Le 7 juillet 2021 restera gravé comme l’une des dates les plus sombres de l’histoire contemporaine d’Haïti. Dans la nuit du 6 au 7 juillet, le président Jovenel Moïse était assassiné avec une brutalité inouïe dans sa résidence privée de Pèlerin 5 par un commando lourdement armé composé de 26 Colombiens et de deux Américains d’origine haïtienne. Son épouse, , grièvement blessée, survivait à cette attaque qui allait plonger la République dans l’effroi.
Cinq ans plus tard, une question demeure, implacable, lancinante, presque accusatrice : qui a réellement tué Jovenel Moïse, et surtout, qui a voulu sa disparition ?
Car au-delà des mercenaires, des armes, des exécutants et des intermédiaires, le peuple haïtien continue d’attendre la vérité sur les commanditaires, les financiers, les facilitateurs politiques et les complicités institutionnelles nationales et internationales qui ont rendu possible un tel crime.
J’ai personnellement connu Jovenel Moïse dans l’exercice du pouvoir, ayant participé à 187 conseils des ministres en tant que ministre de l’Éducation nationale et de la Formation professionnelle. Cette proximité institutionnelle m’a permis d’observer un homme complexe, souvent incompris, parfois isolé, mais animé par une volonté manifeste de rompre avec certaines pratiques enracinées dans le fonctionnement de l’État haïtien.
Une justice à deux vitesses
L’un des paradoxes les plus troublants de cette affaire est la dissymétrie flagrante entre l’évolution du dossier à l’étranger et son enlisement en Haïti.
Aux États-Unis, l’enquête a progressé. Des suspects ont été inculpés, certains ont plaidé coupable, d’autres ont été condamnés. Des éléments financiers, logistiques et opérationnels ont été établis. Peu à peu, les ramifications internationales du complot apparaissent.
En Haïti, en revanche, la justice semble prisonnière de ses propres faiblesses.
Lenteurs procédurales, instabilité institutionnelle, pressions politiques, climat sécuritaire catastrophique : tout concourt à ralentir, voire à paralyser, le processus judiciaire. Le dossier s’enlise, les audiences se font attendre, et le procès tant espéré ne s’ouvre toujours pas.
Ce blocage n’est pas anodin. Il nourrit les soupçons, alimente les théories et renforce un sentiment de méfiance profonde envers les institutions.
Dans l’esprit de nombreux citoyens, une question s’impose : cherche-t-on réellement la vérité, ou protège-t-on encore des intérêts puissants ?
L’assassinat d’un président ou l’effondrement d’un État ?
L’assassinat de Jovenel Moïse dépasse la tragédie individuelle. Il constitue un révélateur brutal de la vulnérabilité de l’État haïtien.
Qu’un chef d’État en exercice puisse être assassiné dans sa résidence, au cœur de la zone métropolitaine, par un commando étranger ayant opéré avec une telle précision, sans résistance des forces de sécurité , pose une question vertigineuse : où était l’État ?
Ce drame a mis à nu les fractures structurelles du pays : fragilité institutionnelle, faiblesse des services de renseignement, politisation des appareils de sécurité, dépendance diplomatique et absence de souveraineté effective.
Le lendemain de l’assassinat, le ministre des Affaires étrangères et premier ministre par intérim, Claude Joseph, décréta l’état d’urgence suite à un conseil de gouvernement. Mais très vite, la crise institutionnelle s’aggrava avec une lutte de pouvoir entre lui et le premier ministre fraichemrnt nommé, Ariel Henry, qui avait sollicité du Président un report de son installation la veille du crime.
Cette bataille pour le contrôle de l’exécutif illustra une fois de plus la fragilité du système politique haïtien, où les transitions s’opèrent rarement dans la sérénité.
Jovenel Moïse : président contesté, symbole persistant
Il serait historiquement réducteur de présenter Jovenel Moïse uniquement comme une victime ou uniquement comme un président contesté. Il fut les deux.
Héritier revelle du PHTH (pati haysyen tèt kale), il accéda au pouvoir dans un contexte de forte polarisation politique. Son mandat fut marqué par des crises institutionnelles, des manifestations, de fausses accusations, de blocage de toutes sortes , de luttes perpétuelles contre une opposition rétrograde et affairiste, mais également par une rhétorique de rupture avec certaines élites économiques.
Avec le temps, son discours devint plus frontal à l’égard de groupes qu’il jugeait responsables de la captation de l’État. Il dénonçait ouvertement des réseaux oligarchiques, des monopoles économiques et des mécanismes de corruption.
Pour ses partisans, il incarnait la voix des exclus : les paysans, les masses populaires, les oubliés du système.
Pour ses adversaires, il représentait un pouvoir centralisateur et conflictuel.
C’est précisément cette dualité qui explique pourquoi sa mémoire demeure aussi vive.
Le temps de la vérité
Cinq ans après, la blessure reste ouverte.
L’assassinat de Jovenel Moïse n’a pas seulement ôté la vie à un président ; il a laissé une nation sans réponses. Et lorsqu’une société vit trop longtemps sans vérité, le doute devient poison, la rumeur remplace la justice, et l’impunité devient norme.
Haïti ne peut durablement reconstruire son avenir sur les ruines du silence.
La justice n’est pas une faveur accordée aux morts. Elle est une exigence des vivants.
Comme Thomas Sankara au Burkina Faso , dont l’assassinat a attendu plus de trois décennies avant que la justice n’avance réellement, Jovenel Moïse entre progressivement dans la mémoire politique haïtienne comme une figure dont la disparition continue d’interroger la conscience nationale.
Cinq ans après, son nom dérange encore. Son assassinat hante encore les consciences. Son dossier continue à peser sur l’histoire.
Car tant que la vérité n’aura pas triomphé, ce crime ne relèvera pas du passé.
Il continuera à vivre dans les silences, dans les questions sans réponses, et dans cette exigence collective que nul peuple digne ne peut abandonner : le droit à la vérité.
