Accra, Ghana. – Trois mois après l’adoption historique par l’Assemblée générale des Nations unies de la résolution A/RES/80/250 reconnaissant la traite transatlantique des Africains réduits en esclavage parmi les crimes les plus graves contre l’humanité, chefs d’État africains, dirigeants caribéens, diplomates, juristes, universitaires et représentants de la diaspora se sont réunis les 18 et 19 juin à Accra pour définir les prochaines étapes du mouvement international en faveur des réparations.
Un détail n’est toutefois pas passé inaperçu : l’absence d’Haïti parmi les délégations gouvernementales de premier plan. Pourtant, première république noire indépendante du monde issue d’une révolution d’esclaves victorieuse en 1804 et victime de l’indemnité imposée par la France en 1825, Haïti occupe une place centrale dans les débats contemporains sur la justice historique et les réparations. Organisée par le gouvernement du Ghana, l’Union africaine et l’UNESCO, cette conférence de haut niveau constitue la première grande rencontre internationale consacrée à la mise en œuvre de la résolution adoptée le 25 mars dernier par 123 États membres des Nations unies.
Dans son discours d’ouverture, le président ghanéen John Dramani Mahama, désigné champion de l’Union africaine pour la justice réparatrice, a appelé la communauté internationale à franchir une nouvelle étape. « Nous ne cherchons pas à rouvrir les blessures du passé. Nous cherchons à les guérir », a déclaré le chef de l’État ghanéen devant plusieurs dirigeants africains et caribéens réunis dans la capitale ghanéenne.
La rencontre a notamment rassemblé la Première ministre de la Barbade, Mia Mottley, le président du Liberia, Joseph Boakai, la présidente de la Namibie, Netumbo Nandi-Ndaitwah, le président du Sénégal, Bassirou Diomaye Faye, ainsi que des représentants de la Communauté caribéenne (CARICOM), de l’Union africaine, de l’UNESCO et des Nations unies. Pour les participants, l’adoption de la résolution de l’ONU ne représente pas l’aboutissement du combat mais le début d’un processus politique, diplomatique et juridique visant à répondre aux conséquences durables de l’esclavage, de la traite transatlantique et du colonialisme.
L’annonce majeure de la conférence est venue du président Mahama avec la création de trois nouvelles structures destinées à faire avancer le dossier des réparations au niveau international. La première est un Panel consultatif mondial sur la justice réparatrice, composé de chefs d’État, de personnalités publiques et d’experts chargés d’orienter les discussions internationales.
La deuxième est un Panel d’experts sur la restitution des biens culturels, qui travaillera sur le retour des objets d’art, archives et patrimoines africains conservés dans les musées et institutions étrangères. La troisième est un Panel juridique mondial sur les réparations, réunissant des juristes et spécialistes du droit international afin d’explorer les voies légales permettant de soutenir les revendications réparatrices. Selon le président ghanéen, ces mécanismes doivent permettre de transformer les déclarations de principe en actions concrètes et durables.
La Première ministre de la Barbade, Mia Mottley, l’une des figures les plus influentes du mouvement pour les réparations, a plaidé pour un renforcement de la coopération entre l’Afrique et la Caraïbe. Elle a rappelé que la CARICOM dispose déjà d’un plan en dix points réclamant notamment des excuses officielles, la restitution du patrimoine culturel, des investissements dans l’éducation et la santé, ainsi que des programmes de développement destinés à corriger les conséquences historiques de l’esclavage.
« La réparation doit suivre la reconnaissance », a-t-elle affirmé. De son côté, Sir Hilary Beckles, président de la Commission des réparations de la CARICOM, a présenté la résolution adoptée aux Nations unies comme le résultat de plusieurs décennies de mobilisation intellectuelle, diplomatique et citoyenne à travers le monde noir.
Plusieurs intervenants ont souligné les évolutions récentes observées en Europe. Le ministre ghanéen des Affaires étrangères, Samuel Okudzeto Ablakwa, a notamment évoqué les déclarations du président français Emmanuel Macron appelant la France à regarder son passé colonial et esclavagiste avec davantage de lucidité. Dans un message vidéo adressé à la conférence, Emmanuel Macron a reconnu l’importance de poursuivre le dialogue sur les héritages de l’esclavage et les responsabilités historiques. Les participants ont également salué les récentes prises de position du pape Léon XIV ainsi que les réflexions engagées par certaines institutions religieuses européennes concernant leur implication historique dans l’esclavage.
La conférence d’Accra s’inscrit dans une dynamique plus large portée par l’Union africaine. Après avoir fait de 2025 l’« Année de la justice pour les Africains et les personnes d’ascendance africaine à travers les réparations », l’organisation continentale a décidé de consacrer la période 2026-2035 à une « Décennie des réparations ». Pour les responsables africains, la question ne se limite pas à une compensation financière. Elle englobe également la mémoire, l’éducation, la restitution du patrimoine culturel, la réforme de certaines institutions internationales et la réduction des inégalités héritées de plusieurs siècles d’exploitation.
Où est Haïti ?
Dans ce contexte, l’absence d’Haïti soulève des interrogations. Cette absence est d’autant plus frappante que plusieurs intervenants ont rappelé les conséquences durables de l’esclavage, du colonialisme et des mécanismes d’extraction qui continuent de façonner les inégalités contemporaines. Pour de nombreux observateurs, peu de pays incarnent cette réalité autant qu’Haïti. Première république noire indépendante du monde, née d’une révolution d’esclaves victorieuse en 1804, le pays a également été contraint de verser à la France l’indemnité de 1825 en échange de la reconnaissance de son indépendance. Depuis plusieurs années, historiens, économistes et organisations de la société civile réclament une reconnaissance internationale des conséquences économiques, politiques et institutionnelles de cette dette.
Fait notable, le document final adopté à Accra mentionne explicitement Haïti en appelant la communauté internationale à prendre en compte « les pays dans des situations particulières comme Haïti » dans les discussions sur la justice financière, l’allègement de la dette et les réparations. Alors que le mouvement international pour les réparations semble entrer dans une nouvelle phase, portée par une coopération renforcée entre l’Afrique et la Caraïbe, une question demeure : comment expliquer que le pays dont l’histoire est si intimement liée aux enjeux de liberté, de réparation et de justice historique ait été pratiquement absent de ce rendez-vous ?
À Accra, les participants ont affirmé leur volonté de transformer la reconnaissance en action. Pour Haïti, le défi est désormais de retrouver sa place dans un débat mondial dont elle demeure l’une des références historiques les plus puissantes.
