Mettons des mots sur nos maux (IV)

Le coût du départ de nos cerveaux

« Le capital humain est le véritable moteur de la croissance économique.

Dacely Bertrand
28 juil. 2026 — Lecture : 6 min.
Le coût du départ de nos cerveaux

Passagers avec bagages

« Le capital humain est le véritable moteur de la croissance économique. » Theodore Schultz

Il existe des richesses que l'on peut compter comme les récoltes, les exportations, les réserves de change, les recettes fiscales. Et puis il existe une richesse beaucoup plus discrète. Elle ne se mesure ni en tonnes, ni en dollars, ni en kilomètres carrés. Elle habite l'intelligence des femmes et des hommes. Cette richesse porte un nom : le capital humain.

Depuis des décennies, Haïti voit partir une partie importante de ses médecins, de ses ingénieurs, de ses infirmières, de ses enseignants, de ses chercheurs, de ses entrepreneurs et de ses techniciens. Chaque départ suscite des réactions mêlées de fierté et de tristesse. Nous nous réjouissons de voir un compatriote réussir à l'étranger, tout en éprouvant le sentiment diffus que le pays perd quelque chose d'essentiel. Mais que perdons-nous réellement ? La réponse paraît évidente : nous perdons des compétences. En réalité, nous perdons beaucoup davantage. Nous perdons une partie de notre capacité collective à construire l'avenir.

Le véritable trésor d'une nation

Pendant longtemps, les économistes ont expliqué la prospérité des nations par leurs ressources naturelles comme le charbon, le pétrole, les minerais, les terres agricoles. Au milieu du XXᵉ siècle, cette vision fut profondément renouvelée par les travaux du prix Nobel Theodore Schultz, puis de Gary Becker.

Tous deux développèrent une idée qui allait transformer la pensée économique moderne : la première richesse d'un pays n'est pas son sous-sol. C'est sa population lorsqu'elle est éduquée, formée et en bonne santé. Autrement dit, un médecin ne représente pas seulement un diplôme. Un ingénieur ne représente pas seulement une carrière. Un enseignant ne représente pas uniquement un emploi. Chacun d'eux constitue un capital accumulé grâce à des années d'investissements familiaux, scolaires, universitaires et sociaux. 

Former un professionnel exige des milliers d'heures d'enseignement, l'engagement de parents, le travail de professeurs, les efforts d'institutions publiques et privées, ainsi que les sacrifices consentis par toute une communauté. Lorsqu'un diplômé obtient son titre, ce succès appartient certes à l'individu. Mais il est également le fruit d'un investissement collectif. Une nation participe toujours, directement ou indirectement, à la formation de celles et ceux qui la feront progresser.

Un investissement invisible

Cette réalité est souvent oubliée. Lorsqu'un jeune obtient son diplôme de médecine, nous applaudissons sa réussite personnelle. Lorsqu'un ingénieur décroche un emploi à l'étranger, nous saluons son mérite. Tout cela est légitime. Mais nous oublions parfois de considérer l'immense investissement qui a rendu cette réussite possible. Derrière chaque professionnel se trouvent des années d'école primaire, des enseignants, des bibliothèques, des infrastructures, des routes empruntées pour aller en classe, des familles qui ont parfois renoncé à leurs propres besoins afin de financer les études d'un enfant. Ainsi, lorsqu'un pays voit partir une partie importante de ses diplômés, il ne perd pas seulement des travailleurs qualifiés. Il voit s'éloigner une richesse qu'il a contribué à créer.

Cette observation ne constitue nullement une critique de celles et ceux qui choisissent l'émigration. Chercher de meilleures conditions de vie, davantage de sécurité ou de nouvelles opportunités est un droit fondamental. L'histoire de l'humanité est aussi celle des migrations. Les Irlandais ont quitté massivement leur île au XIXᵉ siècle. Les Italiens ont émigré par millions. Les Libanais ont bâti une diaspora influente sur plusieurs continents. Les Indiens comptent aujourd'hui l'une des diasporas les plus qualifiées du monde. Le mouvement des hommes n'est donc pas une anomalie. Il accompagne depuis toujours l'histoire des civilisations. La véritable question est ailleurs.

Ce que nous perdons réellement

Lorsqu'un médecin quitte un pays, celui-ci ne perd pas uniquement un praticien. Il perd des dizaines de milliers de consultations futures. Lorsqu'un enseignant s'en va, ce ne sont pas seulement ses cours qui disparaissent. Ce sont les générations d'étudiants qu'il aurait formées.

Lorsqu'un ingénieur émigre, ce sont parfois des décennies de projets, d'innovations et de solutions qui changent de territoire. Lorsqu'un entrepreneur s'installe ailleurs, ce sont des emplois qui naîtront sous d'autres latitudes. Le départ d'un cerveau ne se mesure donc jamais à une personne. Il se mesure à l'ensemble des possibilités qu'elle aurait pu faire naître. C'est pourquoi les économistes parlent d'investissement plutôt que de dépense. Le savoir produit des effets qui se multiplient. Il forme. Il transmet. Il inspire. Il crée. Il transforme. Une intelligence ne travaille jamais seule. Elle augmente les capacités de toutes celles et de tous ceux qui l'entourent.

Le regard de l'Histoire

L'histoire économique montre que les nations qui ont durablement transformé leur destin n'ont jamais fondé leur prospérité uniquement sur leurs ressources naturelles. Le Japon, après 1945, presque dépourvu de matières premières, a fait de l'éducation et de l'innovation le cœur de sa reconstruction. La Corée du Sud, encore largement rurale dans les années 1960, a investi massivement dans la formation de sa jeunesse pour devenir l'une des économies les plus innovantes du monde. Singapour, territoire exigu sans richesses minières, a choisi de faire de son capital humain sa principale ressource stratégique. 

À l'inverse, des pays abondamment dotés en ressources naturelles sont restés durablement fragiles faute d'avoir investi dans leurs femmes et leurs hommes. L'histoire rappelle ainsi une vérité essentielle : la prospérité durable ne s'extrait pas seulement du sol ; elle se cultive dans les écoles, les universités, les laboratoires, les entreprises et toutes les institutions où le savoir se transmet.

Haïti ne manque pas d'intelligence. Depuis plus d'un siècle, des médecins, des écrivains, des scientifiques, des juristes, des artistes, des ingénieurs et des entrepreneurs haïtiens se distinguent à travers le monde. Notre véritable défi n'est donc pas de produire des talents. Il est de créer les conditions qui permettent à cette intelligence de renforcer durablement la nation. Car une richesse qui quitte un territoire n'est pas toujours perdue. Mais une richesse que l'on ne sait plus mobiliser cesse progressivement de produire des fruits pour le pays qui l'a vue naître.

Le véritable drame n'est donc pas leur existence ailleurs. Le véritable drame serait que la République demeure incapable de transformer cette richesse mondiale en une force nationale. Notre avenir dépendra moins du nombre de ceux qui reviendront définitivement que de notre capacité à construire une communauté de savoir qui dépasse les frontières. Une nation moderne ne se définit plus seulement par le territoire qu'elle administre. Elle se définit aussi par les liens qu'elle entretient avec celles et ceux qui continuent de porter son histoire, sa langue, sa culture et son espérance à travers le monde.

Haïti possède l'une des diasporas les plus dynamiques de la Caraïbe. Elle ne constitue pas le témoignage de notre échec. Elle peut devenir l'une des clés de notre renaissance. Le défi n'est plus de demander à nos enfants de choisir entre partir et rester. Le véritable défi est de bâtir un pays où chacun, où qu'il vive, puisse contribuer à une œuvre commune.

Car une nation ne s'appauvrit pas lorsque ses talents franchissent une frontière. Elle s'appauvrit lorsqu'elle cesse de savoir les rassembler autour d'un même destin. C'est peut-être là le grand chantier du XXIᵉ siècle pour Haïti : non pas retenir son intelligence, mais apprendre à la relier.

Dans notre prochain article, nous aborderons une autre dimension essentielle de cette reconstruction nationale : refonder le contrat social haïtien, c'est-à-dire recréer les conditions de confiance, de responsabilité et de solidarité qui permettent à une société de faire nation.

Références

Schultz, T. (1971), Investment in Human Capital

Becker, G. (1998), The Economics of Life: From Baseball to Affirmative Action to Immigration, How Real-World Issues Affect Our Everyday Life

Schultz, T. (1981), Investing in People: The Economics of Population Quality

Becker, G. (1994), Human Capital: A Theoretical and Empirical Analysis, with Special Reference to Education, 3rd Edition

Atli, U. (2023), Développement économique du Japon dans l'après-guerre, https://www.eikleaf.com/fr/developpement-economique-dapres-guerre-du-japon/

Japanese National Commission for UNESCO, (1991), Le Développement technologique au Japon. https://unesdoc.unesco.org/ark:/48223/pf0000133532

Barjot, D. (2011), Le développement économique de la Corée du Sud depuis 1950, https://doi.org/10.4000/framespa.899

Barjot, D. (2014), Le « miracle » économique coréen (1953-2013) Réalités et limites, https://doi.org/10.3917/oute1.039.0037

Yusuf, Shahid. (2020). Building Human Capital: Lessons from Country Experiences | Singapore.  World Bank.

Dacely Bertrand

Ingénieur TELECOM | Maîtrise en IT 

Professeur, University of the People (California) 

Professeur, American University of the Caribbean (Les Cayes)