Abris provisoires à Papaye / Plateau central

La crise a aussi un visage invisible chez les déplacés à Papaye: celui de la santé mentale

Derrière les maisons brûlées, les familles déplacées et les vies bouleversées par la crise sécuritaire en Haïti, une autre tragédie progresse en silence : celle des traumatismes psychologiques.

Gladimy Ibraïme gibraime@gmail.com
04 août 2026 — Lecture : 3 min.
La crise a aussi un visage invisible chez les déplacés à Papaye: celui de la santé mentale

Le camp de la ferme agricole de Papaye dans le Plateau central
Photo : Claude Bernard Sérant

Derrière les maisons brûlées, les familles déplacées et les vies bouleversées par la crise sécuritaire en Haïti, une autre tragédie progresse en silence : celle des traumatismes psychologiques. Alors que les urgences humanitaires se multiplient, des milliers de victimes portent des blessures invisibles qui menacent durablement leur équilibre et celui de toute une société.

La crise sécuritaire qui déchire Haïti tue. Elle déplace. Elle appauvrit. Mais elle laisse aussi derrière elle des blessures invisibles, profondes et durables : celles de la santé mentale.

Une récente visite dans le Plateau Central, notamment à l’abri provisoire de la Ferme Agricole de Papaye, a renforcé une conviction que je nourris depuis longtemps. Au-delà des maisons incendiées, des commerces pillés et des familles dispersées, des milliers d’Haïtiens portent en eux un traumatisme dont on parle encore trop peu.

Il suffit d’écouter leurs récits pour mesurer l’ampleur de cette souffrance. À chacun son drame.

Maryse*, 41 ans, mère de trois enfants, en est à son quatrième déplacement. Après avoir déjà fui une première fois, elle croyait enfin avoir retrouvé un semblant de stabilité à Mirebalais. Le 31 mars 2025, tout s’est à nouveau effondré.

Elle a laissé derrière elle son logement, son commerce, ses meubles, ses vêtements. Toute une vie. « Je pensais que Mirebalais était imprenable. J’étais sur le point de retrouver ma stabilité. Et soudain, j’ai tout perdu une nouvelle fois », raconte-t-elle, les yeux remplis de larmes.

Avant cette tragédie, sa famille vivait modestement, mais dignement. « Je ne vivais pas comme une reine, mais je n’avais pas à me plaindre », dit-elle. Aujourd’hui, installée dans un abri de fortune à Papaye, elle peine à nourrir ses enfants. « Parfois, je pense même au suicide », lâche-t-elle, la voix étranglée par les larmes, la douleur, la détresse et la colère. « Mais je tiens le coup grâce à ma foi chrétienne. »

Cette phrase devrait tous nous interpeller. Car Maryse n’est malheureusement pas une exception. Je me suis attardé sur son histoire, mais, en réalité, Haïti ne compte plus ses Maryse. Elles se chiffrent par milliers.

Combien ont vu leur maison réduite en cendres ? Combien ont été victimes de violences sexuelles ? Combien d’enfants, de mères ou de pères de famille ont été forcés d’assister à des scènes d’une violence inimaginable ? Nous ne le savons pas.

Et c’est précisément là que réside une partie du drame : les traumatismes psychologiques ne se comptent pas aussi facilement que les maisons détruites ou les personnes déplacées. Pourtant, ils sont bien réels.

Chaque déplacement forcé laisse des cicatrices. Chaque nuit passée dans la peur érode un peu plus l’équilibre émotionnel. Chaque deuil non accompagné fragilise davantage des familles déjà à bout de souffle.

Pendant que les réponses humanitaires se concentrent, à juste titre, sur l’alimentation, l’eau potable, les abris ou les soins médicaux d’urgence, une autre urgence grandit dans l’ombre : celle de la santé mentale.

Les déplacés internes n’ont pas seulement besoin de nourriture. Ils ont besoin d’être écoutés. Ils ont besoin d’un accompagnement psychosocial. Ils ont besoin d’espaces où reconstruire leur équilibre, leur dignité et leur espoir.

Sans une réponse rapide, les conséquences risquent d’être lourdes. Sans vouloir me faire passer pour un professionnel de la santé mentale, je m’inquiète des éventuelles dépressions sévères, des troubles anxieux, du stress post-traumatique, des violences intrafamiliales, des addictions et du décrochage scolaire, sans oublier le suicide. Autant de séquelles qui continueront de marquer le pays longtemps après la fin des violences.

Il est temps que la santé mentale cesse d’être le parent pauvre des politiques publiques et des interventions humanitaires. Elle doit devenir une priorité nationale. Car un peuple profondément traumatisé ne peut pas durablement reconstruire son avenir. Prévenir vaut, plus que jamais, mieux que guérir.

*Maryse est un nom d’emprunt.