Zeus et Legba : Ce que l’école nous apprend et ce qu’elle oublie

Lors de mes études de master en Analyse de Données à Chicago en 2024, j’ai eu l’occasion de visiter le Haitian American Museum en compagnie de plusieurs amis étrangers.

Zeus et Legba : Ce que l’école nous apprend et ce qu’elle oublie

Traçage de vèvè pour une cérémonie vodou

Lors de mes études de master en Analyse de Données à Chicago en 2024, j’ai eu l’occasion de visiter le Haitian American Museum en compagnie de plusieurs amis étrangers. L’idée de cette visite venait de moi : je voulais leur faire découvrir une partie de l’histoire et de la culture haïtienne.

 Au cours de l’exposition, nous nous sommes arrêtés devant un tableau où figuraient plusieurs vèvè. L’un de mes amis me demanda simplement ce que représentait l’un des symboles. A ma grande surprise, je fus incapable de répondre. Je me souviens même avoir été tenté d’invoquer l’argument le plus simple et le plus facile : « Je suis chrétien ».

En y repensant, cette réponse n’avait aucun sens. On ne m’avait pas demandé si j’y croyais, mais plutôt ce que cela signifiait. Je ne le savais pas. Avec le recul, je réalise à quel point cette situation était paradoxale.

Mon expérience au Haitian American Museum n'est d'ailleurs pas un cas isolé. Plus récemment, lors d'une discussion entre collègues autour d'un symbole figurant sur un maillot de l'équipe nationale de football, nous avons tenté d'en identifier l'origine et la signification. À ma surprise, personne n'a véritablement été capable de l'expliquer.

Avec le recul, je réalise que ces deux situations racontaient la même histoire.

Comme beaucoup d'Haïtiens de ma génération, j'ai été exposé á l’école aux grandes civilisations du monde, qu’il s’agisse de la Grèce antique, de Rome, des Aztèques du Mexique ou des Incas du Perou, parcouru les mythes grecs et romains et entendu parler des grandes religions du monde. Nous considérons généralement que ces sujets font partie de la culture générale nécessaire pour comprendre l'histoire, la littérature, l'art et les sociétés.

J'ai ainsi appris que Zeus était le dieu de la foudre, qu'Aphrodite représentait l'amour, qu'Arès incarnait la guerre. J'ai découvert l'histoire de Rémus et Romulus, ces deux frères qui, selon la légende, furent nourris par une louve avant que l'un d'eux ne fonde Rome. Pourtant, lorsqu'il a fallu expliquer un symbole issu de l'histoire culturelle de mon propre pays, je me suis retrouvé sans réponse.

Cette réflexion peut surprendre certains lecteurs habitués à me lire sur des questions économiques, technologiques ou financières et ils peuvent se demander pourquoi ce changement ?

En réalité, au-delà de la honte que j’ai ressentie au musée, la question qui m'amène aujourd'hui sur ce terrain n'est pas si différente de celles qui ont inspiré mes précédents textes. Au fond, il s'agit toujours de transmission et de vulgarisation.

Comment une société transmet-elle ses connaissances ? Comment préserve-t-elle ce qu'elle considère comme important ?

Et que se passe-t-il lorsqu'une partie de son héritage, qu'on l'approuve ou non, se retrouve absente des espaces où se construit la connaissance collective ? C'est sous cet angle éducatif, culturel et historique que je souhaite ouvrir cette réflexion.

Une absence qui interroge.

Mon ignorance n’avait rien d’exceptionnel, au contraire elle m’a conduit à me demander combien d’Haïtiens de ma génération auraient été capables de répondre à la même question.

Pendant longtemps, l’enseignement en Haïti a fortement été influencé par le modèle éducatif européen en particulier français. Les références à la Grèce antique, à Rome ou encore à la tradition judéo-chrétienne occupent naturellement une place relativement importante dans la formation intellectuelle des élites. Ce choix n’avait rien d’exceptionnel d’autant plus que plusieurs pays construisent leur système éducatif autour de références culturelles qu’ils considèrent comme universelles. Toutefois, il y a un effet pervers face à ce choix : la relégation au second plan de certaines composantes du patrimoine local.

Cette relégation est d’autant plus remarquable que d’autres traditions religieuses ou mythologiques sont souvent étudiées sans que cela ne soit perçu comme une adhésion aux croyances qu’elles véhiculent. Pourquoi cette distinction semble-t-elle plus difficile lorsqu’il s’agit de notre propre héritage culturel ? Une partie de la réponse se trouve dans un épisode souvent méconnu de notre histoire.

La campagne antisuperstitieuse, plus connue sous le nom de campagne des rejetés.

Quand le patrimoine devient suspect

En 1942, le clergé catholique considérait alors le vaudou comme une superstition incompatible avec le christianisme. Des prêtres organisèrent des campagnes de prédication et des cérémonies publiques où des objets de culte vaudou étaient brûlés ou détruits. Les autorités de l’époque apportèrent leur soutien à cette campagne[1]. Et pour comprendre cet épisode, il faut toutefois éviter un raccourci historique fréquemment repris aujourd’hui.

Certains présentent la campagne des rejetés comme l'aboutissement d'une politique commencée sous la colonie et poursuivie par Toussaint Louverture ou Dessalines. La réalité historique semble plus nuancée.  Sous le régime colonial, le catholicisme constituait la seule religion reconnue officiellement. Le protestantisme lui-même avait été proscrit après la révocation de l'Édit de Nantes. Quant au Vaudou, il n'était généralement pas considéré comme une religion à part entière par les autorités de l'époque. Les textes coloniaux le décrivaient davantage comme des pratiques superstitieuses, de sorcellerie ou comme des rassemblements séditieux (Code noir de 1685).

Les historiens soulignent d'ailleurs que les mesures prises sous Toussaint Louverture ou Dessalines répondaient principalement à des préoccupations de sécurité, de stabilité et de consolidation du pouvoir. Elles ne doivent donc pas être confondues avec la campagne antisuperstitieuse du XXe siècle, dont l'objectif était explicitement religieux.[2] Les motivations étaient différentes, les contextes l’étaient également. C'est probablement dans cette histoire que se trouve une partie de l'explication de notre malaise contemporain face à certains éléments de notre propre culture.

Une présence que nous ne voyons plus

Le paradoxe est que le vaudou a profondément marqué l'histoire, la langue, l'art, la musique et même l'imaginaire haïtiens tout en demeurant relativement absent de l'enseignement formel comme objet d'étude culturelle ou historique. Pourtant, ses traces sont partout autour de nous.

Il est fréquent d'entendre certaines expressions populaires sans que ceux qui les utilisent ne connaissent nécessairement leur origine. Ces formules constituent pourtant une forme de mémoire culturelle.

On dit parfois d'une personne qui a les bras chargés, qui multiplie les activités ou qui semble avoir mille choses à faire à la fois qu'elle est « chaje kou Legba ». L'expression est utilisée naturellement dans la conversation quotidienne, et fait partie de ces références culturelles qui continuent de circuler de génération en génération.

De même, devant un plat particulièrement relevé ou très pimenté, il n'est pas rare d'entendre demander : « Se manje Gede ? » Là encore, une référence culturelle ancienne continue de vivre dans le langage courant.

Certaines expressions renvoient même à des récits populaires plus complexes. Lorsqu'une personne revient avec autre chose que ce qui lui avait été demandé, on peut parfois lui lancer : « Ou genlè sot anba dlo ? » Selon une croyance populaire, un esprit qui emmène quelqu'un anba dlo finit par le renvoyer parmi les vivants lorsqu'il se montre incapable d'exécuter correctement les tâches les plus simples. L'expression a survécu bien au-delà de la connaissance du récit qui lui a donné naissance.

Ces expressions font partie du langage quotidien de nombreux Haïtiens. Elles témoignent d'un héritage culturel qui a traversé le temps, même lorsque les récits qui leur ont donné naissance tendent à s'effacer.

La même réalité s'observe dans notre imaginaire collectif. Les costumes de Kouzen évoquent encore dans l'esprit de plusieurs, l'univers rural et paysan. Nos carnavals, notre musique populaire et une partie de notre création artistique continuent également de porter l'empreinte de cet héritage.

Qui ne se souvient pas des prestations de Boukman Eksperyans ou de RAM, dont les rythmes, les symboles et les références puisent largement dans ce patrimoine culturel ?

"Bonjou Madan Letan Sa w fè m la ? Oh sa w fè m la ?

Aujourd'hui, cet héritage semble d'ailleurs connaître une visibilité nouvelle. Musiciens, peintres, artisans, créateurs de mode puisent de plus en plus dans cet univers pour représenter Haïti. Qu'il s'agisse d'un simple effet de mode, d'une réappropriation culturelle ou d'un phénomène plus profond est un autre débat. Mais une chose paraît certaine : il devient de plus en plus difficile de mobiliser ces références sans s'interroger sur leur signification.

Connaître n'est pas croire

Le vaudou n'est évidemment pas l'unique source de la culture haïtienne. Notre identité s'est construite à la croisée d'influences africaines, européennes, chrétiennes, et taïnos. Dans cet ensemble, le vaudou demeure l'une des sources importantes de notre imaginaire culturel. C'est peut-être là que réside le malentendu.

Connaître l'origine d'une expression, comprendre la signification d'un symbole ou reconnaître l'influence d'un héritage culturel n'implique pas nécessairement une adhésion spirituelle. Cela relève avant tout de la connaissance de soi et de la compréhension de son histoire.

Au terme de cette réflexion, je ne prétends pas avoir répondu à toutes les questions qu'elle soulève. Sincèrement, je ne sais pas quelle place exacte le Vaudou devrait occuper dans nos programmes scolaires. Je ne sais pas davantage quelles formes pourrait prendre un tel enseignement ni quelles limites il conviendrait de lui fixer. Mais je reste convaincu d'une chose : il existe une différence fondamentale entre connaître et adhérer.

La connaissance de la mythologie grecque n'a jamais fait de nous des adorateurs de Zeus. De la même manière, comprendre l'origine d'un symbole, d'une expression ou d'une tradition n'est pas nécessairement un acte de foi.

Ce qui est en jeu ici n'est donc pas la religion, c'est la connaissance, la mémoire, la transmission.

En repensant aujourd'hui à cette visite au Haitian American Museum de Chicago, je réalise que j'aurais peut-être mieux raconté Haïti à mes amis étrangers si quelqu'un m'avait un jour expliqué la signification de ce vèvè.

Cette réflexion me rappelle également une idée exprimée dans la chanson « Priyorite » du groupe Klass. Pipo y déplore que nous soyons parfois tellement fascinés par ce que nous n'avons pas que nous oublions d'apprécier ce que nous possédons déjà. Cette idée résonne particulièrement avec le sujet qui nous occupe. Il ne s'agit pas de rejeter les connaissances venues d'ailleurs. Elles enrichissent notre compréhension du monde.

Peut-être gagnerions-nous aussi à mieux connaître certaines composantes de notre propre héritage. Car au fond, la question n'est pas seulement de savoir ce que nous apprenons à l'école. Elle est aussi de savoir ce que nous sommes capables de transmettre lorsque vient notre tour de raconter Haïti au reste du monde.