Le football est-il vraiment apolitique ?

(Quand le sport devient un instrument de diplomatie, de puissance et de gouvernance) À chaque grande compétition internationale, une même affirmation revient avec insistance : « Le sport ne doit pas être mêlé à la politique.

Me Jonel Dilhomme, Av.
10 juil. 2026 — Lecture : 5 min.
Le football est-il vraiment apolitique ?

Grenadiers en union

(Quand le sport devient un instrument de diplomatie, de puissance et de gouvernance)

À chaque grande compétition internationale, une même affirmation revient avec insistance : « Le sport ne doit pas être mêlé à la politique. » Cette idée repose sur un idéal noble. Le football devrait être un espace de fraternité, de respect mutuel et de dépassement des divisions. Pourtant, la réalité internationale raconte une autre histoire. Le football est devenu bien plus qu’un simple sport. Il constitue aujourd’hui un enjeu diplomatique, économique, géopolitique et stratégique. Il convient alors de s’interroger : pourquoi la politique occupe-t-elle une place si importante dans le football alors que la FIFA n’est pas une organisation interétatique ? La réponse réside dans la transformation profonde du football au cours des dernières décennies.

A. Une organisation privée au cœur des relations internationales

Contrairement à une idée largement répandue, la FIFA n’est pas une organisation intergouvernementale. Elle n’a pas été créée par des États. Elle ne relève ni des Nations Unies, ni d’aucun traité international. Juridiquement, elle est une association de droit privé suisse. Pourtant, peu d’organisations privées disposent d’une influence comparable. Chaque Coupe du monde mobilise des dizaines de gouvernements, des milliards de dollars d’investissements publics et des centaines de millions de citoyens. Le football dépasse ainsi largement le cadre d’une simple activité sportive.

B. Les équipes nationales incarnent la souveraineté des peuples

Lorsqu’une sélection nationale entre sur le terrain, elle ne représente pas uniquement une fédération sportive. Elle incarne une nation, une histoire, une identité collective et parfois même les aspirations d’un peuple. Les drapeaux, les hymnes nationaux et les couleurs nationales rappellent que le football est devenu un puissant symbole de représentation internationale. Une victoire sportive renforce souvent le sentiment d’unité nationale. Une qualification historique peut redonner confiance à tout un peuple. Le football participe ainsi à la construction du récit national.

C. Le football, nouvel instrument de puissance

Au XXIᵉ siècle, les États ne cherchent plus seulement à exercer leur influence par la puissance militaire ou économique. Ils investissent également dans ce que le politologue Joseph Nye qualifie de soft power : la capacité d’influencer par l’attractivité, la culture et l’image. Le football est devenu l’un des principaux vecteurs de cette influence. Organiser une Coupe du monde, accueillir une compétition continentale ou former des joueurs de renommée internationale contribue à renforcer la visibilité d’un pays et à accroître son rayonnement. Le sport devient alors un outil de diplomatie publique.

D. Une économie mondiale aux implications politiques

Le football représente aujourd’hui une industrie mondiale. Il mobilise :

a. des investissements publics considérables ;

b. des infrastructures stratégiques ;

c. des chaînes de télévision internationales ;

d. des entreprises multinationales ;

e. des millions d’emplois directs et indirects.

Les décisions relatives au football produisent donc des effets économiques qui dépassent largement les terrains de jeu. Les gouvernements ne peuvent rester indifférents à un secteur d’une telle importance.

E. Les limites de la neutralité sportive

La FIFA affirme régulièrement son attachement au principe de neutralité politique. Ce principe demeure essentiel pour préserver l’autonomie du sport. Cependant, cette neutralité rencontre inévitablement certaines limites. L’organisation des compétitions suppose la coopération des États en matière de sécurité, de visas, d’infrastructures, de santé publique et de transport. De même, les crises internationales influencent souvent le déroulement des compétitions, les déplacements des équipes ou les décisions d’organisation. Le football évolue ainsi dans un environnement profondément politique.

F. Le véritable défi : faire du football un facteur de paix

Reconnaître la dimension politique du football ne signifie pas accepter son instrumentalisation. Au contraire, cette prise de conscience invite à promouvoir une gouvernance sportive fondée sur plusieurs principes :

a. le respect de l’autonomie des fédérations ;

b. la transparence dans la gouvernance ;

c. la lutte contre la corruption ;

d. la protection des droits humains ;

e. la promotion du dialogue entre les peuples.

Le football peut devenir un formidable outil de diplomatie préventive, de coopération internationale et de rapprochement entre les nations.

En final, le football n’est pas devenu politique parce que la FIFA serait une organisation interétatique. Il est devenu politique parce qu’il touche aujourd’hui aux intérêts fondamentaux des États : leur image, leur influence, leur économie, leur cohésion nationale et leur place dans le monde. Dans un contexte international marqué par les tensions géopolitiques, les compétitions sportives continueront d’être des espaces où s’expriment les ambitions, les rivalités mais aussi les possibilités de dialogue entre les peuples. L’enjeu n’est donc pas d’exclure la politique du football, objectif désormais illusoire. L’enjeu est de faire en sorte que le football inspire le meilleur de la politique : le respect des règles, l’égalité des chances, le mérite, la coopération et la recherche du bien commun. Car au-delà des trophées et des victoires, le football rappelle une vérité universelle : les peuples peuvent se mesurer avec passion sans renoncer à la fraternité. C’est peut-être là sa plus grande victoire.

Me Jonel Dilhomme, Av.
Chercheur en droit international et gouvernance globale
Analyste de la prospective appliquée aux États fragiles et à l’avenir d’Haïti
Ancien professeur à l’Université d’État d’Haïti

Courriel : Jonel.dilhomme30@gmail.com

Références sélectives

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  2. Goldblatt, David, The Ball is Round: A Global History of Football, Londres, Penguin Books, 2006.
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  4. Kuper, Simon et Szymanski, Stefan, Soccernomics: Why England Loses, Why Spain, Germany, and Brazil Win, and Why the U.S., Japan, Australia—and Even Iraq—Are Destined to Become the Kings of the World’s Most Popular Sport, New York, Nation Books, 2009.
  5. Levermore, Roger et Beacom, Aaron (dir.), Sport and International Relations: An Emerging Relationship, Londres, Routledge, 2009.
  6. Murray, Bill, The World’s Game: A History of Soccer, Urbana, University of Illinois Press, 1996.
  7. Nafziger, James A. R., International Sports Law, 2ᵉ éd., Cheltenham, Edward Elgar Publishing, 2011.
  8. Nye, Joseph S., Soft Power: The Means to Success in World Politics, New York, PublicAffairs, 2004.
  9. Organisation des Nations Unies, Sport as a Tool for Development and Peace: Towards the Achievement of the United Nations Millennium Development Goals, New York, Nations Unies, 2003.
  10. Wahl, Alfred, Histoire du football : du jeu au sport, Paris, Gallimard, 1990.