À l'attention de Monsieur Gianni Infantino,
Président de la Fédération Internationale de Football Association,
et de l'ensemble de ses membres.
Monsieur le Président,
Je vous écris au nom d'un peuple qui a appris, depuis plus de deux siècles, à tenir debout.
Vous avez demandé à Haïti de retirer la représentation de la Bataille de Vertières de son maillot pour la Coupe du Monde 2026. Vous avez jugé ce symbole « politique ».
Permettez-moi de vous dire, avec tout le respect que je vous dois, ce qu'est vraiment Vertières.
1. CE QUE VOUS APPELEZ « POLITIQUE », NOUS APPELONS « HISTOIRE »
Le 18 novembre 1803, des hommes et des femmes qui avaient connu les chaînes de l'esclavage ont affronté l'armée de Napoléon Bonaparte — réputée invincible — sur les hauteurs d'une colline du nord d'Haïti.
Leur général, François Capois, vit son cheval abattu sous lui. Il se releva. Il essuya la poussière. Et il continua d'avancer en criant :
« En avant ! »
Les officiers français eux-mêmes firent cesser le feu pour le saluer.
Ce jour-là, une armée d'anciens esclaves battit la plus grande puissance militaire de son époque. Ce jour-là, le monde changea. Six semaines plus tard, le 1er janvier 1804, naissait Haïti — première République noire indépendante de l'histoire moderne. Première révolution d'esclaves victorieuse de tous les temps.
Ce n'est pas de la politique.
C'est la liberté humaine qui prend corps.
2. VERTIÈRES N'APPARTIENT PAS QU'À HAÏTI
Ce que peu de gens savent — ce que l'histoire a trop longtemps tu — c'est que Vertières a changé la face du monde bien au-delà d'Haïti.
Après sa défaite, Napoléon abandonna ses ambitions en Amérique. Il vendit le territoire de la Louisiane aux États-Unis — cet achat fondateur qui doubla la superficie du pays hôte de votre Coupe du Monde 2026. Sans Vertières, l'Amérique que vous connaissez n'existerait peut-être pas.
La victoire haïtienne envoya des ondes de choc à travers tout l'hémisphère. Elle inspira les mouvements abolitionnistes du Brésil, de Cuba, des États-Unis du Sud. Elle prouva, au moment même où cela semblait impensable, que des êtres humains enchaînés pouvaient briser leurs chaînes.
L'historien C.L.R. James a écrit que la révolution haïtienne fut l'un des chapitres les plus importants de l'histoire mondiale. L'anthropologue Michel-Rolph Trouillot a démontré comment elle fut délibérément effacée — précisément parce qu'elle était, selon ses mots, « impensable » : un peuple réduit à l'état de chose avait prouvé que la liberté est un instinct universel, pas un privilège.
Pas un programme politique.
Pas un message de division.
La preuve vivante que la dignité humaine est indestructible.
3. CE QUE NOS GRENADIERS AURAIENT PORTÉ SUR LEURS ÉPAULES
Haïti revient à la Coupe du Monde après 52 ans d'absence.
Cinquante-deux ans.
Pour un peuple qui traverse des décennies d'épreuves, une qualification mondiale est bien plus qu'une performance sportive.
C'est une résurrection collective.
Ces joueurs, nos vaillants Grenadiers, auraient porté ce maillot avec Vertières sur le cœur. Pas comme un slogan. Comme une prière. Comme le nom d'un ancêtre que l'on n'oublie pas.
Quand un supporter haïtien voyait Vertières sur ce maillot, il ne voyait pas de la politique.
Il voyait son grand-père.
Il voyait sa mère debout, malgré tout.
Il voyait les générations qui ont tenu pour qu'il puisse, lui, exister.
Vous avez demandé d'effacer cela.
4. CE QUE VOUS NE POUVEZ PAS EFFACER
Je comprends vos règlements.
Je respecte le principe de neutralité qui les fonde, à condition qu'il s'applique avec la même rigueur à toutes les nations, qu'elles soient puissantes ou vulnérables, qu'elles viennent du Nord ou du Sud.
Un règlement juste est un règlement universel.
Un pour tous. Pour toutes.
Un symbole politique divise.
Un symbole historique élève.
La mémoire d'un peuple n'est pas un programme politique.
L'histoire d'une nation n'est pas une campagne idéologique.
Alors permettez-moi, Monsieur le Président, de vous poser une question simple :
Depuis quand la célébration d'un événement fondateur de la liberté d'un peuple constitue-t-elle un message politique ?
Depuis quand le souvenir d'hommes et de femmes qui ont conquis leur liberté devient-il incompatible avec les valeurs du sport ?
Vertières est à Haïti ce que les grands moments fondateurs sont à toutes les nations :
non pas une opinion.
Une origine.
Non pas une idéologie.
Une mémoire.
Non pas un message politique.
Un héritage historique.
5. CE QU'ON NE PEUT PAS NOUS RETIRER
On peut retirer une image d'un maillot.
On peut retirer un symbole d'un tissu.
On peut retirer un dessin d'un uniforme.
Mais on ne peut pas retirer Vertières de l'Histoire.
On ne peut pas réécrire le courage de Capois-la-Mort.
On ne peut pas effacer le sacrifice de ceux qui sont tombés ce 18 novembre 1803.
On ne peut pas annuler la liberté qu'ils ont conquise.
Et surtout —
On ne peut pas demander à un peuple d'oublier qu'il a ouvert au monde entier un chemin vers la liberté.
6. HAÏTI N'A PAS SEULEMENT GAGNÉ SA LIBERTÉ
Haïti a prouvé, pour la première fois dans l'histoire moderne, qu'un peuple réduit en esclavage pouvait se lever, vaincre ses oppresseurs, et fonder une nation.
Haïti a dit au monde — au monde entier — que l'être humain, quel que soit l'état dans lequel on l'a mis, garde en lui une flamme que rien ne peut éteindre.
Ce message n'appartient pas à Haïti.
Il appartient à l'Afrique, dont sont venus ces hommes et ces femmes enchaînés.
Il appartient aux Amériques, qu'il a transformées à jamais.
Il appartient aux peuples colonisés de la terre entière.
Il appartient à l'humanité tout entière.
Vertières n'est pas un événement haïtien.
Vertières est un héritage de l'humanité.
7. LA DERNIÈRE CHOSE QUE JE VEUX VOUS DIRE
Dans quelques heures, nos joueurs, nos vaillants Grenadiers, entreront sur un terrain de la Coupe du Monde.
Ils porteront éventuellement les couleurs bleu et rouge d'Haïti — les mêmes couleurs que Dessalines arracha du drapeau tricolore français, cousant ensemble le bleu et le rouge pour créer le premier drapeau d'une nation libre.
Elles portent Vertières.
Elles portent Capois-la-Mort criant en avant face à la mort.
Elles portent les millions d'êtres humains qui ont trouvé dans la victoire d'Haïti la force de croire que leur propre liberté était possible.
Qu'il y ait ou non l'image de Vertières sur leur maillot ce soir-là: Vertières sera sur le terrain.
Vertières sera dans les voix brisées de tous les Haïtiens du monde qui chanteront leur hymne en pleurant, depuis Port-au-Prince, depuis Miami, depuis Montréal, depuis Paris.
Parce que Vertières n'a jamais eu besoin d'un maillot pour exister. Vertières existe depuis le 18 novembre 1803. Et elle existera longtemps après nous.
Car que sont les hymnes nationaux, sinon la mémoire chantée des peuples ?
Ils racontent des luttes, des sacrifices, des victoires, des résistances et des aspirations à la liberté.
Si l'évocation d'un événement fondateur ou d'un combat historique constitue un message politique, alors que dire des hymnes nationaux eux-mêmes ?
Faudrait-il les interdire ?
Faudrait-il demander aux nations d'effacer de leurs chants les références à leurs héros, à leurs révolutions, à leurs combats ou à leur naissance ?
Je ne le crois pas.
Parce qu'un peuple qui se souvient de son histoire ne fait pas de la politique.
Lorsque les Français entonnent La Marseillaise, ils se souviennent de leur Révolution et de ceux qui sont tombés pour défendre leur liberté.
Lorsque les Américains chantent The Star-Spangled Banner, ils célèbrent la résistance d'une nation qui refusa de plier sous le feu ennemi.
Lorsque de nombreux peuples du monde chantent leurs hymnes, ils honorent leurs fondateurs, leurs sacrifices, leurs combats et leurs espérances.
Vertières n'est pas différent.
Vertières est notre mémoire.
Vertières est notre héritage.
Vertières est l'une des raisons pour lesquelles nous sommes encore debout aujourd'hui.
ET Vertières n'a jamais eu besoin d'un maillot pour exister. Vertières existe depuis le 18 novembre 1803. Et elle existera longtemps après nous.
On peut retirer une image d'un maillot.
On peut retirer un symbole d'un tissu.
On peut retirer un dessin d'un uniforme.
Mais on ne peut pas retirer Vertières de l'Histoire.
On ne peut pas effacer le courage.
On ne peut pas annuler la liberté.
On ne peut pas réécrire le jour où des hommes que le monde appelait esclaves ont rappelé au monde entier qu'ils étaient des êtres humains.
Et on ne peut pas demander à un peuple d'oublier qu'il a ouvert au monde un chemin vers la liberté.
Vertières n'appartient pas seu
lement à Haïti.
Vertières appartient à l'humanité.
L'Union fait la force !
Grenadiers, à l'assaut !!!
Natacha Dacine
Citoyenne haïtienne · Héritière de Vertières
✉ hello@natachadacine.com
