À mesure que le pays s’approche des échéances devant permettre le retour à l’ordre constitutionnel, une évidence s’impose : l’aboutissement du processus électoral constitue désormais la principale responsabilité politique du Premier ministre.
L’Histoire retiendra moins les débats administratifs, les querelles de compétences ou les désaccords institutionnels que la capacité des autorités de transition à conduire la nation vers des élections crédibles et à assurer une transmission pacifique de la légitimité démocratique. Sur ce point, le chef du gouvernement occupe une position centrale. C’est à lui qu’il revient de coordonner l’action gouvernementale, de mobiliser les ressources nécessaires, de créer les conditions matérielles du scrutin et, en définitive, d’assumer devant la nation la responsabilité du succès ou de l’échec du processus.
Cette mission particulière lui confère naturellement le droit – et peut-être même le devoir – de prendre les décisions qui lui paraissent nécessaires au respect des engagements de la transition. Aucun gouvernement ne peut être réduit à un simple rôle d’observateur lorsqu’il est chargé de conduire le retour à l’ordre constitutionnel.
D’ailleurs, l’opinion publique n’a-t-elle pas souvent tendance à tenir l’Exécutif pour responsable des élections non réalisées, sans toujours distinguer les attributions respectives des différents acteurs institutionnels, notamment celles du Conseil électoral provisoire ?
Qui se souvient aujourd’hui par exemple de la composition des Conseils électoraux provisoires mis en place sous la présidence de Michel Martelly ? Dans la mémoire collective, ce que l’on retient surtout, c’est que le président Martelly et son administration n’ont pas réussi à organiser les élections attendues.
De la même manière, rares sont ceux qui se rappellent les noms des membres du Conseil électoral provisoire ayant conduit les élections sous la présidence provisoire de Jocelerme Privert. Ce que l’on retient, en revanche, c’est que le président Privert a organisé ces élections et assuré la transmission du pouvoir à un président élu, en l’occurrence M. Jovenel Moïse.
Nos préférences politiques ne devraient pas nous porter à occulter cette réalité : dans l’exercice du pouvoir, l’échec comme la réussite sont d’abord imputables à ceux qui en assument la direction. La tête porte toujours le poids des revers autant qu’elle reçoit les honneurs du succès.
Une telle charge appelle toutefois une exigence tout aussi fondamentale : celle du dialogue, du respect mutuel et de la concertation permanente avec les autres institutions concernées.
Du dialogue et de la concertation permanents
Dans une période de transition, l’efficacité ne peut durablement se construire contre les institutions ; elle doit se construire avec elles. Le Conseil électoral provisoire et le gouvernement poursuivent, au fond, le même objectif : conduire le pays vers des élections crédibles et mettre un terme à une transition qui se prolonge depuis trop longtemps.
Lorsque des divergences apparaissent, elles doivent être traitées dans le cadre du dialogue, de la transparence et de la recherche de compromis institutionnels, plutôt que par des démonstrations de force susceptibles d’alimenter les inquiétudes ou les suspicions.
En ce sens, la question n’est pas de savoir si le Premier ministre doit exercer son leadership. Il doit le faire, c’est sa responsabilité. La véritable question est donc plutôt de savoir comment ce leadership peut s’exercer de manière à renforcer, et non à fragiliser, la confiance indispensable à la réussite du processus électoral. C’est là tout l’enjeu.
En matière électorale, la confiance constitue une ressource aussi importante que les moyens financiers, les infrastructures ou les dispositifs de sécurité. Les élections ne reposent pas uniquement sur des textes, des procédures ou des calendriers ; elles reposent également sur la conviction partagée que les principaux acteurs agissent de bonne foi, dans le respect de leurs responsabilités respectives et dans l’intérêt supérieur de la nation.
À cet égard, les tensions récemment observées entre la Primature et le CEP méritent d’être désamorcées rapidement. Le pays ne gagnerait rien à voir s’installer un climat de tension voire de confrontation entre des institutions appelées à travailler ensemble jusqu’à l’aboutissement du processus électoral.
Investi de la mission de mener à bien la transition engagée par le CPT et conforté par le large soutien politique exprimé en faveur du Pacte national pour la stabilité et l’organisation des élections, le Premier ministre dispose aujourd’hui de l’autorité nécessaire pour impulser une dynamique de rassemblement ainsi que de la légitimité requise pour favoriser les consensus. Il lui appartient d’exercer ce rôle avec détermination, sens du dialogue et esprit d’ouverture.
De leur côté, les acteurs politiques doivent également prendre toute la mesure de leur devoir en privilégiant le compromis afin de préserver la stabilité du processus de transition. Quant au CEP, il demeure l’institution chargée de garantir la crédibilité technique, l’intégrité et la régularité du scrutin. Les attributions de chacun sont distinctes, mais elles demeurent indissociablement complémentaires dans la poursuite de la priorité nationale que constitue le retour à l’ordre constitutionnel.
En d’autres termes, le Premier ministre porte aujourd’hui la responsabilité historique de mener le processus électoral à son aboutissement. À ce titre, il doit disposer de la capacité de prendre les décisions qu’il estime nécessaires à la réussite de cette mission. Toutefois, dans un contexte aussi délicat, l’autorité la plus efficace n’est pas toujours celle qui impose, mais bien celle qui rassemble, qui écoute et qui fédère autour de l’objectif commun. Dans ces circonstances, le dialogue à préserver entre le gouvernement et le CEP ne saurait être interprété comme un signe de faiblesse de l’un ou de l’autre. Il constitue au contraire la voie la plus sûre vers le succès de la transition.
Se concentrer sur les priorités nationales : élections, sécurité et redressement économique
Le peuple haïtien ne juge pas les institutions à l’aune de leurs querelles internes. Il les juge à leur capacité à améliorer concrètement ses conditions de vie. Or, au-delà des élections, les attentes de la population demeurent largement concentrées autour de deux urgences majeures : le rétablissement de la sécurité et la relance de l’économie.
Sans amélioration significative de la sécurité, les élections elles-mêmes risquent de demeurer difficiles à organiser dans plusieurs régions du pays. Sans reprise économique, la crise sociale continuera d’alimenter l’instabilité politique. Ces deux défis conditionnent largement le succès du processus électoral.
De fait, la sécurité n’est pas une priorité parmi d’autres. Elle constitue le préalable indispensable à toute reconstruction nationale et à toute entreprise démocratique crédible. Aucune élection ne peut être véritablement libre, inclusive et techniquement réalisable dans un environnement où les citoyens ne peuvent circuler sans crainte, où le personnel électoral ne peut être déployé en toute sécurité et où l’acheminement du matériel électoral demeure incertain.
C’est pourquoi, en évitant toute distraction possible, le gouvernement doit continuer à consacrer l’essentiel de ses efforts au renforcement de la sécurité publique, à la reconquête des territoires perdus, au soutien des activités économiques et à la restauration progressive de la confiance des investisseurs comme des citoyens. Les élections ne doivent pas devenir un sujet de division entre les institutions. Elles doivent, au contraire, constituer un objectif fédérateur au service d’un projet plus vaste de stabilisation nationale.
Le plus important aujourd’hui est de savoir si nous saurons, collectivement, faire preuve de la hauteur de vue, du sens de l’État et de la responsabilité politique indispensables à la création des conditions propices à l’organisation d’élections crédibles et à l’achèvement du processus de transition.
Nul démocrate sincère ne saurait se résigner à l’instabilité érigée en mode de gouvernance.
Si nous continuons d’être prisonniers des rivalités de personnes et des calculs particuliers, nous manquerons une fois de plus l’occasion de rompre avec la succession de transitions qui, depuis trop longtemps, entravent la consolidation de nos institutions démocratiques, fragilisent davantage l’autorité publique et accélèrent le processus, déjà très avancé, de l’effondrement de l’État haïtien.
Smith Augustin
Sociologue et diplomate
Ancien membre du Conseil présidentiel de transition
