Le 1er janvier 1804, Haïti accomplissait ce qu’aucun autre peuple noir n’avait réussi avant elle : conquérir sa liberté par les armes et devenir la première république noire indépendante du monde. Sous le leadership de Jean-Jacques Dessalines, une poignée d’anciens esclaves défiait l’une des plus grandes puissances coloniales et imposait une vérité historique irréversible : un peuple opprimé pouvait vaincre un empire.
La victoire fut immense. Monumentale même.
Pourtant, plus de deux siècles après l’indépendance, une question douloureuse demeure : pourquoi Haïti, victorieuse sur le plan politique, peine-t-elle encore à trouver sa voie économique ? Pourquoi le pays éprouve-t-il autant de difficultés à nourrir sa population, créer des emplois et offrir un avenir à sa jeunesse ?
Une formule volontairement provocatrice pourrait résumer notre paradoxe : si Dessalines fut notre Mao, nous cherchons encore un Deng Xiaoping.
L’analogie n’est peut-être pas parfaite, certes, mais elle permet de poser une question essentielle : pourquoi Haïti n’a-t-elle jamais réussi à transformer son indépendance politique en véritable levier économique ?
Dessalines : le libérateur politique
À certains égards, Jean-Jacques Dessalines joua un rôle comparable à celui de Mao Zedong : celui d’un homme de rupture historique. Son œuvre première fut la conquête de la souveraineté nationale. Il fallait briser le système esclavagiste, empêcher toute recolonisation et donner naissance à un État libre.
Mais aucun pays ne peut vivre durablement de son héroïsme fondateur. Une révolution politique, aussi glorieuse soit-elle, inspire la fierté nationale et consacre la liberté, mais elle ne suffit pas, à elle seule, à nourrir une population, créer des emplois ou bâtir une économie prospère.
En 1804, Haïti hérite d’une économie largement en ruine. Le système des plantations, associé à l’horreur esclavagiste, est massivement rejeté. Les anciens esclaves aspirent légitimement à la petite propriété, symbole de liberté et de dignité. Ce choix est historiquement compréhensible, mais il entraîne aussi une fragmentation de la production et limite la capacité de modernisation agricole.
Pendant ce temps, le jeune État haïtien oscille entre instabilité, conflits internes et absence d’une vision économique durable.
L’indépendance politique sans souveraineté économique
Le paradoxe haïtien est peut-être là : indépendants politiquement depuis 1804, nous demeurons largement dépendants économiquement.
La place importante des produits alimentaires dans les importations haïtiennes illustre à elle seule l’un des grands paradoxes de notre économie. Malgré des terres fertiles, une diversité climatique favorable et une longue tradition agricole, Haïti dépend aujourd’hui largement de l’extérieur pour nourrir sa population. Riz, farine, volailles, œufs, huiles, produits transformés : une part importante de ce que nous consommons vient désormais d’ailleurs. Comment un pays autrefois reconnu pour sa production agricole en est-il arrivé à peiner autant à nourrir sa propre population ?
Les causes sont connues : faiblesse des politiques publiques, sous-investissement chronique dans l’agriculture, abandon progressif du monde rural, instabilité politique et absence de continuité dans les choix économiques.
L’histoire de la paysannerie haïtienne illustre tragiquement cette dérive.
Au XIXe siècle, une partie importante des richesses agricoles, notamment le café, servait à rembourser la dette imposée par la France après l’indépendance. Les paysans contribuaient ainsi, souvent au prix de lourds sacrifices, au financement de la souveraineté nationale.
À cette fragilité historique est venu se greffer le désengagement de l’État envers l’agriculture. Longtemps pilier de l’économie nationale, le monde rural a peu à peu été marginalisé : infrastructures déficientes, accès limité au crédit, irrigation insuffisante, routes agricoles dégradées et quasi-absence de mécanisation ont progressivement affaibli la capacité productive des campagnes.
Comme si cela ne suffisait pas, les catastrophes naturelles sont venues aggraver la situation. Cyclones, inondations, sécheresses et glissements de terrain ont régulièrement ravagé les récoltes, détruit des exploitations agricoles et causé de lourdes pertes en vies humaines. Pour des milliers de familles rurales déjà précaires, chaque catastrophe signifiait souvent un retour à zéro, sans véritable accompagnement de l’État pour reconstruire.
Puis survient, dans les années 1980, un autre choc majeur : l’élimination du cochon créole dans le cadre du programme PEPPADEP. Pour des milliers de familles paysannes, cet animal représentait une véritable épargne vivante, permettant de financer l’école des enfants, les soins médicaux ou les urgences domestiques. Son remplacement par des races importées, plus coûteuses à entretenir, n’a jamais pleinement compensé les pertes. Beaucoup y voient encore aujourd’hui une profonde décapitalisation de la paysannerie haïtienne.
Peut-on bâtir une économie forte en affaiblissant constamment ceux qui nourrissent le pays ?
Pourquoi la Chine a-t-elle trouvé son Deng Xiaoping ?
Lorsque Deng Xiaoping engage les grandes réformes chinoises à la fin des années 1970, la Chine reste un pays pauvre. Mais il pose une question simple : comment enrichir la nation sans compromettre sa stabilité ?
Sa réponse est pragmatique : ouverture progressive de l’économie, investissements massifs, développement des infrastructures, soutien à la production et planification à long terme.
Une formule célèbre lui est attribuée : « Peu importe qu’un chat soit noir ou blanc, s’il attrape les souris, c’est un bon chat. » L’efficacité devait primer sur l’idéologie.
En quelques décennies, la Chine sort des centaines de millions de personnes de la pauvreté.
Bien sûr, Haïti n’est pas la Chine. Deng s’appuyait sur un État fort, des institutions relativement stables et une vision inscrite dans le temps long. Là réside l’une des faiblesses haïtiennes : nous changeons souvent de direction avant même d’avoir commencé à avancer.
Comment renverser enfin la vapeur ?
La Chine n’est pas un cas isolé.
Singapour, pauvre et dépourvu de ressources naturelles dans les années 1960, a misé sur l’éducation, la discipline administrative et une vision économique claire sous le leadership de Lee Kuan Yew. En quelques décennies, cette petite cité-État s’est transformée en l’un des pays les plus prospères et compétitifs du monde, devenant une référence internationale en matière de gouvernance, d’efficacité institutionnelle, d’innovation et de développement économique.
Corée du Sud, dévastée par la guerre dans les années 1950, est devenue une puissance industrielle mondiale.
Même le Rwanda, meurtri par le génocide de 1994, a engagé une reconstruction impressionnante autour d’objectifs nationaux précis.
Ces pays ne se sont pas transformés par miracle ni par le seul génie d’un homme. Ils ont avancé parce qu’ils ont su se donner un cap collectif, maintenir certaines priorités nationales et inscrire leurs efforts dans la durée.
Haïti manque-t-elle d’un homme providentiel ou d’une vision nationale ?
La vraie question mérite d’être posée autrement : cherchons-nous un homme providentiel ou une vision collective durable ?
Car même le meilleur dirigeant échouerait dans un environnement dominé par l’instabilité permanente, les rivalités politiques et l’absence de consensus minimal.
Le véritable débat devrait être celui-ci : quel projet de société voulons-nous construire pour les vingt ou trente prochaines années ?
Voulons-nous continuer à dépendre massivement des importations ? Continuer à marginaliser nos paysans ? Ou enfin faire de la production nationale, de l’éducation et de la planification des priorités stratégiques ?
Au-delà du mythe du sauveur
Dessalines nous a légué l’indépendance politique au prix du sang, du sacrifice et d’un courage hors du commun. Mais une nation ne peut vivre éternellement de la seule grandeur de ses héros. La véritable souveraineté ne se limite ni à un drapeau hissé avec fierté ni au souvenir glorieux de nos ancêtres ; elle se mesure aussi à notre capacité collective à nourrir nos enfants, créer des opportunités, produire nos richesses et redonner espoir à une jeunesse trop souvent condamnée à partir ou à survivre.
Alors oui, la formule peut faire réfléchir : si Dessalines fut notre Mao, cherchons-nous encore un Deng Xiaoping ?
Peut-être.
Mais la question la plus importante est ailleurs : sommes-nous prêts, collectivement, à construire les conditions d’un véritable projet national ?
Loubet Alvarez
Citoyen haïtien
Économiste de formation.
