Les élections de 2026 : l’acte final du peuple haïtien

Le 25 juin 2009, dans les colonnes du doyen de la presse, un article a été publié sur l’organisation des élections générales de 2010 ainsi que sur les enjeux qui les sous-tendaient.

Me Camille ÉDOUARD, Jr.
04 août 2026 — Lecture : 17 min.
Les élections de 2026 : l’acte final du peuple haïtien

Electeur dans un bureau de vote déposant son bulletin dans une urne

Le 25 juin 2009, dans les colonnes du doyen de la presse, un article a été publié sur l’organisation des élections générales de 2010 ainsi que sur les enjeux qui les sous-tendaient. Cet article était prémonitoire et annonciateur, c’est certain, d’événements particulièrement difficiles, tant pour la classe politique d’alors que pour l’ensemble du pays. Aujourd’hui, dix-sept ans plus tard, je reprends mon stylo en tant que spectateur avisé et averti afin d’analyser les prochaines élections générales programmées, leurs enjeux et leurs conséquences pour les générations à venir.

L’exercice n’est pas seulement historique : il est aussi civique. Car un pays qui ne sait plus situer ses ruptures, mesurer ses échecs et nommer ses responsabilités finit par confondre l’exception avec la normalité. Depuis plus d’une décennie, Haïti vit une crise cumulative où la question électorale n’est jamais séparée de la sécurité, de l’économie, de la justice et de la souveraineté populaire. C’est pourquoi les élections annoncées pour 2026 ne peuvent être jugées uniquement à l’aune d’un calendrier : elles doivent être évaluées à partir de leur capacité réelle à restaurer l’autorité légitime, à protéger le citoyen et à replacer la République dans le cadre régulier de la démocratie représentative.

La rupture démocratique

Il est un constat qui peut être unanimement établi : le dernier quinquennat normal et régulier de la République remonte au dernier mandat du feu président René Préval. Il est opportun de souligner qu’après les années d’instabilité orchestrées par des mouvements de contestations des opposants au pouvoir d’Aristide (2001-2004), la République a connu une nouvelle transition avec un exécutif bicéphale, formé de Boniface et Latortue. Après plusieurs mois d’« opération Bagdad », une accalmie s’est installée. Un ancien président s’est alors présenté aux élections et a été déclaré vainqueur par les autorités d’alors, appuyées par la mission des Nations unies en place.

Le début du règne de Préval a été marqué par des vagues incessantes d’actes de grand banditisme, comme le kidnapping. Qu’on se le rappelle : un bus entier rempli d’élèves a été enlevé, ce qui a occasionné un virage majeur dans la lutte contre l’insécurité sous l’autorité du chef de l’État. Dès 2007, la population pouvait reprendre ses activités dans certains quartiers difficiles et, progressivement, la situation s’était stabilisée.

Sur le plan politique, la vie politique était résolument démocratique. Le Parlement fonctionnait à plein régime : des ministres et des premiers ministres étaient régulièrement invités, convoqués, interpellés et même censurés par le Parlement. Plusieurs commissions parlementaires ont produit des rapports, un amendement de la Constitution de 1987 a été introduit et des élections de mi-mandat ont été tenues. D’illustres élus ont été désignés et des élections générales ont été organisées à la fin de 2010. Préval, par des choix discutables pour les uns et difficiles pour d’autres, a su maintenir la stabilité. Le tremblement de terre et les ingérences croisées ont toutefois eu raison de ses projets et de ses aspirations légitimes.

Depuis le départ de Préval, le 14 mai 2011, le pays a connu un affaissement politique façonné, une polarisation idéologique renforcée et un raidissement institutionnel névrosé. Aucune compétition électorale n’a été tenue durant les quatre premières années de Martelly. Finalement, sous l’Exécutif Martelly-Paul, avec l’adoption d’un décret électoral circonstancié, des élections générales ont été organisées en octobre 2015. Une nouvelle crise est née desdites élections : le Parlement certes a pu être revigoré, mais le deuxième tour a été reporté sine die. Et une autre transition s’est dessinée afin de finaliser le processus électoral.

Le 5 février 2016, le président sortant a signé un accord politique avec le président et le vice-président de l’Assemblée nationale pour une gouvernance post-Martelly, afin que les acquis institutionnels soient préservés et qu’une sortie honorable soit offerte au président de la République. Cette nouvelle transition a formé un nouveau conseil électoral provisoire, repris les élections présidentielles, organisé les élections partielles de second tour, validé, après vérification, les élections locales, et consolidé l’ensemble des institutions régaliennes de service, notamment la police et les banques. Le 7 février 2017, la République est redevenue stable et démocratiquement gouvernée, avec des élus à plusieurs niveaux. Cette parenthèse transitoire n’était pas moins démocratique, tout au contraire, car elle fut la seule transition fondamentalement démocratique : le président provisoire était élu par ses pairs, le gouvernement était sanctionné par le Parlement et les municipalités fonctionnaient démocratiquement. C’est la première et la seule depuis 1987.

De 2017 à aujourd’hui, la République vit une rupture démocratique assumée. Aucune élection, aucune consultation, aucun contrôle parlementaire depuis 2020. Mis à part les rares moments d’éclaircie, le fonctionnement de l’État est non démocratique. Il ne s’agit pas de balbutiements : il s’agit d’un choix de gouvernance où les mécanismes de contrôle sont inexistants, rendant la population totalement déconnectée des autorités dirigeantes. Une telle situation ne peut que durablement affaiblir l’État. Cette faiblesse a été alimentée et entretenue.

La rupture devient plus visible lorsqu’on l’observe à travers les chiffres institutionnels. Le mandat de la Chambre des députés et d’une partie du Sénat a expiré en janvier 2020, laissant le pays sans Parlement fonctionnel. Depuis cette date, l’exécutif gouverne sans contrôle parlementaire effectif, alors même que les collectivités territoriales ont, elles aussi, perdu leur renouvellement démocratique normal. Dans un système où le contrôle du gouvernement, le vote des lois, l’approbation du budget et la représentation territoriale devraient être assurés par des élus, cette absence prolongée n’est pas un simple dysfonctionnement : elle constitue une suspension de fait de la respiration démocratique.

L’État affaibli et entretenu

L’affaiblissement de l’État haïtien n’est pas seulement le résultat de circonstances malheureuses ou d’un concours de crises successives. Il est aussi le produit d’une longue culture de renoncement institutionnel, d’arrangements politiques provisoires devenus permanents et d’une incapacité chronique à faire respecter l’autorité publique. Lorsque les élections disparaissent, lorsque le Parlement cesse d’exister, lorsque les collectivités territoriales ne sont plus renouvelées, l’État perd progressivement son ancrage populaire. Il devient une administration sans respiration démocratique, un pouvoir sans contrôle, une autorité sans mandat.

Cette situation a créé un vide que d’autres forces se sont empressées d’occuper. Les groupes armés, les intérêts économiques opaques, les réseaux de contrebande et les ambitions politiques sans base électorale ont trouvé dans la faiblesse de l’État un terrain favorable à leur expansion. La sécurité publique, qui devait être la première responsabilité de la puissance publique, est devenue l’enjeu central de la survie nationale. Sans sécurité, il n’y a pas d’école régulière, pas de commerce stable, pas de justice effective, pas d’administration fonctionnelle et, surtout, pas d’élection crédible.

Mais il serait réducteur de penser que l’insécurité explique tout. Elle est à la fois cause et conséquence. Elle prospère parce que l’État s’est retiré, mais l’État se retire davantage parce que l’insécurité progresse. C’est ce cercle vicieux qu’il faut briser. Les élections de 2026 ne peuvent donc pas être abordées comme une simple formalité administrative. Elles constituent un test existentiel : celui de savoir si la République peut encore produire de la légitimité par les urnes, ou si elle consentira à être gouvernée durablement par l’exception, la peur et la contrainte.

Les données disponibles donnent à cette analyse une gravité particulière. Selon le Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme, au moins 5 601 personnes ont été tuées en Haïti en 2024 dans des violences liées aux gangs, tandis que 2 212 autres ont été blessées et 1 494 kidnappées. L’Organisation internationale pour les migrations a, pour sa part, signalé que le déplacement interne a atteint un niveau record, avec environ 1,4 million de personnes forcées de fuir leur domicile en 2025, soit près de 12 % de la population. Ces chiffres ne sont pas des abstractions : ils signifient des écoles fermées, des quartiers vidés, des familles dispersées, des administrations paralysées et une citoyenneté empêchée d’exercer ses droits fondamentaux.

À cela s’ajoute la crise alimentaire. Les agences humanitaires des Nations unies estiment que 5,7 millions de personnes sont confrontées à une insécurité alimentaire aiguë, dont environ 1,9 million à des niveaux d’urgence. Dans un pays d’environ 11,9 millions d’habitants, cela signifie que près d’1 Haïtien sur 2 vit sous une pression alimentaire grave. Une élection organisée dans un tel contexte ne peut donc pas être pensée uniquement comme une opération de vote : elle doit être conçue comme une opération nationale de sécurisation, de mobilisation administrative et de restauration de confiance.

Le retour obligatoire à l’ordre démocratique normatif

Le retour à l’ordre démocratique normatif n’est pas une option parmi d’autres : c’est l’unique voie capable de réconcilier l’État avec la nation. Une République ne peut pas vivre indéfiniment d’accords politiques transitoires, de décrets, de nominations provisoires et de compromis imposés par l’urgence. Ces mécanismes peuvent parfois éviter l’effondrement immédiat, mais ils ne sauraient remplacer la souveraineté populaire. À un moment donné, le peuple doit être appelé à trancher.

Ce retour à la norme exige cependant des conditions minimales. Il faut un cadre juridique clair, une autorité électorale capable d’inspirer confiance, une administration mobilisée, une police renforcée, des partis politiques responsabilisés et une population suffisamment protégée pour exercer son droit de vote. L’élection ne peut pas être un simulacre tenu sous la menace. Elle doit être un acte libre, public, transparent et vérifiable. Autrement, elle ne guérirait pas la crise : elle l’approfondirait.

À ce titre, le calendrier électoral annoncé pour 2026 doit être pris au sérieux, mais aussi interrogé avec lucidité. Les dates ne suffisent pas. La République a déjà connu des calendriers annoncés, ajustés, reportés ou abandonnés. Ce qui importe, c’est la capacité réelle de l’État à transformer une promesse électorale en processus crédible. La sécurité, le financement, l’identification des électeurs, l’enregistrement des partis, le déploiement du matériel et la protection des bureaux de vote ne sont pas des détails techniques : ce sont les colonnes vertébrales du retour démocratique.

Le calendrier officiel publié par le Conseil électoral provisoire fixe une séquence précise : inscription des électeurs du 20 juillet au 13 octobre 2026, enregistrement des partis et regroupements politiques du 13 juillet au 14 août, inscription des candidats du 20 août au 2 octobre, campagne du premier tour du 5 octobre au 12 décembre, puis scrutin présidentiel, législatif et référendaire le 13 décembre 2026. Le second tour de la présidentielle et des législatives, ainsi que les élections des collectivités territoriales, sont prévus pour le 21 février 2027. Mais le CEP lui-même reconnaît que le respect de ces échéances dépend de deux conditions essentielles : un climat sécuritaire acceptable et la disponibilité des ressources financières nécessaires.

L’expérience récente impose la prudence. En 2015, Haïti comptait environ 5 871 450 électeurs inscrits. Selon les données parlementaires internationales, le taux de participation aux législatives d’août-octobre 2015 n’a été que de 17,8 %. Pour la présidentielle de 2016 reprise après annulation du scrutin contesté de 2015, l’IFES indique 5 835 295 électeurs inscrits et 1 120 663 votes exprimés. Autrement dit, l’enjeu de 2026 ne sera pas seulement de convoquer le corps électoral : il sera de convaincre les citoyens que leur vote comptera, que les résultats seront protégés et que les vainqueurs ne seront pas désignés par la force, l’argent ou les arrangements de coulisse.

La sanction du chaos et le choix de la renaissance

Les élections de 2026 seront également un moment de sanction. Non pas une sanction aveugle, guidée par la vengeance ou la colère, mais une sanction démocratique, assumée par un peuple qui a trop souffert de l’improvisation, de l’arrogance, de l’impunité et du mépris. Le bulletin de vote devra dire clairement ce que les armes, les communiqués, les arrangements de coulisse et les injonctions étrangères ne peuvent pas dire à la place du citoyen.

Sanctionner le chaos, c’est refuser la banalisation de l’effondrement. C’est rappeler que gouverner ne signifie pas seulement occuper une fonction, mais répondre devant la nation. C’est demander des comptes à ceux qui ont dirigé, à ceux qui ont bloqué, à ceux qui ont profité, à ceux qui ont armé, financé ou justifié la destruction progressive de l’espace public. La démocratie n’est pas seulement le droit de choisir : elle est aussi le droit de remplacer, de réorienter et de recommencer.

Mais la sanction ne suffira pas si elle ne débouche pas sur une renaissance. Le pays ne peut pas se contenter de changer de visages pour reconduire les mêmes pratiques. Il faut une nouvelle éthique publique, un pacte minimal autour de la sécurité, de l’école, de la justice, de la décentralisation, de la production nationale et de la dignité citoyenne. Le choix de la renaissance impose de dépasser le réflexe de la transition permanente pour reconstruire une gouvernance fondée sur la responsabilité, la compétence et la reddition de comptes.

Dans cette perspective, la population devra se montrer exigeante envers les candidats à tous les niveaux : présidence, Parlement, collectivités territoriales et fonctions locales. Le choix électoral ne devra plus être guidé par la proximité, la propagande, la distribution ponctuelle de faveurs, l’appartenance clanique ou la simple popularité médiatique. Il devra reposer sur des critères rigoureux : la compétence, l’expérience, l’intégrité, la crédibilité personnelle et la capacité démontrée à servir l’intérêt général. Un pays qui sort d’une si longue séquence de désordre ne peut plus se permettre de confier son avenir à l’improvisation, à l’incompétence ou à l’opportunisme. La mauvaise gouvernance a déjà entraîné la République dans des abysses trop profonds ; seule une citoyenneté vigilante, lucide et exigeante pourra empêcher qu’elle y demeure.

La compétence devra d’abord être le premier filtre du jugement citoyen. Elle renvoie à la capacité de comprendre les grands dossiers publics, de gérer une administration, de lire un budget, de constituer une équipe fiable et de transformer des intentions politiques en décisions applicables. Dans un pays confronté simultanément à l’insécurité, à la crise de l’école, à l’effondrement de la justice, aux difficultés sanitaires, à la dégradation des routes, à la fragilité agricole et aux déséquilibres des finances publiques, un candidat ne pourra plus se contenter de dénoncer. Il devra démontrer qu’il sait diagnostiquer, prioriser, décider et rendre compte. La compétence ne se proclame pas dans un slogan : elle se vérifie dans la solidité du programme, la cohérence des propositions, la maîtrise des chiffres et la capacité à expliquer, simplement et honnêtement, comment les promesses seront financées puis exécutées.

L’expérience devra ensuite être appréciée avec la même exigence. Elle ne saurait se confondre avec l’ancienneté dans les cercles du pouvoir, ni avec le retour permanent des mêmes figures aux mêmes fonctions. Elle devra plutôt se mesurer aux responsabilités déjà assumées, aux résultats obtenus, à la connaissance concrète du terrain, à la capacité de travailler avec des équipes compétentes et à l’aptitude à agir dans les moments de crise. Un candidat expérimenté n’est donc pas seulement celui qui a traversé l’histoire politique récente ; c’est celui qui peut prouver qu’il en a tiré des leçons et qu’il ne reproduira pas les erreurs ayant conduit l’État à l’affaissement.

À ces deux exigences doit s’ajouter l’intégrité, critère non négociable dans une société meurtrie par la corruption, le clientélisme, l’impunité et les alliances opaques. L’intégrité suppose un rapport clair aux fonds publics, une conduite irréprochable dans les responsabilités passées, une distance assumée avec la violence politique et un refus net de l’enrichissement suspect. Dans un pays où la mauvaise gouvernance a trop souvent servi de passerelle entre le pouvoir, l’argent facile et l’affaiblissement des institutions, le citoyen devra interroger le parcours de chaque candidat : ses méthodes, ses fréquentations, ses sources de financement et sa capacité réelle à gouverner sans dépendre d’intérêts inavoués.

La crédibilité devra enfin faire la synthèse de ces critères. Un candidat crédible devra pouvoir dire ce qu’il veut faire, comment il entend le financer, avec quelle équipe, dans quel délai et selon quels mécanismes de reddition de comptes. Il devra être évalué non seulement à partir de ses promesses, mais aussi à partir de la cohérence entre son parcours, son discours et ses actes. La population devra donc refuser les messies improvisés, les discours creux, les candidatures de circonstance et les ambitions personnelles déguisées en projets nationaux.

Cette exigence devra s’appliquer à tous les niveaux de responsabilité : du chef de l’État au maire, du député au sénateur, du cartel municipal aux représentants locaux. Chaque fonction publique engage une part du destin national. Une mauvaise présidence peut désorienter l’État ; un mauvais Parlement peut affaiblir les lois ; une mauvaise municipalité peut abandonner les services de proximité ; une mauvaise représentation locale peut couper le citoyen de la République. C’est pourquoi le vote de 2026 devra être un vote de maturité, de discernement et de responsabilité. La renaissance nationale commencera le jour où l’électeur cessera de choisir contre lui-même et exigera, de ceux qui sollicitent son suffrage, la preuve d’une capacité réelle à servir le pays.

La crédibilité du scrutin dépendra également de la capacité des acteurs publics à intégrer la dimension économique de la crise. Les données de la Banque mondiale montrent une économie affaiblie : une population estimée à environ 11,9 millions d’habitants en 2025, une croissance du PIB négative de -2,7 % la même année, une inflation annuelle estimée à 28,6 % et un chômage proche de 14,9 %. Dans une société où le coût de la vie mine chaque jour la dignité des familles, le discours électoral ne peut se limiter aux slogans. Les candidats devront dire comment ils entendent rétablir la sécurité des routes, rouvrir les écoles, protéger les marchés, soutenir la production agricole, réactiver les administrations et restaurer la confiance dans la monnaie, la justice et l’impôt.

Il faudra aussi mesurer la capacité du futur pouvoir à gouverner avec des priorités vérifiables. Au-delà des promesses, les cent premiers jours devront répondre à quelques urgences mesurables : reprise du contrôle des axes stratégiques, publication d’un plan de sécurité territorialisé, réouverture progressive des services publics dans les zones affectées, audit des dépenses de transition, relance du dialogue avec les collectivités et mise en place d’un mécanisme de suivi public des engagements électoraux. La renaissance ne sera crédible que si elle se traduit par des indicateurs simples, suivis et compris par la population.

Maintenant ou jamais

Maintenant ou jamais : cette formule n’est pas un slogan. Elle exprime l’urgence d’un choix historique. Haïti ne peut pas attendre indéfiniment que les conditions idéales apparaissent d’elles-mêmes. Les conditions se construisent par la volonté politique, par le courage institutionnel et par la mobilisation citoyenne. Chaque report non justifié, chaque compromis obscur, chaque silence devant l’insécurité éloigne un peu plus le pays de la normalité démocratique.

Le peuple haïtien ne demande pas la perfection. Il demande la possibilité de choisir, de sanctionner, d’espérer et de recommencer. Les élections de 2026 ne régleront pas, à elles seules, toutes les crises accumulées. Elles peuvent toutefois ouvrir une brèche décisive dans le mur de l’impuissance. Encore faut-il qu’elles soient préparées avec sérieux, protégées avec fermeté et acceptées avec maturité par ceux qui prétendent parler au nom de la nation.

Les avertissements des observateurs internationaux confirment cette lecture. Devant le Conseil de sécurité, Carlos Ruiz Massieu, Représentant spécial du Secrétaire général des Nations unies et chef du BINUH, a résumé l’urgence en des termes sans équivoque : « Haïti se trouve à un moment charnière », tout en rappelant que les acteurs haïtiens considèrent les élections comme « la seule voie légitime pour rétablir l’ordre constitutionnel ». Cette affirmation est essentielle : elle signifie que le retour aux urnes n’est pas une faveur accordée au peuple, mais une obligation politique découlant de la souveraineté nationale.

De son côté, William O’Neill, expert indépendant des Nations unies sur la situation des droits humains en Haïti, a décrit une réalité plus brutale encore. Selon lui, « la souffrance imprègne toutes les couches sociales », tandis que les groupes criminels « tuent, violent, terrorisent, incendient les maisons, les orphelinats, les écoles, les hôpitaux, les lieux de culte, recrutent des enfants et infiltrent toutes les sphères de la société ». Dans une autre prise de parole, il a comparé certaines zones du pays à une forme de « Far West », où l’effondrement de l’autorité publique ouvre la voie à la loi du plus fort. Ces mots ne relèvent pas de l’exagération : ils décrivent le prix humain de l’absence d’État.

L’ONU a également rappelé que les progrès politiques ne pourront être durables sans amélioration tangible de la sécurité. Les préparatifs électoraux, l’enregistrement des partis et l’adoption d’un cadre juridique peuvent ouvrir une fenêtre d’opportunité, mais cette fenêtre se refermera si les routes demeurent coupées, si les quartiers restent sous emprise armée, si les électeurs ne peuvent pas circuler et si les candidats ne peuvent pas faire campagne librement. La crédibilité du scrutin dépendra donc d’une équation simple : pas d’élections libres sans sécurité, mais pas de sécurité durable sans institutions légitimes.

En guise de conclusion

Au fond, les élections de 2026 ne seront pas seulement un rendez-vous électoral : elles seront un verdict national. Le peuple haïtien devra dire s’il accepte que la peur remplace le droit, que la transition devienne un régime, que l’exception devienne une méthode de gouvernement et que l’absence de mandat soit confondue avec l’autorité. Il devra aussi dire s’il veut sanctionner les faillites accumulées ou les prolonger sous d’autres noms, avec d’autres visages et les mêmes pratiques.

La République ne sera pas sauvée par un calendrier imprimé, ni par un discours diplomatique, ni par une cérémonie de prestation de serment. Elle sera sauvée si le citoyen peut voter sans peur, si le résultat est respecté sans marchandage, si le pouvoir issu des urnes gouverne sans arrogance et si la justice commence enfin à nommer les responsabilités. La souveraineté populaire n’est pas un ornement constitutionnel ; elle est la source même de la légitimité. Lorsqu’elle est confisquée trop longtemps, elle ne disparaît pas : elle se transforme en colère, en exil, en abstention, en défiance et parfois en rupture définitive.

C’est pourquoi 2026 doit être regardée comme une dernière alerte. Si les élections sont libres, inclusives, sécurisées et crédibles, elles pourront ouvrir un nouveau cycle : celui de la reconstruction institutionnelle, du contrôle démocratique, de la responsabilité publique et du retour progressif de l’espérance. Si elles sont bâclées, confisquées, reportées sans raison valable ou organisées sous la domination des armes, elles risquent d’aggraver la fracture entre l’État et la nation.

L’acte final du peuple haïtien ne doit donc pas être compris comme la fin d’Haïti, mais comme la fin d’une longue imposture politique : celle qui a voulu faire croire qu’un peuple pouvait être gouverné durablement sans mandat, sécurisé sans justice, représenté sans élections et apaisé sans vérité. En 2026, le bulletin de vote devra redevenir ce qu’il n’aurait jamais dû cesser d’être : l’arme pacifique du citoyen, la sanction légitime du chaos et le premier geste d’une renaissance nationale.

Si 2010 fut le commencement d’un long avertissement, 2026 pourrait être l’acte final d’un cycle de ruptures, de dérives et de désillusions. Mais un acte final n’est pas nécessairement une fin tragique. Il peut être le terme d’une époque et l’ouverture d’une autre. Tout dépendra de la capacité des Haïtiens à reprendre possession de leur destin politique et de la volonté des dirigeants actuels de rendre au peuple ce qui lui appartient : sa souveraineté.

Références indicatives : Conseil électoral provisoire, calendrier électoral 2026-2027 publié le 27 juillet 2026 ; Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme, bilan des violences de gangs en 2024 ; Organisation internationale pour les migrations, données sur les déplacements internes en Haïti ; OCHA, aperçu de la crise humanitaire et alimentaire ; Banque mondiale, indicateurs économiques et sociaux d’Haïti ; Union interparlementaire et IFES, données électorales de 2015 et 2016 ; ONU Info, déclarations de Carlos Ruiz Massieu sur la transition et les élections en Haïti ; Nations unies en Haïti et Haut-Commissariat aux droits de l’homme, déclarations de William O’Neill sur la situation des droits humains et l’emprise des gangs.

Me Camille ÉDOUARD, Jr.

Ministre de la Justice et de la sécurité publique 2016-2017

Secrétaire général de la Primature Juin 2024-novembre 2024

edouardcamillejr@yahoo.fr