« Pendant le temps où les hommes vivent sans un pouvoir commun qui les tienne tous en respect, ils sont dans cette condition qui se nomme guerre ; et cette guerre est celle de chacun contre chacun. » Thomas Hobbes
Un État ne disparaît jamais d'un seul coup. Il ne s'effondre pas comme un immeuble frappé par un séisme. Il ne s'évapore pas non plus à la suite d'un discours ou d'une élection contestée. La disparition de l'État est un processus lent, souvent imperceptible, qui s'étend sur des années, parfois sur des décennies. Il commence rarement dans les palais nationaux. Il commence dans les rues.
D'abord, une route n'est plus sécurisée. Puis un commissariat cesse d'intervenir. Ensuite, une école ferme parce que les enseignants ont peur. Un tribunal reporte indéfiniment ses audiences. Un centre de santé réduit ses services. Une administration abandonne progressivement certaines communes. Enfin, presque sans que personne ne s'en aperçoive, des citoyens cessent de demander protection à l'État. Ils cherchent d'autres recours, d'autres médiateurs, d'autres formes d'autorité.
À ce moment précis, le problème dépasse largement celui de l'insécurité. C'est l'idée même de l'État qui commence à s'effacer. Or une société ne tolère jamais durablement le vide. Là où l'autorité publique disparaît, d'autres formes d'autorité émergent inévitablement. Elles peuvent être religieuses, communautaires, économiques, militaires ou criminelles. L'histoire politique est remplie de ces transitions silencieuses où des pouvoirs parallèles occupent progressivement les espaces abandonnés par les institutions officielles.
Comprendre cette dynamique est essentiel. Car les gangs qui terrorisent aujourd'hui une grande partie du territoire haïtien ne sont pas apparus dans un désert politique. Ils se sont développés dans les interstices laissés par un État progressivement incapable d'assurer les fonctions qui fondent sa légitimité. Autrement dit, les gangs ne constituent pas la cause première de l'effondrement de l'État. Ils en sont l'une des conséquences les plus visibles.
Le regard de l'Histoire
Lorsque les Pères fondateurs proclamèrent l'Indépendance en 1804, leur victoire militaire ne constituait que le commencement d'une tâche infiniment plus difficile : transformer une armée révolutionnaire en un État capable d'administrer un territoire, de rendre la justice, de lever l'impôt, de protéger les citoyens et d'incarner une autorité reconnue.
Jean-Jacques Dessalines avait parfaitement compris cette exigence. Son œuvre ne se limitait pas à l'expulsion des troupes françaises. Elle visait également à empêcher le retour du désordre en construisant une autorité nationale suffisamment forte pour préserver l'indépendance nouvellement conquise.
L'histoire de toutes les nations enseigne une vérité simple : conquérir un État est une chose ; le faire vivre en est une autre. Deux siècles plus tard, le défi haïtien semble tragiquement inversé. Il ne s'agit plus de créer un État. Il s'agit d'empêcher sa disparition.
Pourquoi l'État existe-t-il ?
Cette question peut sembler théorique. Elle est pourtant profondément pratique. Pourquoi acceptons-nous de payer des impôts ? Pourquoi acceptons-nous des lois ? Pourquoi reconnaissons-nous des juges, des policiers, des administrations ?
Au XVIIe siècle, le philosophe anglais Thomas Hobbes proposait une réponse qui demeure d'une étonnante actualité. Dans Le Léviathan, il imagine ce qu'il appelle « l'état de nature », c'est-à-dire une société où aucune autorité commune n'existe pour arbitrer les conflits. Dans cette situation, écrivait-il, chacun devient le juge de sa propre cause. La force remplace le droit. La méfiance devient permanente. La violence cesse d'être exceptionnelle pour devenir un mode ordinaire de régulation des rapports humains.
La célèbre formule de Hobbes, « la guerre de chacun contre chacun », ne décrit pas nécessairement une guerre permanente au sens militaire. Elle décrit un monde où personne ne peut raisonnablement faire confiance à personne.
L'État naît précisément pour mettre fin à cette incertitude. Il ne se justifie pas d'abord par sa puissance. Il se justifie par la sécurité qu'il garantit. Sans sécurité, aucune économie ne prospère. Sans sécurité, les écoles ferment. Sans sécurité, les investissements disparaissent. Sans sécurité, les droits cessent progressivement d'exister.
Cette intuition philosophique est aujourd'hui confirmée par de nombreux travaux contemporains de la Banque mondiale, qui montrent que la qualité des institutions publiques et la sécurité juridique constituent des conditions essentielles du développement économique durable.
L'autorité n'est pas la force
Cette distinction est fondamentale. Elle est également l'une des plus mal comprises. La philosophe Hannah Arendt rappelait que le pouvoir véritable ne repose pas principalement sur la violence. Le pouvoir naît de la capacité d'une communauté à reconnaître une autorité commune et à agir collectivement.
La violence apparaît souvent lorsque cette autorité commence précisément à s'effriter. Autrement dit, plus un État doit recourir constamment à la force pour imposer son autorité, plus cela révèle souvent l'affaiblissement de son pouvoir réel.
Cette réflexion éclaire d'une lumière particulière la situation haïtienne. Depuis plusieurs décennies, l'affaiblissement progressif des institutions a laissé place à une multiplication d'autorités concurrentes : responsables politiques locaux, chefs de groupes armés, réseaux économiques informels, organisations communautaires ou religieuses, chacun remplissant parfois des fonctions que l'administration publique ne parvient plus à assurer.
Le problème n'est donc pas seulement que l'État soit faible. Le problème est qu'il n'est plus toujours reconnu comme l'autorité naturelle vers laquelle les citoyens se tournent spontanément. Or cette perte de confiance est infiniment plus difficile à réparer que la destruction d'un bâtiment administratif.
Le monopole de la violence légitime
Le sociologue allemand Max Weber définissait l'État moderne comme l'institution qui revendique avec succès le monopole de la violence physique légitime sur un territoire donné. Cette définition est souvent réduite à une formule. Elle mérite pourtant d'être méditée.
Weber ne dit pas que l'État est le seul à exercer la violence. Il affirme que l'État est le seul dont la violence est reconnue comme légitime parce qu'elle est encadrée par le droit, exercée au nom de la collectivité et soumise à des règles.
La légitimité est ici le mot essentiel. Lorsqu'un policier procède à une arrestation conformément à la loi, cette contrainte est légitime. Lorsqu'un juge prononce une peine à l'issue d'un procès équitable, cette décision est légitime. À l'inverse, lorsqu'un groupe armé impose ses propres règles, prélève des taxes, interdit la circulation ou décide qui peut vivre ou mourir sur un territoire, il exerce une violence de fait, mais jamais une autorité fondée sur le droit.
Toutefois, une réalité plus inquiétante apparaît lorsque l'État cesse progressivement d'être capable d'assurer lui-même cette fonction. Le monopole de la violence ne disparaît pas. Il se fragmente. Et chaque fragmentation constitue un recul supplémentaire de l'autorité publique. C'est précisément cette lente fragmentation que nous devons comprendre si nous voulons dépasser les réponses purement sécuritaires à la crise haïtienne. Car aucune opération policière, aussi nécessaire soit-elle, ne reconstruira durablement un État si les institutions qui fondent sa légitimité continuent de s'éroder.
Les groupes armés prospèrent rarement parce qu'ils sont plus forts que l'État. Ils prospèrent d'abord parce que, dans certains territoires, l'État est progressivement devenu absent. Et lorsqu'un État se retire, l'histoire nous enseigne que d'autres pouvoirs avancent toujours pour occuper l'espace qu'il laisse derrière lui.
Reconstruire l'État avant de reconquérir le territoire
À ce stade de notre réflexion, une évidence s'impose. La crise haïtienne ne peut être réduite à une crise sécuritaire. Les groupes armés ne constituent pas l'origine première de notre effondrement. Ils en sont l'expression la plus spectaculaire.
Depuis plusieurs années, les réponses proposées se concentrent presque exclusivement sur les moyens militaires et policiers. Ces réponses sont nécessaires. Aucun État ne peut accepter durablement que des groupes armés imposent leur loi sur une partie de son territoire. Mais elles demeureront insuffisantes si elles ne s'accompagnent pas d'une reconstruction beaucoup plus profonde. Car l'on ne reconstruit pas un État uniquement avec des armes. On le reconstruit d'abord avec des institutions.
La confiance est une institution invisible
Le politologue Francis Fukuyama rappelait que les sociétés les plus prospères ne reposent pas uniquement sur leurs constitutions ou leurs ressources naturelles. Elles reposent d'abord sur la confiance. Cette confiance permet aux citoyens de coopérer. Elle réduit les coûts économiques. Elle encourage l'investissement. Elle rend possibles les compromis politiques. Elle donne une légitimité durable aux institutions. Lorsqu'elle disparaît, les lois continuent parfois d'exister.
Mais elles cessent progressivement d'organiser la vie collective. Or c'est précisément cette confiance qui s'est lentement érodée en Haïti. La confiance envers la justice. La confiance envers les administrations. La confiance envers les élections. La confiance envers les gouvernements. La confiance, parfois même, envers nos concitoyens. La véritable reconstruction devra donc commencer par restaurer ce capital invisible. Aucune République ne survit durablement lorsque ses citoyens ne croient plus en elle.
Restaurer les institutions avant de restaurer les bâtiments
Après chaque catastrophe naturelle, nous parlons naturellement de reconstruction. Nous pensons aux routes. Aux ponts. Aux écoles. Aux hôpitaux. Toutes ces infrastructures sont indispensables. Mais une démocratie ne repose pas uniquement sur du béton. Elle repose sur des institutions crédibles.
Le véritable chantier national n'est donc pas seulement matériel. Il est institutionnel. Une police professionnelle. Une justice indépendante. Une administration compétente. Des collectivités territoriales capables d'assurer les services publics. Une fiscalité équitable. Une école qui forme des citoyens autant que des diplômés. Voilà les fondations invisibles sans lesquelles aucun développement durable ne sera possible.
Comme le rappelait Samuel P. Huntington, la stabilité politique dépend moins de la multiplication des dirigeants que de la solidité des institutions qu'ils servent. L'histoire récente d'Haïti confirme malheureusement cette intuition. Les hommes passent. Les institutions affaiblies demeurent. Et les crises reviennent.
Le regard de l'Histoire
En 1804, la jeune nation haïtienne accomplissait un acte sans précédent. Elle démontrait qu'un peuple autrefois réduit en esclavage pouvait conquérir sa liberté et fonder un État souverain. L'œuvre de Jean-Jacques Dessalines ne consistait pas uniquement à vaincre une armée.
Elle consistait surtout à faire naître une autorité nationale capable de protéger cette liberté. Deux siècles plus tard, le défi est différent. Il ne s'agit plus de conquérir l'indépendance. Il s'agit de restaurer la capacité de l'État à protéger tous ses citoyens, sans distinction d'origine, de quartier ou de condition sociale. Notre génération n'a pas reçu la mission de refaire 1804. Elle a reçu une mission tout aussi exigeante : faire vivre durablement l'État que les fondateurs ont voulu transmettre.
Au-delà de la République des gangs
L'expression « République des gangs » est devenue familière. Elle décrit une réalité douloureuse.Mais elle comporte également un danger. Celui de nous faire croire que les gangs constituent désormais notre identité politique. Ils ne le sont pas. Ils ne doivent jamais le devenir. Ils représentent une parenthèse tragique de notre histoire. Aucune nation ne peut accepter que l'exception devienne sa définition.
L'histoire est remplie de sociétés qui ont connu l'effondrement de leurs institutions avant de les reconstruire. Cette reconstruction fut toujours longue. Toujours difficile. Mais jamais impossible. Elle commence toujours par une décision collective : celle de rendre à l'État les fonctions qu'aucune organisation privée, aucun groupe armé, aucune puissance étrangère ne pourra jamais exercer durablement à sa place.
Nous avons souvent présenté les groupes armés comme le principal problème d'Haïti. Ils constituent sans aucun doute l'une des menaces les plus graves auxquelles notre nation est confrontée. Mais l'histoire nous invite à regarder plus profondément. Les gangs ne sont pas la négation de l'État. Ils sont le miroir de son absence. Tant que nous concentrerons tous nos efforts sur le miroir sans reconstruire ce qu'il reflète, nous continuerons à combattre les conséquences en laissant intactes les causes. Reconstruire l'État haïtien exigera bien davantage que des opérations de sécurité.
Il faudra restaurer la confiance. Réhabiliter les institutions. Réconcilier la puissance publique avec le droit. Faire de l'autorité non plus une domination, mais un service rendu à la Nation. C'est seulement à cette condition que le territoire redeviendra pleinement celui de la République. Car une nation ne disparaît pas le jour où ses frontières sont franchies. Elle commence à disparaître le jour où son État cesse d'habiter la vie quotidienne de ses citoyens.
Les groupes armés n'ont pas créé ce vide. Ils l'ont occupé. L'histoire nous enseigne cependant une vérité porteuse d'espérance. Les vides politiques ne sont jamais éternels. Ils attendent simplement qu'une volonté collective vienne les remplir de nouveau.
Dans notre prochain article, nous quitterons le territoire pour nous intéresser à une autre forme d'appauvrissement national, moins visible mais tout aussi dévastatrice : l'exode de nos intelligences. Car lorsqu'un pays perd progressivement ses enseignants, ses médecins, ses ingénieurs, ses chercheurs et ses entrepreneurs, il ne perd pas seulement des femmes et des hommes. Il perd une partie de sa capacité à imaginer son propre avenir.
Références
- Thomas Hobbes, (1651), Le Léviathan
- H. ARENDT, L'impérialisme, Les origines du totalitarisme, Paris, Éditions Points, 2010
- Max Weber (1919) Le Savant et le Politique
- Francis Fukuyama (1995) Trust: The Social Virtues and The Creation of Prosperity (édité en français sous le titre Confiance et puissance : Les vertus sociales et la création de la prospérité)
- Samuel P. Huntington, (1996) Le Choc des civilisations (The Clash of Civilizations and the Remaking of World Order)
Dacely Bertrand
Ingénieur TELECOM | Maîtrise en IT
Professeur, University of the People (California)
Professeur, American University of the Caribbean (Les Cayes)
