Haïti à la croisée des chemins : Exigences et vision pour des élections de refondation nationale

Le moment est venu, ou viendra bientôt, où le peuple haïtien sera appelé à se prononcer dans les urnes.

Eric Rolex Joseph
11 août 2026 — Lecture : 7 min.
Haïti à la croisée des chemins : Exigences et vision pour des élections de refondation nationale

Un électeur consultant les listes d'un bureau de vote

Le moment est venu, ou viendra bientôt, où le peuple haïtien sera appelé à se prononcer dans les urnes. Cet exercice démocratique, loin d'être une simple formalité constitutionnelle ou un rituel stérile, doit constituer l'acte fondateur d'une renaissance nationale. Trop longtemps, nos joutes électorales ont souffert du piège de la démagogie creuse et des promesses sans lendemain. Ce que j'attends des prochaines élections, c'est un sursaut programmatique, une vision claire et rigoureuse pour arracher notre pays à la précarité structurelle et le propulser vers la modernité.

I. De la sécurité reconquise : préalable absolu à toute refondation

Il faut le dire simplement, et le répéter tant qu'il le faudra : aucune politique ne peut réussir tant que l'État n'a pas repris le contrôle du territoire national. La sécurité n'est pas un sujet parmi d'autres, elle est le socle indispensable sans lequel rien d'autre ne tient. Trop longtemps, nous avons vécu dans un pays où le citoyen ne peut circuler, travailler, épargner ou envoyer ses enfants à l'école sans craindre pour sa vie. Un tel pays n'est pas gouverné, car il est tenu par la peur, au profit exclusif de ceux qui la font régner. C'est pourquoi ce que j'attends des candidats, ce ne sont pas des mots rassurants sur la sécurité, mais un plan clair et une méthode rigoureuse.

Pour concrétiser cette vision, la priorité absolue consiste à reprendre le contrôle du territoire. L'État doit impérativement reconquérir, quartier par quartier et département par département, les zones qui sont aujourd'hui contrôlées par des groupes armés. Cette entreprise de grande envergure demande un plan précis, balisé par des étapes claires et des objectifs vérifiables, loin de toute improvisation dictée par l'urgence du moment.

Cette reconquête territoriale exige la mise en œuvre d'un plan structuré de désarmement. Il ne suffit pas d'exiger que les armes soient déposées, il faut organiser activement les conditions concrètes pour que cela arrive. Cela implique d'instituer des mécanismes transparents pour collecter et détruire les armes, tout en offrant des garanties de sécurité nécessaires pour ceux qui acceptent de les remettre aux autorités.

Ce processus de désarmement doit également s'accompagner de programmes de réinsertion économique pour ceux qui acceptent de quitter les groupes armés. Pour réussir, une distinction claire doit être établie entre les dirigeants, qui doivent répondre de leurs actes devant la justice conformément à la loi, et les exécutants. Ces derniers, souvent poussés par la précarité, ont besoin d'un parcours de réinsertion sociale plutôt que d'une approche uniquement punitive.

Le succès de cette démarche repose fondamentalement sur la nécessité de reconstruire les forces de l'ordre. La Police nationale doit être renforcée en termes d'effectifs, d'équipement et de formation. Ce processus requiert un contrôle strict du recrutement pour garantir l'intégrité de l'institution, et doit s'accompagner d'une chaîne de commandement transparente ainsi que de mécanismes de supervision internes pour prévenir toute forme de corruption.

Parallèlement, un effort majeur doit être déployé pour sécuriser les axes de communication du pays. Les routes nationales, les ports et les zones frontalières doivent redevenir libres de circulation pour tous les citoyens. Cet enjeu est vital car, sans la libre circulation et la sécurisation des transports, aucune activité économique ne peut se développer normalement.

Face à l'ampleur du défi, l'appui de partenaires étrangers peut être sollicité pour renforcer les capacités sécuritaires internes, mais cet appui doit impérativement rester sous la supervision des autorités nationales. Cet accompagnement extérieur doit demeurer temporaire, avec un calendrier précis pour le transfert intégral des responsabilités vers les institutions haïtiennes.

Enfin, l'efficacité de ce plan dépend d'une justice qui accompagne rigoureusement les mesures de sécurité. Une politique de sécurité sans un système judiciaire fonctionnel perd son efficacité, car l'absence de suites judiciaires et la persistance de l'impunité favorisent la reprise des cycles de violence. C'est à cette seule condition, une sécurité rétablie par une méthode structurée et non par de simples déclarations, que les réformes de fond pourront réellement aboutir.

II. Des choix économiques fondamentaux : emploi, croissance et régime économique à définir

Une fois la sécurité rétablie, ou du moins engagée sur cette voie, se pose une question de fond : quel modèle économique Haïti veut-elle adopter ? Trop longtemps, nos dirigeants ont évité cette question, par prudence politique ou par calcul électoral. Faut-il un modèle libéral, un modèle mixte, un protectionnisme ciblé dans certains secteurs, ou une combinaison réfléchie entre ouverture aux capitaux étrangers et protection de nos intérêts stratégiques ? Chaque candidat sérieux doit répondre clairement à cette question, car c'est elle qui donne sa cohérence à tout le reste de la politique nationale.

Pour donner corps à ce choix de régime, le premier engagement majeur consiste à bâtir une croissance forte et partagée, dont les résultats se mesurent non seulement en chiffres macroéconomiques, mais directement dans le pouvoir d'achat réel des citoyens. Cette dynamique doit permettre d'atteindre l'objectif ambitieux de créer plus de quatre millions d'emplois en cinq ans. Pour garantir la transparence de cette politique, cette création d'emplois sera encadrée par un calendrier strict, secteur par secteur, et fera l'objet de chiffres suivis et publiés chaque année auprès du grand public.

Afin de soutenir cette croissance, l'accent doit être mis sur le retour massif des investissements, qu'ils soient portés par les Haïtiens ou par les acteurs étrangers. Cela demande avant tout un cadre légal stable et prévisible, capable de rassurer les investisseurs sur le long terme. Les efforts financiers devront cibler en priorité les secteurs d'avenir, notamment l'intelligence artificielle et les nouvelles technologies, la production d'électricité, le tourisme, ainsi que la construction en hauteur pour répondre efficacement à l'expansion de nos villes.

Cette attractivité passe nécessairement par l'ouverture et la modernisation de nos infrastructures logistiques à travers l'ensemble du territoire national. Il convient d'ouvrir les ports dans tout le pays, brisant ainsi la centralisation exclusive dans la capitale, tout en menant en parallèle un plan de modernisation des infrastructures aéroportuaires.

Sur le plan administratif, l'État doit décréter la fin des procédures lourdes qui freinent la création d'entreprises et pénalisent les opérations commerciales courantes. En réduisant les délais, les coûts et la bureaucratie, le pays se dotera d'un environnement favorable pour encourager l'entrepreneuriat local tout en réussissant à attirer les capitaux internationaux.

Cette ouverture économique requiert également la libéralisation des secteurs clés de l'activité nationale et la fin définitive des monopoles sous toutes leurs formes. Pour piloter l'ensemble de ces réformes et orienter l'action publique sur des bases réelles, la réalisation d'un recensement national à jour s'impose comme une nécessité absolue, sans laquelle aucune politique publique sérieuse ne peut être bâtie.

Le renouveau économique dépend par ailleurs de la réforme en profondeur du secteur bancaire et du secteur électrique, qui constituent le socle de toute économie moderne. Ces ajustements structurels devront s'accompagner d'une baisse ciblée des taxes et des impôts, une mesure fiscale indispensable pour stimuler l'activité globale des entreprises et redonner immédiatement du pouvoir d'achat aux foyers.

Enfin, le projet économique se parachèvera par la création d'un marché boursier national. Cette nouvelle institution financière permettra aux entreprises locales de diversifier leurs sources de financement et de lever des fonds de manière autonome, en s'affranchissant de la dépendance exclusive vis-à-vis du seul crédit bancaire.

L'ensemble de ces réformes ne forme pas une simple liste d'intentions séparées, mais les pièces interdépendantes d'un seul et unique projet économique cohérent pour l'avenir de la nation.

II. De la réforme de l'administration publique

Aucune de ces ambitions ne pourra s'inscrire dans la durée sans une véritable et profonde réforme de l'administration de l'État. Trop souvent au cours des dernières années, les institutions publiques ont été détournées de leur mission première pour être utilisées comme des outils de clientélisme politique, au détriment direct du service fondamental qui est pourtant dû à l'ensemble de la population.

Pour inverser cette tendance, l'école doit impérativement redevenir une priorité nationale majeure. Cela implique d'investir massivement dans la qualité globale de l'enseignement, de mettre l'accent sur la formation continue et la valorisation du statut des enseignants, et de réhabiliter les infrastructures scolaires, en ciblant tout particulièrement les zones rurales qui ont été trop longtemps laissées de côté.

En parallèle, la lutte contre la corruption doit être érigée en discipline quotidienne et non plus servir de simple slogan politique. Il ne suffit plus de dénoncer verbalement ces pratiques destructrices, il faut démanteler méthodiquement l'intégralité de leurs mécanismes sous-jacents. Cette démarche exige l'établissement d'une justice réellement indépendante des pouvoirs politiques, l'attribution de véritables moyens financiers et techniques aux organes de contrôle, ainsi qu'une transparence budgétaire absolue et vérifiable à tous les niveaux de la structure étatique.

Enfin, l'assainissement de l'État exige de réduire drastiquement le personnel incompétent afin de rétablir durablement le principe du mérite. L'administration publique haïtienne se trouve aujourd'hui lourdement gonflée par des vagues de recrutements basées sur le favoritisme plutôt que sur l'aptitude réelle des agents. Une authentique réforme administrative impose donc une évaluation sérieuse du personnel en exercice, une réduction rigoureuse et méthodique des effectifs superflus ou inaptes, et l'instauration systématique de concours d'accès à la fonction publique fondés de manière exclusive sur les compétences.

Conclusion 

Ce que j'attends des prochaines élections, en somme, ce n'est pas une liste de vœux pieux, mais l'engagement clair d'une génération de dirigeants prêts à sortir enfin le pays du cycle de stagnation dans lequel il est enfermé depuis trop longtemps. Il revient à ceux qui demanderont notre vote de répondre, non par des discours, mais par des plans précis, des délais réalistes et des mécanismes vérifiables de reddition de comptes. Le peuple haïtien, dépositaire d'une histoire trop souvent trahie par ses gouvernants, est en droit d'exiger, cette fois, la méthode, la transparence et la vision.

Par Eric Rolex Joseph, Maître en Politiques publiques, Executive MBA, ancien Cadre de l'USAID en Haïti, Actuel Cadre du Comté de Broward de l'État de Floride, Fulbright Scholar