 2020 allant dans le sens des antidotes pour combattre le redoublement et l'abandon, voire les années-élèves gaspillées pour parler de faiblesse au niveau de l'efficacité interne du secteur, en tablant sur la promotion automatique au premier cycle du Fondamental (1ère à la 4ème Année).

Sans omettre le phénomène des surâges qui est transversal et récurrent dans le système éducatif avec plus de 72 % comme corollaire de l'échec scolaire. Et même le préscolaire de trois à cinq ans n'est pas épargné par cet état de fait.

Toutefois, la tendance qui se dessine au niveau du paysage éducatif haïtien c'est que le Ministère de l'éducation voulait passer de la pédagogie de l'échec à la pédagogie de la réussite.

Il faut dire que l'institution a déjà expérimenté en année 2007-2008, sous le Ministre Gabriel Bien-Aimé du Gouvernement Alexis-Préval, la rénovation de l'enseignement secondaire s'appuyant sur l'approche socioconstructiviste de Vygotsky tout en se démarquant du behaviorisme de Watson voire de Bloom avec des cours de remédiation pour les élèves n'ayant pas satisfait des scores exigés aux fins d'installation des compétences pour être promus.

Et quelques années plus tard, soit en 2015, le Ministère sous le leadership du Ministre Nesmy Manigat du Gouvernement Paul-Martelly, a décidé d'annuler les évaluations officielles de 6ème année fondamentale ainsi que celles du Baccalauréat (1ère partie) à la satisfaction des parents d'élève. Bien que certains observateurs émettent des réserves sur cette décision, arguant qu'elle va avoir des incidences sur la performance des sortants en raison de l'absence des mesures d'accompagnement.

Il est à noter que la mesure récente à la passation automatique intéresse au premier chef les trois premières années de l'enseignement de base ou l'ancien-primaire. Et des mécanismes ont déjà été envisagés par les structures compétentes pour faire asseoir cette mesure.

Aussi faut-il bien se rappeler que lors de la Réforme Bernard des années 80 sous le Gouvernement de Jean-Claude Duvalier, le Ministère a expérimenté la passation automatique au niveau du 1er cycle ainsi que la langue créole comme langue d'enseignement et langue objet dans la perspective d'une meilleure performance des apprenants (voir la loi de 1979 sur l'introduction du créole dans l'enseignement, citée par Pierre Delima in « Constitutions, lois et Éducation en Haïti, 1801-2011 »).

Dans la même veine, l'institution éducative en tant qu'organe de régulation doit apporter des correctifs dans le système d'évaluation scolaire en faisant respecter la mesure légale selon laquelle la moyenne de passage est cinq (5) pour ainsi dire dans les autres classes, que ce soit dans les écoles confessionnelles, que ce soit dans les écoles laïques, publiques ou privées. En regard des examens officiels de 6ème AF (annulés), 9ème AF et du Bac (S4) où le Ministère requiert cinq (5) comme score de réussite.

Et dans le même registre, mon professeur de sociologie de l'éducation Guy Alexandre de l'École Normale Supérieure soutient que « les parents d'élèves qui perçoivent déjà l'école comme une promotion sociale voire une bonne chose mesurent l'efficacité d'un système éducatif à l'aune des résultats aux évaluations officielles de 9e AF et du Bac. En clair, si leurs progénitures réussissent, le système est efficace. »

Quid de la passation automatique dans tout cela ? Et quelles recommandations faire ?

La passation ou promotion automatique consiste à faire passer les élèves en classe supérieure sans tenir compte du fait qu'ils aient atteint les normes de performance attendues ou qu'ils aient maîtrisé ou non les apprentissages enseignés. Définition rapportée par Norbert Ilboudo dans sa thèse de maîtrise portant sur l'efficacité interne dans le système éducatif au Burkina Faso, Laval, 2019.

En se référant aux enquêtes de PISA*, Crahay (2007) procède à une analyse comparative des rendements en lecture, en mathématiques et en sciences. L'auteur arrive à la conclusion suivante : que plusieurs pays qui optent pour la passation automatique (Japon, Finlande, Suède) se caractérisent par des scores généralement excellents.

Sans pour autant faire de la passation automatique une panacée, cette observation permet de réfuter l'association des idées qui ferait de cette passation le synonyme de baisse de qualité ou de laxisme, voire l'école des fans comme disent les Haïtiens.

En voici quelques propositions :

  1. Une nouvelle enquête est à réaliser pour actualiser les données existantes.

    La photo du parc scolaire, particulièrement le 1er cycle ou cycle d'alphabétisation et d'éveil concernant les enfants de la tranche d'âge de 6 à 10 ans ou de la 1ère à la 4ème Année Fondamentale. Selon l'enquête scolaire 15-16 du Ministère de l'Éducation, on a enregistré quelques 4 millions d'élèves dont plus de 1,9 millions au niveau du 1er cycle, 150 mille enseignants et 18 500 écoles au niveau du Préscolaire, du Fondamental et du Secondaire. Avec des taux de redoublement et d'abandon avoisinant respectivement 17 et 15 % au niveau national. Pour une population d'environ 12 millions d'habitants d'après l'IHSI, extrapolation des données 2003 jusqu'au 2020. Voir le tableau des statistiques ci-dessous.

  • Une politique d'aménagement linguistique

    La langue est un déterminant de la qualité pour permettre aux enfants d'acquérir des connaissances valides. Et que ces apprenants sortent avec des compétences transversales, comportementales et transférables en termes de communication. Lors de la réforme Bernard, le ministère était en chantier avec l'Institut Pédagogique National (IPN) qui traduit les matériels didactiques dont les manuels scolaires en créole. Pour asseoir la réforme, le gouvernement d'alors a fait voter la loi de 1979 sur l'introduction du créole dans l'enseignement comme langue objet et langue d'instrument et pris le décret-loi du 30 mars 1982 sur la réorganisation du secteur. Les recherches ont indiqué qu'il y a un lien étroit entre la langue maternelle et le rendement scolaire des apprenants.

  • Un socle commun de connaissances et de compétences

    Eu égard à la réforme des curricula amorcée en 2015, on doit se fixer sur un socle commun de compétences et de connaissances par ordre d'enseignement tout en intégrant des cours de civisme, de TIC et de langues. Au niveau de ce cycle, les enfants doivent apprendre à lire, à écrire, à compter, à calculer et même à communiquer. C'est toute la littératie et la numératie, notamment en termes de nombre de mots à lire par minute.

  • Le renforcement de l'Inspection scolaire

    L'inspection des écoles est lacunaire dans les 96 districts scolaires des 10 directions départementales d'éducation du pays. Le rapport écoles-inspecteurs est aberrant. Plus de 20 écoles en moyenne pour un inspecteur, sans nier celles d'accès difficile. Faute de moyens, c'est-à-dire manque de véhicules et de motos, ils n'arrivent pas à visiter toutes leurs écoles. Absence de motivation, rares sont ceux qui passent dans des écoles de proximité voire des écoles d'accès difficile. Il est à rappeler que les inspecteurs ont un double rôle, à savoir : un rôle d'administration et un rôle de pédagogie. Dans cette optique, il faut renforcer cette entité, élément important pour le pilotage stratégique du secteur. L'école ne doit pas être perçue comme une boîte noire. Et l'institution éducative n'a qu'un seul instrument pour mesurer la performance scolaire des enfants, soit les évaluations officielles.

  • Le behaviorisme ou le socioconstructivisme : quel choix faire ?

    De nos jours, il y a trois courants pédagogiques en vogue en Haïti : « le constructivisme de Piaget, le behaviorisme de Watson et le socioconstructivisme de Vygotsky ». La pédagogie de Piaget s'apparente beaucoup plus à la petite enfance. Tandis que le behaviorisme ou la pédagogie par objectifs (PPO) est développé lors de la mise en œuvre de la réforme Bernard, surtout au niveau de l'École fondamentale des trois cycles. Ce type de pédagogie est en congruence avec le niveau de taxonomie de Bloom pour le montage des prototypes d'examen de formulation QCM, appariement et soit de niveaux fort, moyen et faible. On peut toujours l'adopter comme méthode pédagogique. Lev Vygotsky, dans son concept de « Zone Proximale de Développement (ZPD) », prône l'Approche Par Compétences (APC) ou le socioconstructivisme où l'on part de la méthode inductive pour arriver à la méthode hypothético-déductive. Cette approche est expérimentée lors de l'implémentation du Secondaire en 2007-2008, considérée désormais comme année de base de la réforme.

  • Un seul manuel

    En dépit des progrès récents des multimédias avec l'e-book et l'e-learning par rapport à la formation à distance, le manuel scolaire reste l'outil le plus important des matériels didactiques dans l'acquisition des connaissances par les élèves. En ce sens, le ministère doit envisager la possibilité que les contenus et activités d'apprentissage en rapport avec les programmes des quatre années du 1er cycle du Fondamental soient incorporés dans un seul ouvrage scolaire. La durée du manuel est de trois ans avec la possibilité de faire des prêts aux élèves. Dans ce manuel, on peut retrouver les sciences sociales, les sciences expérimentales, la communication créole, la communication française et les mathématiques ainsi que des activités à réaliser en salle.

  • Un plat chaud par jour à chaque enfant

    Dans les négociations avec les agences d'aide, le Ministre doit solliciter une assistance significative pour les établissements en vue de les doter en cantines et en cafétérias. Un plat chaud est nécessaire à l'école. Et un kit alimentaire à la fin de chaque semaine aux élèves est tout aussi important. On doit envisager également une diète équilibrée garantissant l'apport en calories au quotidien en faisant place aux produits bio pour la santé scolaire des enfants. Aussi l'impact de cette mesure est-il indéniable sur les marchés locaux et par ricochet sur la réduction de la pauvreté, l'un des Objectifs de Développement Durable (ODD) du système des Nations-Unies.

  • La qualification des maîtres

    L'existence d'un corps enseignant outillé est un déterminant éprouvé de la qualité de l'enseignement. Puisque pour atteindre l'objectif de la scolarisation universelle, cela doit passer également par un effort d'efficacité comme l'exige l'ODD4 via la formation continue et en cours d'emploi pour les enseignants. Je pense que le Ministère doit impliquer davantage les facultés des sciences de l'éducation dans la formation initiale des maîtres sur la base de contrat-plan avec les universités accréditées. Le ministère peut élaborer, à travers ses structures compétentes, des modules de formation continue pour les maîtres en exercice, basés à la fois sur les contenus disciplinaires et les compétences professionnelles exigées par l'exercice du métier.

  • Une base de données fiable

    La réingénierie de l'institution éducative est un mécanisme de premier plan pour une administration de l'éducation plus transparente et responsable. En effet, le pilotage stratégique avec une base de données valide pour faire le management du flux des élèves est tout aussi impératif aux fins d'atterrissage de la passation automatique. La carte scolaire va alimenter la base de données, à partir d'enquêtes régulières, dans le système d'information pour la gestion de l'éducation (SIGE). Grâce à la génération des indicateurs scolaires et économiques du SIGE, les autorités pédagogiques vont s'informer en temps réel pour une optimisation des ressources allouées et aux usagers d'avoir accès aux données par une réorganisation des sites du Ministère. Faut-il bien se souvenir que nous vivons à l'ère de la révolution cybernétique marquée par les avancées de l'Intelligence artificielle. Et comme j'avais dit tantôt à un responsable départemental d'éducation, il faut créer un lien entre les travaux de high-tech de l'institution éducative et l'IA.

  • L'accès gratuit des enfants de 6-11 ans à l'école

    Selon les prescrits constitutionnels (Article 32.1) et les grands objectifs du plan d'éducation, les pouvoirs publics travaillent pour faire de l'obligation scolaire une réalité en Haïti ainsi que de la gratuité qui en est le substrat, en mobilisant tous les moyens nécessaires pour que cet objectif s'applique aux deux premiers cycles de l'école fondamentale en 2025 et aux trois cycles à l'horizon temporel 2030 en regard de l'ODD4 des Nations-Unies. L'État développe des mécanismes pour que tous les enfants de 6-11 ans aient une place assise à l'école en accroissant les structures d'accueil à des fins de réhabilitation, de reconstruction et de construction des écoles dans les milieux ruraux et urbains pour réduire les disparités scolaires. Ceci répond évidemment aux exigences de la communauté internationale, à savoir la satisfaction du droit à l'éducation, figurée dans la Convention relative aux droits de l'enfant. Pendant qu'on va faire de la massification de l'enseignement en satisfaisant la demande sociale des familles, on doit penser à une politique malthusienne selon laquelle des mesures drastiques allant dans le sens de la diminution des naissances seront tout aussi bien à expérimenter.

  • Au bout de piste, faut-il bien profiter de la décision ministérielle sur la passation automatique des enfants en année supérieure pour créer un cercle vertueux dans le système éducatif haïtien aux fins d'une école haïtienne qui puisse répondre aux attentes des familles en particulier et de la société en général en termes de rentabilité sociale. Toutefois, les décideurs politiques aux plus hautes sphères de la planification doivent trouver un dénouement heureux aux crises cycliques ayant bousillé le monitoring des programmes-projets s'inscrivant particulièrement dans les plans d'éducation du pays, soutenus par les Partenaires Techniques et Financiers (PTF) comme l'UNESCO, l'UNICEF, la BID et la Banque Mondiale.

    Répartition des élèves du 1er cycle fondamental par secteur et milieu selon l'année d'étude et sexe

    Source : DPCE/MENFP.

    PISA : Programme International de Suivi des Acquis.

    Texte de référence : Pacte National pour une Éducation de Qualité, 2010.

    Yves ROBLIN, Diplômé de l'Institut International de Planification de l'Éducation de Paris et de l'École Normale Supérieure de Port-au-Prince. Auteur d'« un 20e siècle, riche en évènements et en inventions : le cas d'Haïti », paru en 2026, 436 pages.