Les 26 et 27 juin 2026 s'est tenu le quatrième Forum national de la société civile, organisé par le Volontariat pour le développement d'Haïti (VDH) autour des enjeux de la transition en Haïti, de la démocratie, de l'inclusion sociale et de la participation citoyenne.
L'un des sous-thèmes retenus à cette occasion demeure, un mois plus tard, d'une brûlante actualité : comment poser le problème de la paix et de la sécurité dans le contexte de la transition actuelle ?
Cette question est aujourd'hui débattue dans de nombreuses enceintes nationales et internationales, y compris au Congrès des États-Unis. Pourtant, lorsque le VDH m'a invité à y répondre, j'avoue avoir d'abord éprouvé une certaine hésitation, avant d'en sourire.
Cette hésitation ne tenait ni au caractère sensible du sujet ni à sa dimension éminemment politique. Elle venait plutôt du fait que la question pouvait tout aussi bien être inversée : comment poser le problème de la transition dans le contexte sécuritaire actuel ?
Cette seconde interrogation est en réalité la plus fondamentale, pour au moins deux raisons.
Premièrement, rien ne garantit que la transition actuelle sera la dernière de notre histoire. Deuxièmement, depuis plusieurs décennies, les transitions constituent elles-mêmes l'un des problèmes récurrents de la vie politique haïtienne.
Ce n'est pas uniquement parce que notre pays semble enfermé dans une transition qui n'en finit pas, comme l'a souvent souligné Pierre-Raymond Dumas. C'est surtout parce qu'à chaque fois que nous avons l'occasion de redémarrer la machine, nous le faisons presque toujours très mal, en laissant derrière nous des questions non résolues qui finissent par fragiliser davantage l'État.
Prenons quelques exemples.
En 1987, des citoyens ont été massacrés à la ruelle Vaillant alors qu'ils exerçaient leur droit de vote. Au lieu d'exiger que toute la lumière soit faite sur ce crime, de rendre justice aux victimes et de créer les conditions d'un véritable recommencement démocratique, le processus électoral s'est poursuivi. Près de quarante ans plus tard, ces victimes n'ont toujours pas obtenu justice.
En 1990, plutôt que de prolonger la présidence provisoire d'Ertha Pascal-Trouillot jusqu'en 1993, afin de rétablir durablement le calendrier constitutionnel, nous avons choisi d'organiser rapidement de nouvelles élections. Le débat apparu en 2020 autour de la fin du mandat du président Jovenel Moïse trouve largement son origine dans ce précédent historique, qui continue encore aujourd'hui d'alimenter des controverses juridiques et politiques. Emmanuel Paul l'avait d'ailleurs rappelé dans les colonnes du Nouvelliste le 19 juin 2020.
Lorsque les transitions ne sont pas marquées par de tels manquements ou errements, elles se déroulent rarement dans le calme. Même le gouvernement Privert-Enex, qui s'était pourtant donné pour mission principale d'organiser les élections, a été confronté à de fortes tensions et à de nombreux blocages politiques. Le délai de cent vingt jours qui lui avait été imparti n'a pas pu être respecté, et l'élection présidentielle a dû être entièrement réorganisée à la suite des contestations ayant marqué le processus électoral.
Quant à la transition actuelle, engagée depuis 2021, force est de constater qu'elle est problématique tant dans sa genèse que dans sa nature, ses ambitions et, surtout, dans la sincérité de ses acteurs.
D'abord, sa genèse.
Elle trouve son origine dans l'assassinat d'un président de la République, suivi du renversement de fait d'un Premier ministre sous la pression d'actes de violence impliquant des groupes armés criminels. Peu de transitions dans le monde naissent dans un contexte aussi traumatique.
Ensuite, sa nature.
Cette transition s'est progressivement éloignée des prescriptions de la Constitution. À un moment donné, le pays s'est retrouvé dirigé par neuf présidents réunis au sein d'un Conseil présidentiel de transition, soit dans les faits neuf conseillers-présidents, chacun disposant de son propre cabinet et agissant de manière largement autonome. Cette configuration a créé un précédent institutionnel inédit et particulièrement difficile à gérer.
Troisièmement, ses ambitions.
La transition s'est assigné des objectifs extrêmement vastes, qu'un gouvernement démocratiquement élu aurait lui-même éprouvé de grandes difficultés à réaliser dans un seul mandat.
À l'époque du CPT, cinq grands chantiers avaient été annoncés : le rétablissement de la sécurité ; la conférence nationale et la réforme constitutionnelle ; l'organisation des élections ; le redressement économique ; ainsi que le rétablissement de l'État de droit et de la justice.
Aucun de ces chantiers n'a été véritablement concrétisé. À l'approche de l'échéance prévue du 7 février 2027, les priorités demeurent essentiellement les mêmes : sécurité, élections et redressement économique. Je peine à comprendre comment une transition peut, dans un délai aussi court, redresser une économie plongée dans une crise profonde tout en répondant simultanément à l'ensemble des autres défis.
Enfin, se pose la question de la sincérité des acteurs.
Depuis plusieurs années, les principaux accords politiques conclus dans le cadre de la transition n'ont jamais été pleinement appliqués. L'accord de septembre 2021 prévoyait la création d'un Conseil de sécurité nationale. Celui du 4 avril 2024 prévoyait notamment la mise en place d'un Conseil national de sécurité ainsi que d'un Organe de contrôle de l'action gouvernementale.
Dans les faits, aucune de ces structures n'a véritablement fonctionné. Certes, des décrets ont été publiés pour instituer le Conseil national de sécurité et réviser le Conseil national de sécurité et de défense. Mais ces organes ne sont jamais devenus opérationnels. Plus récemment encore, ils ont été supprimés par de nouveaux décrets avant même d'avoir pu remplir leur mission.
Pourtant, ces structures avaient précisément pour vocation de réunir les principaux décideurs, experts et institutions concernés afin d'élaborer une compréhension commune de la crise sécuritaire et de coordonner les réponses de l'État. Nous avons ainsi créé des institutions pourtant nécessaires, avant de les laisser inactives, voire de les abolir.
C'est pourquoi, tant que le problème de la transition ne sera pas correctement posé et traité, celui de la paix et de la sécurité ne pourra pas davantage l'être.
Bien poser le problème de la transition suppose donc de s'interroger sur la volonté réelle des acteurs, sur leur capacité à respecter leurs engagements et, surtout, sur leur profil.
Quelle transition voulons-nous ? Et avec quels acteurs ?
Poser correctement le problème de la paix et de la sécurité, c'est d'abord aussi chercher à le comprendre.
Beaucoup parlent d'insécurité. Mais peu prennent véritablement le temps d'en cerner la nature, les causes et les différentes manifestations.
À plusieurs reprises, j'ai soutenu qu'il était nécessaire d'élaborer un véritable arbre à problèmes afin d'identifier les causes profondes, immédiates et parfois dissimulées de cette crise. J'en avais d'ailleurs esquissé les premiers éléments lors de mon passage à la Présidence en qualité de conseiller spécial. Malheureusement, cette réflexion n'a jamais été discutée ni poursuivie collectivement.
Or, c'est précisément là que réside la faille.
Contrairement à une idée largement répandue, l'insécurité n'est pas la cause première de notre crise. Elle en est l'une des principales conséquences : conséquence de plusieurs décennies de mauvaises décisions politiques, de faiblesses institutionnelles et d'une gouvernance défaillante ; produit, aussi, d'une violence structurelle alimentée par les inégalités sociales, la pauvreté, l'exclusion, l'analphabétisme et l'absence d'opportunités.
La majorité des jeunes qui rejoignent aujourd'hui les groupes armés criminels sont issus de quartiers longtemps marginalisés, abandonnés par les politiques publiques et privés de perspectives. Autrement dit, l'insécurité en Haïti est d'abord une crise structurelle avant d'être une crise conjoncturelle.
Cette réalité ne concerne d'ailleurs pas uniquement notre pays. Une grande partie de l'Amérique latine et de la Caraïbe est confrontée à des défis similaires, auxquels s'ajoutent le trafic international de stupéfiants, la circulation illicite des armes et l'expansion des réseaux criminels transnationaux. Haïti participe de ces dynamiques régionales, tout en présentant des caractéristiques politiques, économiques, institutionnelles et sociales qui lui sont propres.
Pour toutes ces raisons, la question de la sécurité doit être abordée comme un véritable projet national, pensé selon trois horizons : le court, le moyen et le long terme.
À court terme, il revient à la transition d'intervenir. Sa responsabilité première est d'aplanir le terrain et de ramener l'insécurité à un niveau suffisamment maîtrisé pour permettre l'organisation d'élections crédibles et le retour à l'ordre constitutionnel. Pour y parvenir, elle peut mobiliser toutes les formes de coopération susceptibles de produire des résultats, qu'il s'agisse d'une force multinationale de sécurité, de partenariats bilatéraux ou d'autres mécanismes d'assistance. Mais ces choix doivent impérativement s'inscrire dans une véritable stratégie nationale, respecter les droits fondamentaux et renforcer progressivement les capacités de l'État haïtien.
Les horizons de moyen et de long terme relèvent, quant à eux, d'un gouvernement démocratiquement élu, bénéficiant de la légitimité populaire et d'un mandat suffisamment solide pour engager des réformes de fond.
À moyen terme, ce gouvernement devra s'attaquer aux causes profondes de l'insécurité en intervenant sur la structure même de l'économie et de l'État. Cela suppose de renforcer les institutions, de créer des opportunités économiques, de réduire les inégalités, de lutter contre les différentes formes d'exclusion et de reconstruire progressivement le lien de confiance entre l'État et la population.
Enfin, dans le long terme, ce même gouvernement, ainsi que ceux qui lui succéderont, devront poursuivre cet effort en repositionnant Haïti sur la scène régionale et internationale comme un État stable, résilient et capable de prévenir les crises plutôt que de les subir.
Dans le prolongement de ce débat, le chargé d'affaires américain a affirmé, lors d'un entretien accordé à la presse le 23 juillet, que la sécurité constituait le préalable à la stabilité d'Haïti. C'était, en quelque sorte, sa réponse à l'interrogation posée en ouverture de ce texte.
Pour ma part, je dirais que la relation entre sécurité et stabilité n'est pas à sens unique. Et si on se mettait d'accord que, dans le même temps, la stabilité politique, institutionnelle et sociale constitue elle aussi un préalable indispensable à la sécurité du pays ?
Le lieutenant-colonel Justin B. Gorkowski, conseiller militaire du Département américain de la Guerre, sur la question d'Haïti, qui commence à me rejoindre sur certains points, en dira peut-être presque autant.
Voilà, en quelques mots, la manière dont je conçois cette problématique de paix, de sécurité et de transition.
