Pourquoi le campus de l’Université de la Fondation Dr. Aristide mérite mieux que nos réflexes partisans

« L’œil ne voit que ce que l’esprit est prêt à comprendre.

James Jacques
10 juil. 2026 — Lecture : 5 min.
Pourquoi le campus de l’Université de la Fondation Dr. Aristide mérite mieux que nos réflexes partisans

Local de l'UNIFA 2

« L’œil ne voit que ce que l’esprit est prêt à comprendre. » Haïti ne possède pas une tradition de campus universitaires comparables à celles que l’on observe aux États-Unis ou au Canada. Les universités y sont souvent dispersées, fragiles, logées dans des bâtiments fonctionnels, parfois précaires, rarement pensées comme des espaces complets de vie intellectuelle, sociale et professionnelle. Le campus de la Fondation Jean-Bertrand Aristide offre, dans ce vide confortable, un minimum organisé : des espaces de formation, des services, une certaine cohérence physique, et même un dortoir dans une capitale où chaque déplacement peut devenir une opération risquée.

Une visite peut parfois déplacer une mémoire politique plus sûrement qu’un long débat. Cette semaine, sur l’invitation d’une amie, j’ai parcouru le campus universitaire de la Fondation Jean-Bertrand Aristide. J’y suis entré avec la réserve de celui qui sait combien ce nom demeure chargé d’adhésions ferventes, de rejets profonds, de blessures encore ouvertes. J’en suis sorti avec une impression plus vaste que la circonstance : dans un pays où la jeunesse avance entre l’exil, la peur, la débrouille et l’abandon institutionnel, l’existence d’un lieu consacré à l’enseignement supérieur mérite mieux que les réflexes partisans.

Le simple détail du dortoir, dans le contexte haïtien actuel, a valeur de symptôme. Port-au-Prince est une ville difficile. Elle est devenue un territoire fragmenté par les gangs, les barrières invisibles, les routes interdites, les quartiers que l’on traverse avec appréhension ou que l’on ne traverse plus. La question universitaire qui se réduit jadis aux frais de scolarité, à la qualité des programmes ou au niveau du corps professoral, touche désormais à la sécurité physique de l’homme, à sa capacité de se rendre en classe, à la possibilité même de maintenir un rythme d’apprentissage dans une capitale totalement défaite.

Madiba nous a enseigné que l’éducation est l’arme la plus puissante qu’on puisse utiliser pour changer un monde. Dans cette perspective, un campus représente davantage qu’une infrastructure ; dans la mesure où elle constitue une réponse partielle à une crise de civilisation. Car le savoir a besoin de lieux stables et l’étudiant a besoin d’un environnement où la concentration ne soit pas continuellement brisée par la panique sociale. A cet effet, la formation professionnelle exige un cadre, une discipline, une durée et c’est ce qui fait défaut aujourd’hui à Turgeau et au Morne à Tuff.

Cette visite a provoqué en moi le courage d’une reconnaissance. J’ai combattu Aristide à une période de ma vie politique. Je n’en fais ni un secret ni une décoration. Les combats politiques d’hier appartiennent à leur temps, avec leurs raisons, leurs passions et parfois leurs excès. Le recul impose cependant une autre exigence : reconnaître ce qui a résisté au temps. Parmi les dirigeants de l’après-1986, Aristide demeure l’un de ceux dont certaines initiatives continuent de produire un effet concret sur la jeunesse. Sa vision de l’enseignement supérieur, discutée, contestée, inégale peut-être, trouve aujourd’hui une utilité que l’effondrement général rend encore plus visible.

L’Hôpital de la Paix, construit sous son impulsion, s’inscrit dans cette même logique. Il sert aujourd’hui de terrain pratique aux étudiants en médecine de sa faculté. Cette articulation entre formation universitaire et service de santé publique mérite attention.

On a trop souvent séparé les bâtiments des programmes, les inaugurations des politiques publiques, les intentions des mécanismes de suivi. Lorsqu’un hôpital peut devenir un espace de formation, lorsqu’une faculté peut trouver dans une institution de santé un prolongement pédagogique, une idée d’État apparaît, même modestement.

Pareil pour René Préval qui, dans un registre différent, avait lui aussi compris l’importance matérielle de l’école. Son effort dans la construction d’établissements scolaires, dans la logistique de l’accès à l’éducation, témoigne d’une intuition comparable : une nation ne se relève pas sans structures d’apprentissage. Les limites furent nombreuses. Le contenu pédagogique, la formation des enseignants, la qualité de l’encadrement n’ont pas toujours accompagné l’investissement physique. Mais les bâtiments tiennent encore.

Il en va de même pour l’exploit de Jocelerme Privert, qui a pu organiser les premières élections haïtiennes avec des fonds du Trésor Public et démontrer qu’il est effectivement possible de rompre avec le cycle de la dépendance.

Le drame de notre génération réside moins dans l’absence totale de visions que dans leur interruption permanente. Chaque cycle politique recommence, défait, soupçonne, efface. C’est à ce niveau qu’on est tous coupable. Le pouvoir devient propriété provisoire au lieu de devenir dépôt historique. Les administrations passent sans obligation de continuité. Les partis s’opposent comme si l’État lui-même devait changer de nature à chaque alternance. Cette culture de la rupture a ruiné plus d’une initiative utile.

D’où la nécessité d’un pacte national de développement, porté par les partis, les regroupements politiques, les intellectuels, les entrepreneurs et la diaspora. Un pacte fondé sur des choix précis plutôt que sur des professions de foi générales. Tel courant pourrait faire des infrastructures routières son engagement central. Tel autre pourrait inscrire le tourisme comme levier économique et culturel. D’autres pourraient porter l’agriculture organique d’exportation, la sous-traitance industrielle, l’enseignement supérieur, la formation technique, la santé publique ou l’économie maritime. L’enjeu serait de transformer la symbiose de ces options en obligations nationales, exécutées dans la durée, quel que soit le détenteur momentané du pouvoir. La République dominicaine, notre voisine immédiate, a su opérer des choix structurants de cet ordre et en récolte aujourd’hui les effets dans son positionnement régional.

La diaspora, souvent réduite au rôle de caisse de survie familiale, peut être aussi invitée à devenir partenaire d’institutions durables. Les élites économiques, habituées à négocier leur respiration dans le désordre, doivent comprendre que leur sécurité future dépend d’une jeunesse formée et d’un pays qui regarde vers l’avenir. Les intellectuels, trop souvent enfermés dans le commentaire ou l’amertume, doivent revenir à la proposition. Mettre du tangible sur la table. Quant aux partis politiques, ils gagneraient à présenter au pays moins de promesses globales et davantage de chantiers identifiables, mesurables, transmissibles.

Donc il est urgent d’ouvrir des discussions formelles autour d’un pacte national de stabilité et de développement. Un tel pacte devrait identifier quelques priorités stratégiques et établir des engagements mesurables, capables de survivre aux alternances, aux crises institutionnelles et aux soubresauts politiques.

James Jacques

Anthropo-Sociologue/Diplomate