Haïti importe près de la moitié de ce qu'elle mange – et continue de se dire pays agricole

Haïti importe aujourd'hui 46 % de ses besoins alimentaires.

Santo Brunet
27 mai 2026 — Lecture : 4 min.
Haïti importe près de la moitié de ce qu'elle mange – et continue de se dire pays agricole

Marchand de nourriture

Haïti importe aujourd'hui 46 % de ses besoins alimentaires. Ce chiffre, extrait des données de l'Administration Générale des Douanes pour le premier trimestre de l'exercice fiscal 2025-2026, suffit à lui seul à trancher un vieux débat national. L'expression « Haïti, pays essentiellement agricole » — répétée depuis des décennies dans les discours politiques, les manuels scolaires et les tribunes officielles — ne décrit plus une réalité économique mesurable. Elle décrit une mémoire collective. Nostalgique, certes. Rassurante, peut-être. Mais économiquement obsolète et statistiquement indéfendable.

Les données sont implacables. Dans les années 1970, l'agriculture contribuait à près de 45 % du Produit Intérieur Brut (PIB) national (MARNDR, 2010). En 2018, cette part était tombée à environ 20 % (MEF, 2018). En cinquante ans, le secteur a perdu la moitié de son poids dans l'économie nationale. Sur le marché du travail, la proportion de la population active employée dans l'agriculture est passée de 54,79 % en 1991 à 44,68 % en 2023 (Banque mondiale). Ce décrochage structurel s'accompagne d'une aggravation alarmante de l'insécurité alimentaire. En 1981, la production nationale couvrait 80 % des besoins alimentaires du pays ; elle n'en couvre plus que 40 % aujourd'hui (AFD, 2013). Le résultat est brutal : 4,97 millions de personnes — soit 50 % de la population analysée — se trouvaient en situation d'insécurité alimentaire en mars 2024, dont 1,64 million classées en phase 4 de l'IPC, dite « Urgence » (IPC, 2024).

Ce déclin résulte d'une accumulation de facteurs structurels qui se sont mutuellement renforcés sur plusieurs décennies. Le premier est la dégradation catastrophique du capital naturel. Plus de 50 % du territoire haïtien est exposé à des risques élevés d'érosion (UTSIG, 2002), et pas moins de 166 500 hectares sont atteints d'érosion irréversible (MDE/PAGE/INESA, 2008). À cette érosion des sols s'ajoutent la salinisation, la perte de fertilité et la déforestation accélérée, qui réduisent d'année en année les superficies effectivement cultivables. Le deuxième facteur est l'insuffisance chronique des investissements publics dans le secteur. Pendant que d'autres nations caribéennes modernisaient leurs filières agricoles grâce à l'irrigation, à la mécanisation et à la recherche appliquée, Haïti maintenait une agriculture de subsistance tributaire de la pluie et de l'outillage manuel. Le troisième facteur est l'exode rural, qui a vidé les campagnes de leur main-d'œuvre jeune et qualifiée, transférant vers les centres urbains une population active que les secteurs secondaire et tertiaire peinent à absorber.

La conséquence la plus visible et la plus coûteuse de ce déclin est la dépendance croissante aux importations alimentaires. Au premier trimestre de l'exercice 2025-2026, Haïti a importé pour 11,6 milliards de gourdes de produits agricoles, alimentaires, boissons et tabac, soit 46 % de ses importations totales. Au deuxième trimestre, ce montant a bondi à 22 milliards de gourdes, représentant 45,49 % des importations totales. Les principaux fournisseurs sont les États-Unis, la Chine, l'Inde, le Brésil et la République dominicaine. Cette structure révèle une vulnérabilité économique profonde : toute perturbation des marchés internationaux — hausse des prix mondiaux, crise logistique, dépréciation de la gourde — se répercute immédiatement sur la capacité alimentaire d'une population déjà fragilisée.

Pour autant, conclure à l'agonie définitive du secteur serait aussi inexact que de continuer à le glorifier sans nuance. Dans les départements du Nord, de l'Artibonite et du Sud, des filières comme le café, le cacao, les mangues Francisque et les haricots noirs maintiennent une production exportable qui génère des devises précieuses et des emplois ruraux. Ces filières prouvent qu'une agriculture haïtienne compétitive et durable est possible, à condition que l'État consente enfin à investir massivement, à former les producteurs et à construire les infrastructures que ce secteur attend depuis des décennies.

Ce que les données commandent, c'est une rupture franche avec la rhétorique du « pays agricole » sans politique agricole cohérente. Trois leviers sont décisifs. D'abord, la restauration urgente du capital naturel : reforestation, lutte contre l'érosion et réhabilitation des périmètres irrigués constituent des préalables non négociables à tout relèvement de la productivité agricole nationale. Ensuite, l'investissement soutenu dans la recherche agronomique appliquée et dans la formation professionnelle des producteurs, sans lequel les rendements resteront condamnés à la subsistance. Enfin, une politique commerciale cohérente : il est paradoxal qu'Haïti continue d'importer massivement des produits qu'elle est capable de produire localement, faute d'une protection tarifaire raisonnée et d'infrastructures de stockage et de transformation suffisantes.

Haïti n'est plus un pays essentiellement agricole. C'est un pays qui a été agricole, qui a pleinement le potentiel de le redevenir, mais qui n'en a pas encore pris les moyens politiques, économiques et institutionnels. Entre la nostalgie d'un passé révolu et la lucidité analytique qu'exige un avenir viable, le choix appartient aux décideurs politiques. Les données, elles, ont déjà tranché depuis longtemps. Et elles attendent, avec une impatience que les chiffres ne cachent plus, que la politique leur emboîte enfin le pas.