L’Université, gardienne du drapeau : science, souveraineté et reconstruction nationale en Haïti

Récemment, un étudiant m’a interpellé sur le sens que pouvait encore revêtir, dans l’Haïti de 2026, la formule « L’Université gardienne du drapeau ».

Dr Mentor Ali Ber LUCIEN
13 mai 2026 — Lecture : 6 min.
L’Université, gardienne du drapeau : science, souveraineté et reconstruction nationale en Haïti

Manifestants brandissant un drapeau

Récemment, un étudiant m’a interpellé sur le sens que pouvait encore revêtir, dans l’Haïti de 2026, la formule « L’Université gardienne du drapeau ».

Cette question me semble d’actualité à un double titre. D’abord, parce que l’Université haïtienne elle-même, comme tout le système éducatif national, a été méthodiquement laminée depuis plusieurs années. Cet effondrement progressif de l’Université haïtienne et du système éducatif national ne relève ni du hasard ni d’une fatalité historique. Il est le produit de décennies de négligence, de sous-investissement public, de mauvaise gouvernance et d’indifférence de certaines élites envers le destin collectif de la nation. À cette dégradation structurelle est venue s’ajouter la violence grandissante des groupes armés criminels qui, en s’attaquant aux écoles, aux universités et plus largement à la vie sociale du pays, ont profondément ébranlé les fondements mêmes de l’institution éducative. La montée en puissance des groupes armés et des réseaux criminels transnationaux ne menace pas uniquement la sécurité du pays ; elle incarne une dynamique visant à affaiblir progressivement l’héritage de 1804 fondé sur la souveraineté, la dignité humaine et la liberté. Dans cette perspective, les groupes armés apparaissant alors, aux yeux de certains observateurs, comme les instruments indirects d’intérêts criminels, économiques ou géopolitiques dépassant largement le cadre national. Cette crise sécuritaire et institutionnelle plus large soulève alors une autre interrogation fondamentale : celle de la réalité même de la souveraineté nationale dans l’Haïti contemporaine. Cette interrogation est d’autant plus importante que la souveraineté, dont le drapeau est le symbole, est devenue une fiction, dans un État incapable d’assurer la sécurité de ses citoyens, qui a perdu le contrôle de ses frontières et dont le budget est sous perfusion étrangère.

Il faut donc d’urgence, permettre à l’Université haïtienne de remplir pleinement sa mission au service du peuple. Cela passe inévitablement par un relèvement du niveau de l’instruction à toutes les strates tant du primaire que du secondaire, afin que ceux qui accèderont à l’enseignement supérieur soient pleinement en mesure d’y profiter et de donner toutes leurs mesures. Évidemment, cela nécessitera des maîtres et enseignants compétents, bénéficiant de bonnes conditions de travail et évoluant dans des environnements adéquats, avec des laboratoires équipés. Cela passe également et surtout, par une démocratisation de l’enseignement, qui ouvrira les portes du savoir à tous nos compatriotes qui en ont les talents, sans que des barrières géographiques, économiques ou sociales ne puissent entraver leurs parcours. Ce changement nécessaire contribuera à réduire cette méfiance, parfois justifiée du peuple, vis-à-vis de ces intellectuels issus de l’Université.

Cette Université revigorée devra, pour être véritablement gardienne du drapeau être en mesure de proposer à la société, sur la base de ses recherches des solutions aux problèmes auxquels le pays est confronté, adaptées aux réalités locales. Elle ne se contentera pas de répéter doctement des savoirs issus de contexte radicalement différents des nôtres, mais servira ainsi à décrire et expliquer la réalité haïtienne. Cet exercice crucial, permettra d’appréhender les contours, les tenants et aboutissants des problèmes de notre pays; en proposant par exemple des voies et moyens pour réduire les inégalités criantes et révoltantes de notre pays; en s’attaquant au problème épineux de la question de couleur et à tant d’autres problématiques économiques, sanitaires ou environnementales d’Haïti. C’est donc à l’Université haïtienne d’assumer cette mission de souveraineté scientifique, impérieuse pour soustraire le pays aux diagnostics et solutions importées de l’extérieur.

Cette Université dans son rôle de gardienne doit être une vigie, qui ne devra pas uniquement observer les crises lorsqu’elles éclatent, mais être en mesure d’anticiper les menaces sanitaires, environnementales, sociales, sécuritaires et géopolitiques auxquelles le pays pourrait être confronté. Cela suppose des laboratoires pleinement fonctionnels, des systèmes de collecte et d’analyse de données, ainsi qu’une communauté scientifique capable de produire et diffuser un savoir rigoureux. Ce rôle de vigie implique que l’Université puisse tirer la sonnette d’alarme auprès de la communauté et de l’État, en mettant à leurs dispositions, les résultats de leur recherche. Il suppose également qu’elle devienne un véritable espace de réflexion critique et de débat public sur les enjeux majeurs auxquels la nation est confrontée, afin de favoriser une meilleure compréhension collective des défis du pays. Par cette diffusion du savoir et cette animation de la vie intellectuelle, l’Université contribuerait à former des citoyens plus conscients, capables d’exercer pleinement leurs droits, de faire des choix éclairés et d’exiger des dirigeants qu’ils rendent compte de leurs responsabilités envers la collectivité.

Cette Université doit prendre acte du fait, que le XXIe ième siècle est dominé par la science. Gardienne du drapeau, elle devra donc offrir à l’État, en se basant sur des prouesses et innovations scientifiques l’arsenal nécessaire à la protection effective de la souveraineté et même à la projection de sa puissance. L’Université haïtienne devra donc accorder une place de choix au développement et à l’expansion de ses filières scientifiques, garantes importantes d’une défense énergique de la souveraineté nationale.

Une telle Université nécessitera un financement public à la hauteur de l’ambition nationale qu’elle porte. Car il ne peut y avoir de souveraineté véritable sans investissement massif et durable dans l’éducation, la recherche scientifique et la production de connaissances. L’État haïtien devra ainsi considérer l’Université non comme une charge budgétaire, mais comme une infrastructure stratégique indispensable à la sécurité, au développement économique, à la santé publique et à la stabilité du pays. Financer l’Université, c’est investir dans l’autonomie intellectuelle et scientifique de la nation, condition essentielle de toute souveraineté effective et durable.

Mais puisque la souveraineté est l’affaire de tous, cet effort ne saurait reposer uniquement sur les ressources publiques. Le secteur privé haïtien devra également être appelé à participer activement au financement de l’enseignement supérieur et de la recherche, non dans une logique de charité ponctuelle, mais dans le cadre d’un véritable pacte national pour le développement scientifique du pays. Les entreprises ont elles-mêmes intérêt à l’existence d’une Université forte, capable de former une main-d’œuvre qualifiée, de stimuler l’innovation, d’améliorer les capacités technologiques nationales et de contribuer à la modernisation des secteurs productifs. Une collaboration structurée entre l’Université, l’État et le secteur privé pourrait ainsi favoriser l’émergence d’un écosystème national de recherche, d’innovation et de développement au service de la collectivité.

Il est essentiel que la place de l’Université dans la Cité soit pleinement reconnue, tant par le citoyen lambda que par l’ensemble de la société. L’Université ne doit pas demeurer enfermée dans ses murs, isolée des réalités quotidiennes de la population ; elle doit aller à la rencontre de la communauté, comprendre ses préoccupations et contribuer activement à la recherche de solutions adaptées à ses besoins. Réciproquement, la communauté doit pouvoir pénétrer au sein de l’Université afin d’y découvrir les recherches qui s’y développent, les connaissances qui s’y construisent et les réflexions qui y émergent.

De cette interaction permanente entre l’Université et la société pourra naître une véritable co-construction du savoir ainsi qu’un pacte de confiance durable. Ce pacte reposera notamment sur la diffusion des résultats de la recherche auprès de la population et leur mise à la disposition des décideurs publics afin d’éclairer les politiques nationales. Il favorisera également l’émergence d’espaces de dialogue, d’échanges et de débats citoyens permettant de renforcer l’engagement civique, de promouvoir des choix collectifs plus éclairés et d’encourager une culture de reddition de comptes envers les responsables investis d’une mission de service public.

C’est donc cette Université haïtienne que beaucoup appellent aujourd’hui de leurs vœux : une Université capable de devenir une gardienne farouche de la souveraineté nationale. Nous sommes conscients qu’un tel projet, dans le contexte critique actuel de la société haïtienne, nécessitera du temps, des ressources et une volonté collective durable. Mais il demeure permis d’espérer, car au sein même de l’Université haïtienne subsistent encore des femmes et des hommes qui, malgré les conditions souvent ingrates, n’ont pas déserté leur poste de combat et continuent de faire vivre, envers et contre tout, cette flamme du savoir en Haïti.