Un cœur et des oreilles pour nos enfants et nos jeunes écoliers

Jean Wilner Louis
18 juin 2026 — Lecture : 5 min.
Un cœur et des oreilles pour nos enfants et nos jeunes écoliers

Enfants en classe

Indépendamment de leurs idéologies (politique et spirituelle), les psychologues s’accordent à reconnaître que, chez l’être humain, le développement et le fonctionnement du cerveau sont affectivo-dépendants. Si l’affectivo-dépendance caractérise le bon fonctionnement du cerveau chez l’adulte, il l’est encore plus naturellement chez les enfants et les adolescents qui, eux, en sont encore à une phase cruciale de leur développement ontogénétique. Lorsque, dans un contexte social donné, les conditions nécessaires à l’installation et le maintien d’un environnement humain socio-affectif profitable aux enfants et aux adolescents font lamentablement défaut, il convient de se demander quelles en sont les retombées. Mais s’interroger sur ces dernières n’est qu’une question de rhétorique, car elles sont bien évidentes dans la vie scolaire et familiale des enfants et des adolescents, si nous considérons non seulement le langage des bulletins d’évaluation, mais aussi l’allure des interactions qui se dessinent entre eux et leur entourage immédiat : nos enfants et nos adolescents sont porteurs non seulement de traumatisme, mais aussi ils traînent de l’insécurité affective sur leur parcours développemental. À explorer l’âme de nos jeunes écoliers, nous avons affaire à de nombreuses blessures, les une plus profondes que les autres. Comment alors panser et repenser [(re)p(a/e)nser] ces blessures ?

Voilà la question que nous allons tenter de répondre dans les lignes qui suivent, en vous présentant le contexte, les acteurs et les perspectives.

Le contexte

Depuis déjà près d’un quinquennat, nous assistons à un renforcement du climat de l’insécurité dans le pays. La Capitale et ses environs sont le théâtre lugubre de scènes et de chaîne de violences, de ces violences d’une cruauté qui dépasse ce que l’imagination peut naturellement concevoir. Nos enfants et nos jeunes écoliers ont donc été et sont, tout comme leurs parents, exposés à cette situation qui déstabilise et traumatise. S’il est vrai que nous ne disposons pas, présentement, de statistiques sur le taux d’abandon et/ou de décrochages scolaires et de basculement subtil d’un état névrotique vers des conditions psychotiques chez nos enfants et nos jeunes, nous devons admettre que chacun de nous aura été confronté à la demande explicite ou implicite d’un.e écolier.ère en quête d’un espace capable de l’accueillir et lui permettre de mettre des mots sur ses maux : les maux doivent être nommés par les souffrants, pour qu’à la porte d’entrée de la guérison ces derniers soient acclamés, car comme on verbalise, progressivement on se détraumatise. C’était donc pour garantir un tel espace, favorable et propice à ces conditions, que des acteurs se sont mis d’accord pour qu’en prélude à la Journée nationale de l’Enfant haïtien, un échantillon de nos jeunes écoliers reçoive de l’assistance psychologique via la mise en place d’un environnement psychothérapeutique psychiquement ressourçant et structurant.   

              

Les acteurs

À la base de l’initiative ayant visé à organiser une semaine porte ouverte de consultation psychologique et de psychothérapie à l’intention d’un échantillon de nos jeunes écoliers, se trouvent le Professeur Claude Mane Das, doyen de la Faculté d’Ethnologie et la juge Norah Amilcar Jean François, représentante du Chapitre haïtien de l’Association internationale des Femmes Juges (CHAIFEJ). C’est à la suite de cette entente que la Clinique Universitaire de Santé Mentale de l’UEH (Clin-UEH), située au deuxième local de la dite Faculté, a été retenue pour fournir de l’assistance psychologique à nos jeunes. Cinq intervenants, sous la supervision professionnelle  du responsable de la Clin-UEH, ont été mobilisés en vue d’accueillir les enfants pour les différents services psychologiques que nous avons planifiés de leur offrir : consultation psychologique, psychothérapie de groupe, et conseil de famille.

Les trois rubriques qui couvrent ces activités prévues durant la semaine ont été conçues dans l’intention de faciliter l’approche de la blessure psychique sous les deux perspectives suivantes : panser et repenser la blessure.

C’était à travers des entretiens individuels pour garantir de l’écoute active, et des séances de psychothérapie de groupe que les 95 enfants et jeunes écoliers bénéficiaires ont reçu du pansement affectif, en étant accueillis par des intervenants formés et entrainés à cet effet. Nous avons pu, de façon palliative, panser les blessures psychiques de nos bénéficiaires.  Mais il convient de reconnaître et d’admettre que, tenant compte de l’intervalle du temps d’intervention, nous ne pouvons pas nous autoriser à soutenir que les soins psychologiques prodigués durant la semaine nous aura permis de résoudre tous les problèmes psychologiques (évidents et latents) des enfants et des adolescents accueillis. Les soins palliatifs sont généralement des soins qui visent à atténuer les effets néfastes immédiats d’une pathologie, avant d’y trouver un traitement. Et c’est en ce sens que nous pouvons avancer que panser les blessures de nos jeunes écoliers nous a, du même coup, permis de repenser ces dernières. Et en les repensant, nous nous rendons compte que les politiques publiques qui visent à adresser ce type de blessure sont quasi-inexistantes, chez nous en Haïti. 

Les perspectives          

La première édition de la semaine Porte ouverte de soins psychologiques à l’intention de nos jeunes écoliers nous a permis de nous rendre compte de la profondeur des souffrances psychiques que porte la population scolaire. Les bulletins qui exposent une baisse considérable du rendement scolaire, la dysharmonie de la relation pédagogique en salle de classe, les difficultés d’adaptation ou d’apprentissage, et les décrochages sont tous, généralement, des indicateurs de souffrances psychiques ignorées par les acteurs de l’éducation dans le pays ; on ne peut vraiment pas établir avec clarté la place accordée aux problèmes psychologiques des écoliers dans les politiques publiques en Haïti. Il est temps d’élever les soins psychologiques au rang des priorités dans les politiques publiques éducatives dont le MENFP détient naturellement la responsabilité.

Cela dit, nous signalons déjà le sens des plaidoyers que la Clinique universitaire de Santé mentale de l’UEH entend engager, pour faire bénéficier de ses services à la population scolaire.

Jean Wilner Louis,

Psychologue clinicien, Professeur

Responsable de la Clinique Universitaire de Santé Mentale de l’UEH