Rassurons immédiatement les supporters : il ne s’agit ni d’une campagne électorale pour Wilson Isidor ni d’une tentative de transformer la FIFA en Conseil électoral provisoire. Le professeur Thomas Lalime nous tend un ballon… intellectuel. Derrière l’émotion suscitée par la Coupe du monde 2026, il nous invite à une réflexion beaucoup plus ambitieuse : la diaspora est-elle condamnée à marquer des buts pour Haïti sans jamais pouvoir contribuer pleinement à écrire son avenir politique ? La question mérite mieux qu’un coup de sifflet. Elle appelle un véritable débat constituant.
Le professeur Thomas Lalime ne commet pas une erreur de raisonnement. Il provoque le lecteur. Et c’est précisément ce que l’on attend d’un intellectuel : déplacer le débat, déranger les évidences et obliger une société à se regarder dans le miroir de ses propres contradictions.
En choisissant Wilson Isidor comme symbole, il ne nous demande pas sérieusement si un but marqué pendant la Coupe du monde devrait conduire demain à un mandat électif. Son interrogation est beaucoup plus profonde : quelle place voulons-nous accorder à la diaspora dans la République haïtienne du XXIᵉ siècle ? Voilà, à mes yeux, la véritable force de son article.
Le football possède une magie singulière. Comme l’a si bien montré Eduardo Galeano dans Le Football, ombre et lumière, il est capable de suspendre, le temps d’un match, les frontières, les accents, les différences sociales et même les distances. Pendant quatre-vingt-dix minutes, le passeport disparaît derrière le maillot. Le lieu de naissance s’efface devant l’hymne national. Le ballon construit une communauté d’émotions.
Mais une République ne peut être gouvernée par la seule émotion.
Le football révèle la nation ; la Constitution organise l’État. Et ces deux réalités, bien que liées, ne se confondent pas. Un joueur représente les couleurs d’un pays. Un élu représente juridiquement le peuple souverain. L’un suscite la fierté nationale ; l’autre exerce une parcelle de la souveraineté. Ce ne sont ni les mêmes responsabilités, ni les mêmes exigences.
Faisons cependant l’exercice proposé par le professeur. Supposons que la Constitution de 1987 soit pleinement en vigueur. La réponse juridique serait relativement simple : les conditions d’accès aux fonctions électives seraient déterminées par la Constitution et par les lois de la République, non par les émotions suscitées par une victoire sportive.
Mais répondre uniquement par le droit serait passer à côté de la véritable question.
Car Thomas Lalime ne parle peut-être pas de la Constitution d’hier. Il nous invite, consciemment ou non, à réfléchir à celle de demain.
Son texte pose une question que les futurs constituants auront l’obligation d’affronter : comment intégrer politiquement une diaspora qui participe déjà à la vie économique, scientifique, culturelle, diplomatique et sportive d’Haïti ?
Cette question ne concerne pas seulement la double nationalité. Elle touche à notre conception même de la nation. Pendant longtemps, Haïti s’est pensée comme un territoire. Désormais, elle doit aussi se penser comme une communauté humaine dispersée, mais toujours profondément liée par une histoire, une mémoire et une responsabilité communes.
Reconnaître cette réalité ne signifie pas ouvrir indistinctement toutes les fonctions publiques. Une démocratie sérieuse doit préserver des équilibres. Elle peut reconnaître une représentation politique de la diaspora tout en exigeant, pour certaines hautes responsabilités, des critères de résidence, de connaissance du territoire, de transparence, de responsabilité publique ou de prévention des conflits d’intérêts. Il ne s’agit donc pas d’opposer les Haïtiens de l’intérieur à ceux de l’extérieur, mais d’inventer un pacte institutionnel qui associe les deux au service d’un même destin.
La véritable question n’est donc pas : « Serions-nous prêts à élire Wilson Isidor ? »
La véritable question est : quelle République voulons-nous construire avec les millions d’Haïtiens qui vivent au-delà de nos frontières, mais qui continuent d’aimer, de soutenir et parfois de faire rayonner leur pays ?
À cette question, le professeur Thomas Lalime n’apporte pas une réponse définitive. Il ouvre une porte. Et c’est peut-être son plus grand mérite.
Il appartient désormais aux constitutionnalistes, aux juristes, aux politologues, à la diaspora et aux citoyens de construire ce nouvel édifice. Car le football peut nous rappeler que nous appartenons à une même nation. Mais seule une Constitution pourra décider comment cette nation deviendra, demain, une communauté politique plus juste, plus inclusive et plus forte.
Le football a ouvert le débat.
Il appartient désormais aux « gardiens » d’écrire la suite.
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