Les grenadiers ou la mise en sens d’une page d’histoire inoubliable

La fierté, la dignité et la tête haute.

Jeff Matherson Cadichon, Ph.D.
25 juin 2026 — Lecture : 5 min.
Les grenadiers ou la mise en sens d’une page d’histoire inoubliable

Grenadiers avant le match

La fierté, la dignité et la tête haute. C’est ainsi qu’Haiti aura quitté la Coupe du monde 2026 de football malgré une élimination au premier tour. Une deuxième participation à la plus grande compétition sportive au monde après 52 ans d’absence, qui constitue déjà une belle page d’histoire de la première République noire au monde. Au-delà de la défaite, il y a de quoi rendre fier tout un peuple.

Ces images resteront à jamais gravées dans la mémoire de toute une nation, et du monde entier. Celles d’un peuple fier, heureux, solidaire, qui garde la tête haute malgré l’adversité. Celles des grenadiers haïtiens qui ont montré des séquences de beau jeu, de l’envie, de la combativité, et qui rappellent ces paroles vibrantes de La Dessalinienne, l'hymne national d'Haïti, écrit par Justin Lhérisson et composé par Nicolas Geffrard : « Pour le Pays, pour les Ancêtres, Marchons unis, Marchons unis ! »

Ces images seront transmises de génération en génération. Celles d’une équipe de Grenadiers tout aussi fiers d’être Haïtiens que de jouer une phase finale de Coupe du monde de football. Celles de milliers de personnes, de tous âges, de toutes catégories sociales et de toutes couleurs de peau, qui chantent, crient, sautent, pleurent de bonheur ou restent figées par de fortes émotions face à ce que les Grenadiers d’Haïti ont montré sur le terrain. Dans les stades comme ailleurs, à Port-au-Prince – la capitale d’Haïti – comme dans les villes de province, sur les plateaux des médias haïtiens, partout dans la diaspora haïtienne, ces émotions de joie, de bonheur et de fierté n’ont cessé de décupler. Anmweyyyyy !!!

Ces images que l’histoire retiendra sont aussi celles de commentateurs sportifs, de supporters adverses et amateurs de football des quatre coins du monde qui s’exclament devant deux buts extraordinaires inscrits par nos Grenadiers face au Maroc. Pour nous, les Haïtiens, notre premier but inscrit dans cette Coupe du monde de football – le premier depuis la Coupe du monde de 1974 des Grenadiers –  n’est pas un but contre son camp (CSC) de l’excellent gardien marocain Yassine Bounou, comme le disent les statistiques du match. Nous, les Haïtiens, garderons en mémoire ce petit bijou de Lenny Joseph, une superbe Madjer en talonnade que le dernier rempart marocain a joliment détourné dans ses propres filets. La beauté du geste !  

Et que dire du but sublime de Wilson Isidor ! Un véritable chef-d’œuvre. Avec cette frappe limpide sur un service au sol de Jean-Kévin Duverne, le numéro 18 haïtien, surnommé Isigol par ses compatriotes, aura inscrit l’un des plus beaux buts, si ce n’est le plus beau but de cette Coupe du monde 2026 de football. Toup pou yo !

Haiti quitte le Mondial 2026 avec 0 point, 8 buts encaissés et 2 buts marqués, un bilan comptable décevant qui n’aura toutefois pas su assombrir cette dignité affichée sur et en dehors du terrain dont tout le monde en parle.

Cette élimination est certes un échec sportif que nous ne cherchons pas à angéliser. Cependant, elle est de toute évidence un succès retardé, car l’échec fait partie de l’apprentissage. Et Haiti aura montré de belles choses face à la plus grande nation du football, le Brésil, face au Maroc, demi-finaliste de la dernière Coupe du monde qui est actuellement 6e au classement FIFA, et face à l’Écosse, une équipe européenne qui a décroché son billet direct pour le Mondial 2026 en terminant en tête de son groupe de qualification (devant le Danemark, deuxième, actuellement 20e au classement FIFA). La logique du football aura été respectée dans ce groupe C dont Haïti aura été le « petit poucet ».  

La participation d’Haiti au Mondial 2026 aura contribué à des représentations sociales positives d’un pays en proie à des crises récurrentes que l’instant présent ne doit ni nous faire oublier ni nous conduire à déresponsabiliser l’État haïtien, qui échoue continuellement à préserver le bien commun. Les Grenadiers, qui ont fait rayonner le bicolore haïtien sur la scène mondiale, contribuent ainsi à des conceptions sociales élaborées et partagées par tout un ensemble d’Haïtiens unis par des caractéristiques communes (culturelles, historiques, ethniques, religieuses, etc.), et ayant un sentiment d’appartenance à une nation qui se veut libre, forte et prospère.  

Cette nouvelle page d’histoire vient ainsi contribuer à faire apprendre ou réapprendre l’histoire d’Haïti au plus grand nombre. La naissance d’une nation souvent occultée dans les livres d’histoire aura été mise au grand jour lorsque la FIFA a contraint Haïti à retirer de son maillot pour la Coupe du monde une illustration représentant la bataille de Vertières, jugée comme un message politique. Ainsi, la presse internationale rappellera que ce symbole historique est un clin d’œil direct à la dernière grande bataille de la révolution haïtienne, qui s’est tenue le 18 novembre 1803 et qui a vu l’armée indigène de Saint-Domingue, composée d’anciens esclaves, vaincre les troupes coloniales françaises de Napoléon Bonaparte, pour donner naissance à la première République noire libre au monde, dont l’indépendance sera proclamée le 1er janvier 1804.

Cette histoire souvent déformée ou reléguée au second plan dans des musées distoire et des expositions sur l’esclavage, a été également évoquée sur les plateaux télé du monde entier, comme lorsque ce commentateur français rappelle que l’hymne national d’Haïti, « La Dessalinienne », tient son nom de Jean-Jacques Dessalines, premier empereur d’Haïti. Cette séquence m’a rappelé ce moment, vieux de dix ans, où, lors d’un apéro entre doctorants en psychologie, des collègues français m’avaient demandé où se situait Haïti sur la carte du monde et quelle langue on y parlait, alors qu’ils étaient censés le savoir, et bien plus encore, dès leur plus jeune âge à l’école, tout au moins. Comprenne qui pourra !

Tout compte fait, la Coupe du monde de football 2026 aura été plus qu’un apprentissage pour les Grenadiers d’Haïti. Au-delà de cette vitrine internationale qu’elle représente sur le plan sportif, ce Mondial a été l’occasion pour l’équipe haïtienne de faire rêver toute une nation, de rendre fier tout un peuple dont la souffrance suscite trop souvent un simple emballement compassionnel. Cette équipe des Grenadiers a su proposer des modèles identificatoires valorisants, structurants et inspirants aux jeunes en Haïti, où la précarité transforme le pays en une société du mépris dans laquelle les crises sociopolitiques et économiques mettent à mal le processus d’individuation. Merci Grenadiers !

Grenadye Alaso !