Hier, c’était la Saint-Jean. Une fois de plus, des milliers de jeunes Haïtiens se sont rassemblés, consumés par la ferveur. Que ce soit dans les temples maçonniques où l’on initie les esprits, dans les sociétés vodou où l’on invoque les forces de la nature, ou dans les églises chrétiennes où l’on prie pour un miracle, la jeunesse était au rendez-vous. Mais au matin, une question brûle les lèvres de tout observateur lucide : où étaient ces milliers de jeunes dans les facultés de science appliquée, dans les concours d’ingénierie, ou dans les think tanks technologiques ?
La spiritualité est l’âme d’Haïti, elle nous ancre et nous console. Mais elle est devenue une drogue douce qui nous endort, une béquille commode pour justifier notre immobilisme. La vérité est cruelle : nous ne manquons pas de prières, nous manquons de bâtisseurs. Nous avons trop de croyants et pas assez d’ingénieurs.
1. L’illusion de la foi face à la dureté du béton
Regardez les faits. Quand un pont s’effondre à Port-au-Prince, un cierge ne le répare pas. Quand les canalisations d’eau potable sont obstruées et que le choléra frappe, les incantations ne purifient pas l’eau. Quand les montagnes se dénudent et que les plaines agricoles s’assèchent, les rituels n’irriguent pas les cultures.
Nous mettons toute notre énergie dans les sociétés secrètes et les congrégations religieuses, mais nous sommes incapables de former une simple Société Haïtienne de Science Appliquée. Nous organisons des nuits de veillées, mais jamais de concours national de robotique ou de hackathons pour résoudre nos coupures d’électricité. Pendant que le monde produit des empires technologiques, Haïti s’enfonce dans une dérive mystique et stérile.
2. La guerre mondiale se gagne avec des cerveaux, pas avec des talismans
Pendant que nos jeunes passent leur temps à débattre de symboles ésotériques ou à suivre des prédicateurs, la Chine diplôme 1,5 million d’ingénieurs par an. L’Iran, sous embargo, en forme plus de 230 000, dont 70 % de femmes, pour bâtir une industrie autonome. Les États-Unis ne dorment pas : ils captent les meilleurs cerveaux du monde.
Et Haïti ? Statistiquement, nous sommes un désert scientifique. Nous formons des avocats et des sociologues en masse, mais peinons à aligner 200 ingénieurs agronomes ou mécaniciens par promotion. Résultat : nous importons des techniciens étrangers pour construire nos routes, nous payons des cabinets européens pour auditer notre réseau électrique, et nous regardons, impuissants, nos ressources naturelles s’envoler sans valeur ajoutée locale. Nous organisons scientifiquement notre propre sous-développement.
3. Le symptôme de notre décadence : l'incitation à l’apparence
Organisez un concours de beauté ou une grande messe évangélique : les sponsors et les ministères se ruent. La gagnante repart avec une voiture et des bourses. Mais le major de la faculté des Sciences, le jeune génie qui conçoit un prototype de filtration d’eau ou un algorithme pour prédire les cyclones, lui, reçoit une poignée de main et une médaille en plastique dans une salle vide.
Quel message envoyons-nous à notre jeunesse ? Nous leur montrons que le divertissement et les titres religieux ou maçonniques payent instantanément, tandis que la rigueur intellectuelle et le sacrifice scientifique condamnent à la précarité. Nous poussons nos meilleurs éléments vers l’exil. Nos ingénieurs partent au Canada, aux États-Unis ou en Europe, parce que sur leur propre terre, ils ne sont ni considérés, ni financés, ni utilisés.
4. Un appel à la jeunesse bâtisseuse
Assez des rites, place aux ratios ! Assez des talismans, place aux théodolites !
La Saint-Jean doit devenir le symbole d’un renouveau : que l’on y voit désormais des expositions de projets d’ingénierie civile, des démonstrations de drones agricoles et des startups technologiques. Que les loges maçonniques et les sociétés vodou, si respectées par leur organisation, prennent exemple pour financer des bourses d’excellence scientifique et créer des think tanks opérationnels.
Nous avons besoin de plus d’ingénieurs. Nous avons besoin de créer une Société Haïtienne de la Science Appliquée qui conseille l’État, qui audite les infrastructures et qui forme la relève. Nous avons besoin de concours annuels d’innovation où les jeunes rivaliseront non pas de ferveur spirituelle, mais d’intelligence mécanique et de génie logiciel.
5. La solution est entre vos mains
Chers jeunes, vous qui cherchez du sens dans les cérémonies, cherchez-le aussi dans les lois de la physique, dans la chimie des sols et dans l’algorithmique. La spiritualité vous donne la force, mais c’est la science qui vous donnera l’outil. N’attendez plus le miracle venu du ciel ; construisez-le de vos mains.
Honorons nos ancêtres en bâtissant des routes, pas en brûlant des cierges. Haïti ne se relèvera pas par l’incantation, mais par la conception. La grande tragédie haïtienne, c’est de chercher des sauveurs spirituels alors que nous avons besoin de sauveurs techniques. Le prochain 24 juin, que l’on voie les jeunes se presser, non plus seulement devant les autels, mais aussi dans les laboratoires.
L’heure n’est plus à la prière passive, mais à l’action organisée. Haïti a besoin de bâtisseurs, pas seulement de croyants. Soyez ces bâtisseurs.
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