Lorsque les lumières se sont rallumées après la première mondiale du documentaire Sorry for the Genocide au festival Doxumentale de Berlin, la discussion qui a suivi a rapidement dépassé le cadre du cinéma. Dans la salle, il était question de mémoire, de traumatismes intergénérationnels, de terres, de réparations et d'une interrogation qui demeure ouverte plus d'un siècle après les faits : comment réparer une injustice historique lorsque les victimes directes ne sont plus là, mais que les conséquences de cette injustice continuent de structurer le présent ?
Réalisé par la cinéaste germano-nigériane Theodora Shandé, le documentaire présente les négociations en cours entre l'Allemagne et la Namibie autour du génocide perpétré entre 1904 et 1908 contre les peuples Ovaherero et Nama sous la domination coloniale allemande. Mais loin de se limiter aux discussions diplomatiques ou aux débats juridiques, le film donne la parole aux descendants des victimes et interroge ce que signifient réellement la reconnaissance, les excuses et les réparations. À l'issue de la projection, j'ai eu l'occasion de m'entretenir avec la réalisatrice. Notre conversation a porté non seulement sur le film lui-même, mais aussi sur les questions plus larges qu'il soulève concernant la mémoire historique, la responsabilité politique et la justice.
L'un des messages les plus puissants du documentaire est que le génocide ne peut être considéré comme un simple événement historique révolu. « Même après plus de cent ans, cela continue d'affecter profondément les populations en Namibie », souligne Theodora Shandé. Au fil du documentaire, les récits personnels révèlent comment le traumatisme se transmet de génération en génération. Il ne s'agit pas seulement de faits consignés dans les archives, mais de souvenirs familiaux, d'histoires racontées aux enfants, de silences hérités et de blessures qui continuent de façonner les identités.
L'une des protagonistes principales, Sima Luipert, raconte ainsi les avertissements que lui transmettait sa grand-mère lorsqu'elle était enfant. Derrière ces récits se cachent les souvenirs du camp de concentration de Shark Island, devenu l'un des symboles les plus sombres du génocide colonial allemand. Le film montre avec sensibilité que les violences de masse ne s'arrêtent pas nécessairement lorsque les armes se taisent. Elles peuvent survivre dans les mémoires, les relations sociales et les structures héritées du passé.
Le film Sorry for the Genocide excelle par son refus de proposer une lecture simpliste de l'histoire. Shandé a délibérément choisi de faire entendre une diversité de voix : descendants des victimes, représentants de différentes communautés, Namibiens germanophones et acteurs impliqués dans les négociations. « Nous voulions montrer que ce n'est pas une question simple. Même au sein des communautés concernées, il n'existe pas de réponse facile », explique-t-elle.
Cette approche permet au film d'éviter les pièges du récit binaire. Les débats autour de la mémoire et des réparations apparaissent dans toute leur complexité. Les communautés concernées ne parlent pas d'une seule voix. Elles ont parfois des attentes différentes, voire divergentes, concernant la manière dont la justice devrait être rendue. En donnant à voir cette diversité, le documentaire invite le spectateur à réfléchir plutôt qu'à adopter une position prédéterminée.
Au cœur de la controverse se trouve une question de vocabulaire qui est en réalité une question de pouvoir. Depuis plusieurs années, l'Allemagne propose un programme de financement d'environ 1,1 milliard d'euros destiné au développement de la Namibie. Cependant, de nombreux descendants des victimes rejettent cette qualification. Pour eux, il ne s'agit pas d'aide au développement mais de réparations.
Il s’agit l’a d’une distinction fondamentale. Alors que, l'aide au développement peut être perçue comme un geste volontaire, les réparations impliquent la reconnaissance d'une responsabilité historique. Le documentaire montre comment le gouvernement allemand reste particulièrement prudent dans le choix des termes employés. Cette prudence n'est pas anodine. Derrière les mots se cachent des conséquences juridiques, politiques et symboliques qui dépassent largement le cadre namibien. Car la question que soulève le film est universelle : comment un État reconnaît-il un crime historique sans créer un précédent susceptible d'alimenter d'autres revendications liées au passé colonial ?
Quand les conséquences sont toujours présentes
Le film rappelle également que les effets du génocide ne relèvent pas uniquement de la mémoire. Ils sont aussi visibles dans les réalités économiques et sociales contemporaines. Les questions foncières occupent notamment une place centrale. Plus d'un siècle après les expropriations coloniales, une grande partie des terres agricoles les plus productives demeure entre les mains de descendants de colons européens.
Pour Shandé, cette situation rend difficile l'argument selon lequel ces événements appartiendraient exclusivement au passé. « Comment peut-on dire que tout cela appartient au passé lorsque les résultats sont encore présents aujourd'hui ? » Cette question résonne bien au-delà de la Namibie. Elle invite à réfléchir à la manière dont les structures économiques et sociales héritées du colonialisme continuent d'influencer le présent.
L'autre constat frappant du documentaire concerne l'ignorance persistante de cette histoire en Allemagne. Bien que le génocide des Ovaherero et des Nama soit considéré par de nombreux historiens comme le premier génocide du XXe siècle, il demeure largement absent des programmes scolaires allemands. Shandé, qui a grandi en Allemagne, raconte avoir étudié la Seconde Guerre mondiale, l'Holocauste et la Révolution française sans jamais apprendre ce qui s'était passé en Namibie.
Pour elle, la mémoire n'est pas seulement une question de justice pour les victimes. Elle constitue aussi une condition nécessaire pour éviter la répétition des violences. « La seule manière d'empêcher que quelque chose comme cela se reproduise est de savoir ce qui s'est passé et d'en tirer les leçons. » Cette réflexion rappelle que l'oubli n'est jamais neutre. Les sociétés choisissent ce qu'elles commémorent, ce qu'elles enseignent et ce qu'elles préfèrent laisser dans l'ombre.
Ce que la Namibie peut apprendre à Haïti
L'intérêt du documentaire dépasse largement le cadre de l'Afrique australe. Les débats qu'il soulève font écho à des questions qui occupent une place croissante dans les discussions internationales autour de la rançon de l'indépendance imposée à Haïti par la France en 1825. Bien entendu, les contextes historiques sont différents. Mais les interrogations fondamentales sont similaires. Qui décide de ce qu'est une réparation juste ? Une reconnaissance symbolique suffit-elle ? Comment mesurer les conséquences économiques et sociales d'une injustice historique plusieurs générations après les faits ? Et surtout : les populations concernées participent-elles réellement à la définition des solutions proposées ? L'expérience namibienne montre que les réparations ne sont pas uniquement une question financière mais touchent également à la mémoire, à la dignité, à la représentation politique et à la capacité des communautés à participer aux décisions qui les concernent.
Au terme de notre entretien, une idée revenait constamment dans les propos de la réalisatrice : une réparation véritable ne peut être définie uniquement par ceux qui présentent des excuses. « La première étape consiste à découvrir ce dont les communautés concernées ont réellement besoin. Et on ne peut le savoir qu'en leur parlant et en adoptant leur point de vue. » Cette phrase résume peut-être mieux que toute autre le message central du film. Dans un monde où de plus en plus de sociétés réexaminent les héritages du colonialisme, de l'esclavage et des violences de masse, Sorry for the Genocide rappelle que la justice historique ne se limite ni aux déclarations officielles ni aux négociations diplomatiques; elle commence par l'écoute.
Pour Haïti, qui poursuit sa propre réflexion sur les conséquences durables de la rançon de l'indépendance, l'expérience namibienne offre une leçon précieuse : la réparation ne consiste pas seulement à reconnaître les crimes du passé. Elle exige également de s'interroger sur les structures qu'ils ont produites et sur les voix qui doivent être entendues pour construire un avenir plus juste.
