La construction de la route est périlleuse. Elle est aussi possible, pourvu que tous les Haïtiens acceptent la volonté, l’intelligence, la sagesse, l’humilité, le patriotisme, le courage et le sacrifice requis. Je dis ceci : que le traceur de route et ses compagnons tiennent leurs paroles et assument leurs responsabilités avec, je souligne, une bonne dose de prise de conscience nationale et de repentance nationale ! Eles sont, respectivement, les malversations et les fautes collectives commises contre la nation et la sincère reconnaissance de ces trahisons.
L’itinéraire est long. Je mets les flèches pour mieux l’illustrer. Nous devrons : traverser la plaine boueuse de la société déchirée → gravir les montagnes raides de la violente lutte des classes → plonger dans la vallée des larmes – les larmes des bourgeois désembourgeoisés, de la classe moyenne appauvrie et des démunis désespérés → sillonner les sites de débris nationaux où tout le monde se trouve dans la même grande poubelle nationale → passer par le grand carrefour à quatre chemins – la haine, l’abêtissement, le rejet et l’humiliation du peuple → parcourir les sentiers minés de mauvais souvenirs – bay kou bliye pote mak sonje → franchir les barrières de la citadelle de l’injustice → et arriver enfin à la terre promise où règnerait le consensus politique, social et économique pour le salut national. Alors, méditons sur cette matière à réflexion.
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Matière à réflexion : 1- La nation haïtienne, imprégnée de la théorie du complot, sans cesse trahie par ses propres dirigeants – sans aucune vision nationale de progrès et sans aucun leadership éclairé – est aujourd’hui plongée dans, je le dis fort, la plus profonde crise de confiance de son histoire : la méfiance entre les dirigeants et les dirigés, entre les dirigeants eux-mêmes et entre les dirigés eux-mêmes. Pour s’en sortir, on doit se parler, s’écouter, s’apprendre, se comprendre et s’entendre sur l’essentiel : l’intérêt national. 2- En dépit de ses causes internes et externes et de l’internationalisation des problèmes nationaux dans ce monde interconnecté, notre problème national est, avant tout et par-dessus tout, national. Il ne peut être vraiment résolu que par nous, la nation haïtienne, toutes classes, races, couleurs, religions et idéologies confondues. 3- Haïti – vu l’état de son État failli et sa décomposition politique, économique et sociale – n’est pas réformable ; toute réforme ne serait qu’un pansement sur une plaie béante, des rustines sur des pneus crevés partout : pansman pap fè anyen pou java a ; kawotchou peyi a pa kab pran patch ankò. 4- Haïti nécessite une profonde transformation ou une révolution, le mot qui fait peur, préférablement et possiblement pacifique. |
Il peut s’agir d’une belle aventure nationale. Qui aurait imaginé un Haïtien bourgeois – mesuré à l’aune et à l’image de la société haïtienne – pointer du doigt la bourgeoisie sans foi ni loi à laquelle il appartient pour tracer la route vers une nouvelle Haïti ? C’est Richard Coles, dans une vidéo politico-publicitaire pour la présentation de cette route. Il se présente au grand public, avec une aise notable : « Je suis Richard Coles, Haïtien, entrepreneur, en effet, membre du Groupe Coles, [...] ; on a décidé de tracer une route, humblement, pour Haïti. » Très bien ! Il veut sortir du fourre-tout entrepreneurial, se distinguant des entrepreneurs non-entreprenants, charlatans, arrogants, piteux et paresseux du pays.
Soulignons qu’on se sert souvent du qualificatif ‘’entrepreneur’’ comme d’un brevet de compétence socio-politico-économique en Haïti. C’est le mot de passe de l’autre, l’idiot heureux et audacieux, pour ouvrir la porte de la primature, le seul pouvoir corrompu de notre fausse république en crise.
Compatriote Coles le sait : la bourgeoisie haïtienne est un produit brut invendable – une matière première humaine politico-économique et socio-culturelle à transformer. Sans haine.
Avant et plus que tout, une telle interview, aux temps les plus durs de notre pays depuis son indépendance, induit à la réflexion, une réflexion à l’envergure de la vision de Coles d’Haïti.
L’interview se poursuit sous la direction de Guy Ferolus. Il est, entre autres, écrivain, chercheur et youtubeur du paysage médiatique d’Haïti. Le décor est simplissime. L’intervieweur, ahuri et moins détendu que son interlocuteur, s’ajuste sur sa petite chaise. Il ne définit ni le ton ni le cadre thématique de l’interview. On lui reproche d’être intimidé par Coles. Conciliant, il lui donne le champ libre dans ses envolées. Peut-être a-t-il raison. Il s’entretient et s’entend avec son interlocuteur sur la tragédie de son pays. Veut-il éviter une confrontation intellectuelle, notre traditionnel fѐkoupefѐ, inopportune et inutile ? Il doit avoir raison.
Je laisse jouer la vidéo. J’observe Richard Coles, élégant, affable, tout beige vêtu, costume deux pièces, probablement de la laine légère, très estival, du Bon Chic, Bon Genre (BCBG) français – à l’image de sa vision attractive, « sexy, » dit-il, du pays. C’est le contraire de la lourdeur, de la raideur et de l’épaisseur esthétiques de la bourgeoisie haïtienne qu’il représente. Je mesure ses mots bien martelés. Je scrute sa gesticulation théâtrale. Je décèle ses vives émotions.
Désinvolte, cool, l’homme d’affaires s’exprime. Loquace, son temps de parole est aussi long que sa route à tracer. Il démarre, redémarre, traversant à grandes enjambées le territoire socio-politique du pays dans tous les sens. Je suis obligé de reprendre les flèches. Il saute du coq à l’âne, prenant : la beauté, la profondeur et la grandeur de la révolution haïtienne → l’histoire, la culture et l’économie → les forces et les faiblesses de la nation → l’attachement aveugle de la nation au passé → les « conneries des salons diplomatiques » → le nécessaire nettoyage des « mauvaises pratiques politiques » → les « 135 façons haïtiennes » de préparer le riz → la fin de la « politique de doublure » → le rachitisme de nos élites loin d’être à la hauteur du « beau peuple pacifique » → l’incapacité des hommes d’affaires « à appréhender l’avenir » → notre irresponsabilité collective face au fardeau de la responsabilité à porter, « reponsablite se chaj » → l’éthique fiscale de sa famille (soutenue par un « nou se moun ki frekan », nous sommes des gens qui se respectent) → la remise du trophée questionnable de la transition démocratique à l’ancien président transitionnel Jocelerme Privert, et ancien ex-directeur de la Direction Générale des Impôts (DGI) → la richesse inexploitée de l’africanité, la francité, la mondialité et la créolité de notre culture → le style langagier de la chanson de sa fille – ‘’enjolivée’’ à coups de langѐt manman w (enculez votre maman) – inspirée, sciemment ou inconsciemment, du Black rap libertaire des révoltés sociaux des années 1990 aux États-Unis, etc.
Par-dessus le marché, il y a ce tableau, notre nœud gordien de l’absurde, du tragique et du réel à trancher : un enfant au ventre gonflé, vant balon gonfle, allant à dos d’âne, avec sa mère, sous le soleil tropical, à un dispensaire éloigné où elle ne trouvera personne pour le soigner. C’est l’endroit où l’interview mérite une pause sérieuse. C’est l’Haïti qui nous répugne. C’est le pays où 5,4 million de citoyens, près de la moitié de la population, souffrent de faim aigüe et d’insécurité alimentaire (Programme Alimentaire Mondial, La faim en Haïti atteint un niveau historique : un Haïtien sur deux souffre désormais de faim aigüe, 30 septembre 2024). C’est aussi la volonté exprimée par Coles d’offrir le remède médico-nutritionnel à tous les enfants aux ventres et visages enflés, aux cheveux fins et décolorés et à tous les Haïtiens décharnés au sourire trompeur, dan griyen, torturés par le trio kwashiorkor-marasme-malaria qui fait rage dans la société.
On sent dans l’air l’odeur des ‘’brebis galeuses’’ de la famille Coles ou d’une prise de conscience familiale.
Compatriote Coles, blâmant tout le monde de l’Élite ˗ politique, économique, culturelle et intellectuelle ˗ se montre plus redoutable à l’égard de sa propre ‘’tribu’’ bourgeoise. Il maîtrise bien sa stratégie de communication de crise, the stealing thunder strategy, se dénigrant lui-même, avec toute sa classe. Il veut accroître sa crédibilité en avouant ses propres erreurs et celles de la bourgeoisie. Ainsi, il vole la vedette à ses potentiels adversaires au discours populiste. Il leur enlève toute possibilité de l’avilir.
Alors, à bon entendeur salut : son charme émotionnel est contagieux. Avec Coles, pour avoir une sérieuse conversation politique, on doit s’armer d’une logique solidement précise – fondée sur le « quoi-qui-quand-où-pourquoi-comment » du pays, chiffres à l’appui. Et il faut le convaincre dans l’intérêt du pays dont il est soudainement tombé amoureux. Il a l’air imperméable aux pensées négatives. Notre culture politique, alimentée par des ragots/tripotay yo di, le rend plus fort et plus attrayant dans ses diatribes. L’interview est virale dans les médias sociaux.
Le traceur de route souhaite sortir son pays pris entre l’enclume de la perversité de la bourgeoisie marchande et le marteau de la corruption de la bourgeoisie d’État. Il remet en question la politique traditionnelle peuplée de déclarations fracassantes, de promesses mirifiques et vides de nos politiciens. Il veut réveiller les rêveurs politiques, prendre leurs beaux rêves du pays et les transformer en réalités dans la vie de la nation.
Mais l’ironie, c’est que Coles se régale de ses propres rêves éveillés en se promenant à travers les réalités de sa propre Haïti imaginaire. On y voit des merveilles : le train de la modernité politique, économique et sociale dans lequel s’embarque la nation ; la bonne gouvernance de l’IA qui se met à la barre du pays ; le beau « jeu de la démocratie » que joue le peuple ; la diaspora haïtienne, inspirée du « lobbying juif » à Washington, participant à la renaissance nationale.
S’agissant de la référence à la diaspora juive, un avertissement : nous avons beaucoup plus que le lobbying à apprendre du peuple d’Abraham – l’émigré de la Mésopotamie et fondateur spirituel de la nation d’Israël – la nation de Moshé/Moïse, de Maïmonide, de Baruch Spinoza, d’Albert Einstein (…). Celui-ci avait organisé et dirigé, avant l’Israël de Netanyahou, la première mobilisation de la diaspora juive pour la création de Technion-Israel Institute of Technology, le MIT (Massachusetts Institute of Technology) du micro-État juif, le plus prestigieux centre de recherche scientifique et technologique du Moyen Orient. La Diaspora juive est le bras droit de la diplomatie économique, de l’investissement étranger, du transfert de technologie, du service de renseignement extérieur d’Israël, le Mossad, etc. Nous pouvons nous en inspirer pour Haïti.
Le patriotisme ou l’amour du pays déclaré publiquement par Coles me renvoie directement dans les bras de Spinoza : « Quand nous aimons une chose semblable à nous, nous nous efforçons, autant que nous pouvons, de faire qu’elle nous aime à son tour, » dit le grand philosophe (Baruch Spinosa, L’Éthique, Proposition XXXIII, De l’origine et de la nature des affections).
Enfin, l’interview se résume à un coup de cœur, un coup de foudre d’un compatriote déclaré amoureux de son pays. Coles se montre fatigué, désillusionné, indigné et révolté.
Fatigué de ses propres mauvaises habitudes, Compatriote Coles s’en prend à la bourgeoisie d’État corrompue avec laquelle sa propre famille collabore depuis des générations pour sa propre accumulation du capital.
Désillusionné, Compatriote Coles ne croit plus aux paroles. Il veut agir et se prépare à agir, criant d’en haut, de la hauteur des fortunes d’une oligarchie à laquelle il ne veut plus s’identifier – dans un pays qui s’effondre sous les yeux de tout le monde et avec tout le monde.
Indigné, Compatriote Coles – sous-estimant que toute nation a toujours des ennemis communs, internes et externes, à identifier et combattre – rejette le bouc-émissairisme, le lonje dwѐt. Pourtant, nos ancêtres avaient les ennemis communs à vaincre, dans l’’’Union fait la force’’, pour notre liberté. Nous avons aujourd’hui nos ennemis communs à combattre pour faire de cette liberté notre instrument de progrès. Compatriote Coles, le lonje dwèt, la division et la soustraction ne sont pas des inventions haïtiennes, quand bien même les mauvais perroquets du pays répètent l’ineptie. René Girard – historien, philosophe, économiste, théologien et critique d’art – l’explique mieux que moi (René Girard, Le Bouc Emissaire, Grasset, 1982). Une petite remarque :
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Remarque sur « la division et la soustraction » de Richard Coles : L’Union fait la force, notre Men anpil chay pa lou – pratiquée dans notre bon voisinage, le vwazinay sekou, notre corvée agricole, kòve lan plante rekòlte, notre tontine, men ou sòl et notre refus collectif d’accepter le dénigrement de la nation par l’étranger, denigre youn se denigre nou tout – est la solidarité haïtienne dans la pauvreté, à transformer en poursuite collective du bonheur national. |
Révolté, Compatriote Coles, comme tout citoyen responsable face à sa nation en danger, ne demande pas la parole ; il prend et partage la parole. C’est son droit. Comme tout homme d’action devant son pays moribond, il promet de le sauver. C’est son devoir. Même s’il n’explique rien, il parle avec maestria. Les compliments et les dénigrements, adressés à Coles, affluent dans les conversations tant en Haïti que dans la Diaspora.
En conséquence, une question se pose : s’agit-il d’une vraie révolte ou d’un autre coup de sang bourgeois, d’un autre semblant de couilles/testicules politiques, d’un autre Grenn lan bouda mensonger d’un André Apaid du Groupe 184, le tombeur du président Jean-Bertrand Aristide en 2004 ? Le souvenir du G184 demeure fielleux sur les lèvres de la nation. La réponse est vôtre, nôtre : la vigilance est une nécessité politique.
Maintenant, parlons du médecin, du diagnostic et de la prescription pour sauver la nation gravement malade. Coles est plus qu’un romantique politique fatigué, désillusionné, indigné et révolté. Il offre à la nation un ‘’hôpital politique, économique et social’’ pour faire le miracle. C’est Haïti : 2025-2055 – Un autre chemin, une autre île. Il s’agit, je cite, d’un « Rapport prospectif sur le développement stratégique d’Haïti », produit par le Groupe Coles et le Groupe Macaya. J’en fais, faute de temps, brièvement l’analyse.
Le Rapport se veut, je cite encore, « un exercice prospectif élaboré selon la méthodologie et l’esprit des travaux de Jacques Attali pour la République Dominicaine 2010-2020 ». Attali inspire confiance. Il est un éminent expert polyvalent, l’homme à mille vies : mathématicien, économiste, prospectiviste, humaniste, humanitariste, chef d’entreprise, chef d’orchestre ‘’amateur’’– il faut le voir sur scène dans une partie du premier mouvement, allegro con brio, de la 25e Symphonie de Mozart (La Petite symphonie en sol mineur), l’ouverture du très populaire film, Amadeus – professeur, penseur, écrivain, etc. Le curriculum vitae d’Attali est aussi long que le temps perdu de nos politiciens : deux siècles de politique sanglante et destructrice.
Attali est connu en Haïti comme l’ajusteur de notre voisine, la République Dominicaine (RD). Soudainement, grâce à l’ajustement d’Attali, dit-on, la RD est aujourd’hui debout – avec sa politique, sa société et son économie bien ajustées. On oublie que le cadre et les fondations de la stabilité et du progrès politique, économique et social de la RD avaient été mis en place bien avant l’arrivée d’Attali. Avant d’entrer dans mon analyse, je fais la lumière sur certains faits importants du ‘’miracle dominicain’’, l’inspirateur de Coles et de ses collègues dans leur relevé topographique de la ‘’route du progrès 2025–2055’’ pour Haïti (Tableau 1).
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TABLEAU 1 : LES PRINCIPAUX INDICATEURS DE PROGRÈS EN RD ET EN HAЇTI |
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LA RÉPUBLIQUE DOMINICAINE EN 2010 |
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Indicateurs Politiques (2010) :
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Indicateurs économiques (2010) :
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Indicateurs sociaux (2010) :
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LA RÉPUBLIQUE D’HAЇTI EN 2025 |
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Indicateurs politiques (2025) :
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Indicateurs économiques (2025) :
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Indicateurs sociaux (2025) :
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Sources : Macrotrends (pour les PIB), World Bank Group – Gini Index (pour les inégalités sociales). |
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Tous les principaux indicateurs politiques, économiques et sociaux de la République Dominicaine en 2010 sont supérieurs à ceux d’Haïti en 2025. On comprend pourquoi Compatriote Coles et ses collaborateurs s’alarment. Il nous faut des interventions urgentes pour faire notre propre miracle économique afin que notre pays puisse aussi se lever et marcher. « Lazare, lève-toi et marche, » souhaiteraient-ils que Jacques Attali, le gourou, dise à Haïti.
Je n’ai rien à lui reprocher. Que Jacques Attali soit Français, Dominicain ou Haïtien, j’y suis indifférent. Dans une économie mondiale, mondialisée et mondialiste, on a du mal à tracer les frontières entre le national, l’international et le mondial. D’ailleurs, Haïti – à l’image de sa sélection nationale de football – ne s’est-elle pas internationalisée par sa diaspora, les institutions internationales, les Organisation non gouvernementales (ONG), la charité internationale et les Technologies de l’Information et de la Communication (TIC) que nous ne maîtrisons pas ?
J’ai lu minutieusement Haïti : 2025-2055 – Un autre chemin, une autre île. J’y ai découvert de bonnes et très mauvaises surprises. Pour bien m’expliquer, j’énumère, justice oblige, cinq surprises, entre autres, qui me plaisent dans le texte et cinq autres qui me déplaisent.
Le résumé des bonnes surprises
1- Haïti : 2025-2055 – Un autre chemin, une autre île rompt carrément avec la démarche qui consiste à aller fouiller dans les polycopies de la Banque mondiale et du Fonds Monétaire International (FMI), du Programme des Nations Unies pour le Développement (PNUD) pour rabâcher et reproduire des programmes de développement préfabriqués et des livres blancs inspirés de leurs postulats économiques.
2- Le Rapport, innovant, s’aligne sur la nouvelle révolution technologique et industrielle dont l’Intelligence Artificielle (l’IA) – soutenue par la puissance de calcul de l’ordinateur quantique – est la tête, le cœur, les poumons et l’âme d’une nouvelle civilisation humaine. Toutefois, sachons que l’IA, par-delà la modernisation administrative qu’il facilite, est ce qu’elle est essentiellement : la concurrence et/ou la mise en harmonie de l’Intelligence Humaine (l’IH) et de l’IA, le transhumanisme, l’eugénisme, le possible renforcement physique et intellectuel de l’humain – la possibilité d’une nouvelle humanité peuplée d’humains ordinaires et de surhumains.
3- Le Rapport sacrifie intelligemment nos traditionnels plans de développement obèses – des labyrinthes de projets farfelus dans un ‘’Gosplan’’– au profit d’un plan d’action à cinq dimensions précises, claires et concrètes :
- Un moteur économique dont la « créativité », le « savoir-faire artisanal à haute valeur » et « les services numériques augmentés par l’IA » constituent le carburant ;
- Un ‘’nouveau’’ rapport à l’énergie, une source énergétique basée principalement sur « l’énergie solaire décentralisée et l’autosuffisance locale » (une nouvelle lecture écologique de la crise énergétique du pays) ;
- Un ‘’nouveau’’ rapport au territoire, supporté par une nouvelle approche de la géographie physique du pays et de l’organisation de l’espace urbain et forestier ;
- Un ‘’nouveau’’ rapport au monde soutenu par une nouvelle lecture de l’économie mondiale et régionale, de la diaspora et de la dimension africaine, créole et française de la culture haïtienne ;
- La vente de l’image du pays, basée sur une nouvelle stratégie de marketing touristique et une nouvelle présentation d’Haïti au monde avec ses avantages historico-culturels.
4- Le Rapport nous offre une liste, un peu redondante, de sept « avantages compétitifs d’Haïti », lesquels constituent son principal levier de progrès national : (1) le capital historique, « sans équivalent », (2) la densité culturelle et artistique « exceptionnelle », (3) la diaspora « surdimensionnée et qualifiée », (4) le pont linguistique vers la francophonie, « unique », (5) la géographie du pays, « propice aux énergies décentralisées », (6) des filières agricoles rares, « déjà connues mondialement », (7) une jeunesse nombreuse et une expertise de la résilience (la carte démographique et la fameuse culture de la résilience).
5- Le Rapport nous donne une liste de 28 propositions concrètes sur la « souveraineté numérique et la gouvernance augmentée », un calendrier de travail et des sources de financement (un peu flous) partant « des obligations de la diaspora » pour arriver à « la simplification fiscale ». Malheureusement, je pense, l’IA – intégrée dans la nanotechnologie, la biotechnologie et la neuroscience – bouleverse la souveraineté numérique et dépasse la cybersécurité traditionnelle.
Le résumé des très mauvaises surprises
1- Haïti : 2025-2055 – Un autre chemin, une autre île, une simple liste de projets magnifiques, nous met dans un effroyable ni-ni-ni. Les quelques belles surprises précitées ne constituent ni un rapport prospectif, ni un cadre national pour le redressement de la politique, de l’économie et de la société haïtiennes, ni une stratégie de modernisation pour le renforcement de la nation haïtienne avec sa diaspora. Je suis sûr que l’équipe technique de Coles se retrouve en porte-à-faux face à l’économiste et au prospectiviste qu’est Jacques Attali.
2- Le cadrage macroéconomique du Rapport est introuvable : pas de prévision et de prospective, concernant : les chiffres de croissance, la création d’emplois, l’inflation pendant la période d’attente des fruits de l’investissement massif, les choix budgétaires, la définition des politiques publiques, etc. Attali, dans sa belle lecture de l’avenir du capitalisme libéral (Jacques Attali, Une brève histoire de l’avenir, Fayard, 2006), peut aider l’équipe face à : la robotisation chez les anciens exportateurs d’emplois à bas salaire, l’invasion de l’IA des secteurs serviciels en ligne, le développement de l’économie de la culture, la transformation de l’industrie touristique face au vieillissement de la population dans les pays riches, les inégalités numériques, etc.
3- Le cadre politique est invisible. On ne voit aucun type de régime politique pour assurer : la stabilité, la sécurité, l’ordre politique, l’ordre social, les investissements. Des choix politiques et systémiques s’imposent : La démocratie libérale soutenue par des institutions solides et fiables ou le désordre populiste ? La kakistocratie populiste ou la technocratie progressiste ? La kleptocratie élue ou la social-démocratie ? Le règne temporaire de la pseudo-démocratie corrompue avant la prochaine « transition démocratique » ou l’établissement d’un régime politique ingénieux, créatif, stable, patriotique, démocratique, pour le progrès politique, économique et social de la nation ?
4- Le cadre social est absent. Rien n’est dit sur : l’établissement de l’État de droit pour le vivre-ensemble harmonieux, le devoir des citoyens, la stratégie pour vaincre l’exclusion sociale et démolir ce tableau : « L’enfant au ventre gonflé, vant balon gonfle, allant à dos d’âne, avec sa mère, sous le soleil tropical, à un dispensaire éloigné où elle ne trouvera personne pour le soigner. »
5- Incroyable mais vrai, les grands absents de l’Haïti : 2025-2055 – Un autre chemin, une autre île font peur. Ces cinq mots ne sont mentionnés et expliqués nulle part dans le texte :
- La Justice – indispensable à la réconciliation nationale et la nouvelle Haïti souhaitée – n’est pas là ;
- La Réconciliation nationale – face aux crimes commis par les gangs de l’État, du secteur privé et des zones de non droit – n’est pas là ;
- L’Éducation – indispensable à l’augmentation, à l’amélioration et au renouvellement du capital humain pour la nouvelle Haïti – n’est pas là, ignorant que notre Ministère de l’Éducation Nationale et de la Formation Professionnelle (MENFP), face à l’IA, sera un musée pédagogique de l’Homo sapiens du 19e siècle ;
- La Sécurité – sans laquelle il n’y aura pas de progrès socio-économique – n’est pas là ;
- La Stabilité – dont dépend la mise en œuvre des politiques publiques – est enterrée dans un vœu pieux à la conclusion de l’Haïti : 2025-2055 – Un autre chemin, une autre île.
Tout se passe dans le document comme si rien ne s’est passé en Haïti, notamment pendant les cinq dernières années. Des crimes de haute trahison nationale ont été commis contre, pour répéter après Compatriote Coles, « le beau pays et le beau peuple que nous ne méritons pas » et contre l’humanité. Je comprends l’hypersensibilité du sujet. Mais la thérapie, après ce traumatisme national, ne viendra pas de l’indifférence, du kase fèy kouvri sa, irresponsable.
Je salue l’initiative du Groupe Coles et du Groupe Macaya. Ils essaient de tracer une route pour le pays, malgré le risque du mauvais démarrage vers une destination qui ne serait pas bonne pour la meilleure Haïti voulue. D’abord, il nous faut, je l’ai déjà dit, un ‘’Jugement dernier non revanchard’’ pour la rédemption nationale que nous souhaitons tous. Et, pour que cela soit possible, nous avons besoin d’un Tribunal patriotique capable de condamner, d’acquitter et de pardonner – dans l’intérêt national.
Ainsi, nous apprenons, ensemble, que, pour la construction de la Route nationale et la stratégie de sortie de crise nationale – une Crise conjoncturelle et systémique – personne n’est parfaite ; et rien n’est parfait. Les citoyens de bonne conscience ne peuvent qu’avancer, ensemble, en apprenant, ensemble. C’est là où la volonté, l’intelligence, la sagesse, l’humilité, le patriotisme, le courage et le sacrifice sont indispensables.
Il est temps de regarder notre montre nationale. L’heure est à la réflexion profonde, la parole agissante et l’action patriotique.
Rose Nesmy Saint-Louis, auteur de Le Vertige haïtien – Réflexions sur un pays en crise permanente, ancien économiste au US Bureau of Labor Statistics (BLS).
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