Le Choc de Léon Laleau, œuvre intrigante et riche en nuances, soulève des questions essentielles sur les genres littéraires. Est-ce une autofiction, une autobiographie, ou un roman à part entière ? Chacune de ces catégories offre une perspective unique pour appréhender ce texte, et il est fondamental d'explorer ces dimensions afin de mieux comprendre l'intention de l'auteur et l'impact de son œuvre et le perspective d’horizon d’attente pour les lecteurs et lectrices.
La littérature haïtienne du XXe siècle offre un terrain particulièrement fertile pour explorer ces questions de frontières génériques. Marquée par l'occupation américaine de 1915 à 1934 et par la naissance du mouvement indigéniste, elle a vu émerger des œuvres où l'engagement politique, la quête identitaire et l'expression personnelle se mêlent étroitement. Dans ce paysage littéraire, Léon Laleau (1892-1979) occupe une place singulière. Diplomate, poète et romancier, figure majeure de l'indigénisme haïtien, il publie en 1932 Le Choc, un roman qui met en scène la confrontation entre la culture haïtienne et l'impérialisme américain à travers le parcours d'un protagoniste dont les traits rappellent étrangement ceux de l'auteur.
Depuis l'avènement du roman moderne, la distinction entre fiction et réalité, entre roman et autobiographie, s'est progressivement brouillée, donnant naissance à des formes hybrides qui défient les catégorisations traditionnelles. C'est dans ce contexte que Serge Doubrovsky forge en 1977 le néologisme « autofiction » pour décrire une écriture qui entrelace inextricablement le récit de soi et la fiction romanesque, remettant en question le pacte autobiographique tel que défini par Philippe Lejeune.
Pour y répondre, nous nous appuierons sur un cadre théorique emprunté aux études sur l'autobiographie et l'autofiction (Lejeune, Doubrovsky, Gasparini, Genette, Jacques Lecarme…), tout en l'inscrivant dans le contexte spécifique de la littérature haïtienne du XXe siècle. Notre analyse portera sur les procédés énonciatifs, paratextuels et thématiques par lesquels Le Choc construit son ambiguïté générique et interroge le rapport entre écriture de soi, fiction et référentialité historique.
1. Autofiction et identité
L'autofiction se caractérise par le mélange des expériences personnelles de l'auteur et de la fiction. « L’autofiction est un moyen d’écriture de soi avec plus de liberté ; le dévoilement des événements se fait sans heurt psychique aussi bien pour l’écrivain que pour le lecteur et surtout pour les personnages réels évoqués dans le récit sous sa forme autobiographique.» Dans le texte, le narrateur nous mentionne l’excellent discours du député de Gonaïves, Raymond Cabèche, qui avait prononcé à l'époque un excellent plaidoyer contre ses collègues qui avaient voté pour la convention.
Quant à Jacques Lecarme, lui, la définit comme : « un récit dont un auteur narrateur et protagoniste partagent la même identité nominale et dont l’intitulé générique indique qu’il s’agit d’un roman »(Lecarme, 1992, n°6, p.227). L'identité du narrateur reste inconnue. Toutefois, on peut considérer le pacte auteur-personnage en raison de l’âge du protagoniste, Maurice Desroches et celui de l’auteur pendant cette période. Et les quatre parties de l'œuvre, agencée de manière chronologique, présentent des indications romanesques.
L'autofiction, comme genre littéraire suscitant de nombreuses interrogations, se caractérise par le savant mélange de la réalité vécue et de l'imagination créatrice. Un auteur exprime son embarras face à cette forme d'écriture, s'interrogeant sur la pertinence de réunir sous une même appellation des auteurs qui s'engagent à une stricte vérité, tels que Doubrovsky, et ceux qui embrassent plus librement l'invention. La délimitation entre le factuel et le fictif s'avère intrinsèquement complexe, le recours à la fiction se présentant alors comme une stratégie permettant de suppléer aux éventuelles lacunes d'un récit strictement véridique. Loin de s'opposer à la vérité, la fiction en devient au contraire le vecteur privilégié, car il est indéniable que le roman, par sa nature même, véhicule une pluralité de vérités.
Dans Le Choc de Léon Laleau, l'auteur utilise des éléments de sa propre vie tout en les intégrant dans une narration fictive. Cette technique permet de questionner la frontière entre réalité et imagination, souvent au service d'une réflexion sur l'identité et les expériences humaines universelles. La lecture de l'œuvre sous cet angle invite les lecteurs à s'interroger sur la véracité des événements décrits et à envisager la subjectivité de la mémoire.
Plusieurs éléments plaident pour une lecture autofictionnelle. D'abord, l'identité partielle mais significative entre l'auteur et le protagoniste, Maurice Desroches : Laleau et Maurice partagent non seulement un parcours biographique similaire (études, carrière journalistique, engagement patriotique), mais aussi une sensibilité, une manière de voir et de juger le monde.
Nous avons aussi les lettres dans la quatrième partie intitulée “Vers l'inconnu”, qui sont aussi des marques de l’autofiction dans un récit. Dans le texte, ces lettres offrent une plongée directe dans la subjectivité, les pensées intimes et les émotions du personnage. Elles sont généralement écrites dans un style spontané et personnel qu'une narration omnisciente, et elles révèlent des aspects de la vie, des expériences et des réflexions. De plus, l'utilisation de lettres crée un effet de réalisme et d'authenticité, donnant l'impression au lecteur d'accéder à des documents privés. Ce sentiment d'intimité et de vérité, combiné à la présence d'un "je" qui s'exprime, renforce le lien entre l'auteur et le récit, qui est un élément fondamental de l'autofiction.
Ensuite, le dispositif énonciatif joue sur l'ambiguïté : la troisième personne permet une distanciation fictionnelle, mais la focalisation interne et la profondeur psychologique accordée au personnage suggèrent une proximité autobiographique.
On peut donc considérer Le Choc comme une autofiction « sauvage », qui précède de plusieurs décennies la théorisation du genre par Doubrovsky. Cette œuvre hybride témoigne d'une intuition profonde de Laleau : la meilleure manière de dire le réel (historique, politique, intime) est peut-être de passer par la fiction. Le « choc » du titre est aussi celui d'une écriture qui fait s'entrechoquer les genres et les pactes de lecture.
En résumé, l'inadéquation à maintenir une stricte chronologie, ainsi que la difficulté d'adhérer pleinement aux préceptes de vérité et de sincérité, confèrent à l'écriture de soi une double dimension, à la fois autobiographique et fictionnelle. Face aux lacunes d'un récit authentique, le recours à la fiction apparaît comme l'unique solution envisageable. L'autofiction se révèle ainsi un outil précieux pour surmonter la pudeur ou le malaise suscités par la narration d'expériences honteuses ou érotiques.
2. Autobiographie et sincérité
Encore aujourd’hui, l’autobiographie reste la forme la plus connue de l’écriture de soi. Le mot a fait son apparition à la fin du XVIIIe siècle : Autobiographen dans sa forme germanique en 1779, et Autobiography dans sa forme anglaise en 1809. Du côté de la France, le mot est tardivement inclus dans le vocabulaire dans la première moitié du XIXe siècle. Il sert à désigner le récit qu’une personne fait de sa propre vie. Ce sont les Confessions posthumes de Rousseau, publiées entre 1782 et 1789, qui seraient le modèle « pur » de l’autobiographie. Dès 1975, le théoricien Philippe Lejeune donne une définition générique de l’autobiographie : « Récit rétrospectif en prose qu’une personne réelle fait de sa propre existence, lorsqu’elle met l’accent sur sa vie individuelle, en particulier sur l’histoire de sa personnalité. »
À l'inverse, si l'on considère Le Choc de Léon Laleau comme une autobiographie, l'accent est mis sur la véracité et la sincérité des anecdotes. Dans ce cadre, l'œuvre devient un témoignage de la vie de l'auteur, offrant une plongée dans ses pensées, ses émotions et ses luttes. Cette approche permet de valoriser l'authenticité du parcours de l'auteur, tout en révélant les défis liés à la narration de sa propre histoire.
Yves Baudelle, dans son étude du roman autobiographique, distingue plusieurs degrés dans la transposition fictionnelle du vécu. Toute écriture de soi implique une mise en forme, une sélection, une dramatisation des événements qui relèvent déjà de la fiction. L'autofiction radicalise ce trait en le revendiquant ouvertement.
Le Choc de Laleau correspond à ce que Baudelle appelle la « transposition fictionnelle » : des éléments biographiques identifiables (la carrière diplomatique de Laleau, son exil, son rapport complexe à la France, États-unis et à Haïti) sont réorganisés selon une logique narrative romanesque (quête, obstacle, révélation). Cette transposition n'affaiblit pas la dimension référentielle du texte ; elle la complexifie, en ajoutant au récit du réel une épaisseur symbolique.
3. Roman et fiction
Même si la possibilité pour que l'œuvre soit un roman a été écartée dès le début du texte par l'auteur, en affirmant dans l’avertissement de l’œuvre :
Ceci n'est pas un roman.
Ni un acte d'accusation.
Encore moins un plaidoyer[…]
Nous ne pouvons ignorer la forme romanesque du livre. La lecture de Le Choc de Léon Laleau comme un roman met en lumière les éléments narratifs et stylistiques qui enrichissent le texte. En tant que roman, l'œuvre doit être appréciée pour sa structure, ses personnages et son intrigue, indépendamment de la véracité des événements. Cette perspective permet aux lecteurs de s'immerger dans un univers fictif, où les thèmes explorés transcendent la biographie de l'auteur pour toucher à des questions plus larges sur la condition humaine.
Le Choc de Léon Laleau peut être abordé sous différents prismes : autofiction, autobiographie ou roman. Le caractère hybride de l’œuvre et le génie de l’auteur offrent une approche clé de lecture distinctes qui enrichit la compréhension de l'œuvre. Que l'on choisisse d'y voir un reflet de la vie de l'auteur, une exploration factuelle et fictive de soi, ou une histoire romanesque, l'œuvre de Léon Laleau reste une invitation à réfléchir sur la complexité et la richesse de l'expérience humaine.
Comme le note Srikanth, l'autofiction ne dissout pas la distinction entre fiction et non-fiction, mais utilise la fictionnalité pour mieux dire le réel. C'est exactement ce que fait Laleau : en construisant des personnages comme Maurice Desroches et le Père Ganet, il parvient à dire une vérité plus profonde sur l'expérience haïtienne que ne le ferait un simple récit autobiographique ou documentaire. Les œuvres de Laleau sont riches et complexes, méritent d'être redécouvertes et réévaluées à l'aune des théories littéraires contemporaines.
