Le droit de juger n'est pas le droit d'humilier

Les images récemment diffusées montrant des soldats haïtiens publiquement humiliés ont suscité des réactions diverses.

Dacely Bertrand
11 juin 2026 — Lecture : 5 min.
Le droit de juger n'est pas le droit d'humilier

Menottes et marteau de justice

Les images récemment diffusées montrant des soldats haïtiens publiquement humiliés ont suscité des réactions diverses. Certains y voient l'expression nécessaire de la discipline militaire. D'autres, dont je suis, y voient une question plus profonde qui dépasse le cas particulier de ces soldats : celle du respect de la dignité humaine.

Qu'il n'y ait aucune ambiguïté. Une armée a le devoir de sanctionner les fautes commises dans ses rangs. La discipline est l'une des conditions de son existence même. Un soldat peut être réprimandé, suspendu, révoqué, traduit devant la justice militaire ou civile et, le cas échéant, condamné. Mais le droit de juger n'est pas le droit d'humilier. Le droit de sanctionner n'est pas le droit de déshumaniser.

La justice a pour mission d'établir les faits, de déterminer les responsabilités et d'appliquer les sanctions prévues par la loi. Elle ne devrait jamais avoir pour objectif d'abaisser, de ridiculiser ou de détruire la dignité d'une personne. Lorsqu'une sanction devient une humiliation publique, elle risque de sortir du cadre de la justice pour entrer dans celui du spectacle ou de la vengeance.

À l'institution militaire

L'Armée n'est pas seulement une structure administrative chargée d'assurer la défense nationale. Elle est aussi une institution morale. Elle porte une part de l'honneur de la nation. Son autorité ne se mesure pas seulement à sa capacité d'imposer l'obéissance, mais également à sa capacité d'exercer le pouvoir avec retenue, justice et grandeur.

Lorsqu'un soldat a commis une faute, l'institution doit agir. Mais lorsqu'elle agit, elle doit veiller à ne pas porter atteinte à ce qui constitue le fondement même de toute autorité légitime : le respect de la personne humaine. Une institution révèle sa grandeur non pas seulement dans la manière dont elle honore ses héros, mais encore plus dans la manière dont elle traite ceux qui ont failli. Marquinhos, avant de courir à la célébration de sa victoire en Ligue des Champions, a songé à aller vers l’adversaire qui a raté son penalty pour le réconforter. L’Humain avant tout.

Un soldat peut perdre son grade. Il peut perdre son uniforme. Il peut perdre sa liberté. Mais il ne devrait jamais perdre sa dignité. Car une institution véritablement forte n'a pas besoin de l'humiliation pour démontrer son autorité. Elle inspire le respect par la rigueur de ses procédures et par l'équité de ses décisions. Lorsqu'une institution filme et diffuse la déchéance de ses propres membres, elle ne touche pas seulement les individus concernés ; elle affecte aussi l'image de l'institution elle-même.

À la famille des soldats

À l’épouse de l’un des soldats qui, les larmes aux yeux, a publiquement imploré que son mari ne devrait pas être humilié. À son enfant qu'elle tenait dans ses bras, encore trop jeune pour comprendre ce qui s’est passé. À sa mère souffrante. À ses proches et à ses amis. Je voudrais adresser un message de compassion. Je voudrais dire que leur douleur mérite d'être entendue.

Ce qui s'est joué dans cette affaire ne concerne pas seulement des soldats. Une humiliation publique ne s'arrête jamais à la personne visée. Elle atteint les parents, les enfants, les conjoints et tous ceux qui partagent son existence.

Cette épouse n'a pas demandé l'impunité. Elle n'a pas demandé que la faute soit ignorée. Elle a simplement demandé que l'homme derrière l'uniforme soit traité avec dignité. Elle a rappelé que son mari avait été blessé dans l'exercice de ses fonctions. Elle a rappelé qu'il avait versé son sang au service de l'institution et du pays.

L'image du bébé qu'elle a présentée est également très symbolique. Elle cherche manifestement à rappeler aux autorités et au public qu'un soldat n'est pas seulement un matricule ou un uniforme. C'est un père, un fils, un époux. Lorsqu'une humiliation devient publique, elle déborde largement la personne visée. Elle atteint la famille entière. Cet appel mérite le respect.

Au peuple haïtien

Enfin, je voudrais m'adresser au peuple haïtien. Cette affaire nous oblige à regarder au-delà des circonstances immédiates. Elle nous oblige à nous souvenir de qui nous sommes. Haïti n'est pas née de l'humiliation. Haïti est née de son refus.

Avant 1804, des hommes et des femmes furent traités comme des biens meubles. Leur humanité leur fut niée. Leur dignité fut piétinée. Leur souffrance fut considérée comme insignifiante. La Révolution haïtienne fut d'abord une immense révolte morale contre cette négation de l'être humain.

Lorsque Dessalines proclama l'indépendance, il ne fondait pas seulement un nouvel État. Il affirmait devant le monde une vérité universelle : aucun être humain ne doit être réduit à l'humiliation ou à la servitude. C'est pourquoi l'histoire d'Haïti dépasse les frontières d'Haïti.

Notre indépendance représente l'une des plus grandes victoires de la dignité humaine dans l'histoire moderne. Nous sommes les héritiers de cette mémoire. Nous sommes les enfants d'un peuple qui a refusé d'être déshumanisé.

Comment pourrions-nous alors devenir indifférents à l'humiliation d'autrui ? Comment pourrions-nous oublier que la dignité humaine fut le premier combat de notre histoire nationale ?

Être fidèle à Dessalines ne consiste pas seulement à célébrer son courage. Être fidèle à Dessalines consiste aussi à défendre, en toutes circonstances, la valeur de la personne humaine. Même lorsqu'elle a commis une faute. Même lorsqu'elle doit être sanctionnée. Même lorsqu'elle nous déçoit. Car la dignité humaine n'est pas une récompense accordée aux irréprochables.

La dignité humaine est un principe. Et les principes ne s'appliquent pas seulement lorsque cela est facile. Ils s'appliquent précisément lorsque les circonstances nous poussent à les abandonner. Dans une époque où tout se filme, où tout se partage et où tout se transforme en spectacle, nous devons résister à la tentation de confondre justice et humiliation.

Une nation se grandit lorsqu'elle sait corriger sans avilir. Sanctionner sans déshonorer. Juger sans humilier.

Au-delà du destin de quelques soldats, c'est une certaine idée d'Haïti qui est en jeu. Une Haïti fidèle à l'esprit de 1804. Une Haïti qui n'oublie jamais que sa plus grande victoire fut celle de la dignité humaine. Une Haïti qui se souvient que le droit de juger n'a jamais été le droit d'humilier.

Car le jour où nous oublierons cela, nous commencerons à oublier qui nous sommes. Et nous, Haïtiens, ne devons jamais oublier qui nous sommes.

Dacely Bertrand

Ingénieur TELECOM | Maîtrise en IT

Professeur, University of the People (California)

Professeur, American University of the Caribbean (Les Cayes)