LE SECRET DE LA SORTIE DE CRISE

Les grands secrets d’Haiti en matière d'écologie humaine

La série intitulée « Les grands secrets d’Haïti en matière d’écologie Humaine » comprend sept textes formant un tout cohérent, tiré des ouvrages à publier dans le futur afin de renforcer l’esprit critique des uns et la capacité de réflexion des autres.

Jean André Victor
11 mai 2026 — Lecture : 20 min.
Les grands secrets d’Haiti en matière d'écologie humaine

Plage Kokoye à Petit Goave

La série intitulée « Les grands secrets d’Haïti en matière d’écologie Humaine » comprend sept textes formant un tout cohérent, tiré des ouvrages à publier dans le futur afin de renforcer l’esprit critique des uns et la capacité de réflexion des autres. Le premier texte fixe la ligne de base et certains points de repère pour rappeler la situation de crise, caractérisée par la domination des bandits à sapates, à cravate et à quatre pattes, en nourrissant l’espoir que le message sera compris de tous, même s’il est écrit en daki (en sanscrit) : qui comprend le poison peut connaitre l’antidote. Le deuxième texte avait pour objectif de lutter contre le désespoir et de rétablir la confiance perdue, en proposant une stratégie fondée sur les choses qui marchent en période de crise, lesquelles peuvent servir de références utiles à la refondation de l’État-Nation. Puis, ont été publiés trois textes sur la puissance potentielle de la république et sur la nécessité de construire non sur du sable mouvant, mais sur du roc pur et dur. Le peuple doit connaitre les ressources les plus abondantes dont il dispose pour mieux les utiliser, les valoriser et les rentabiliser. En cette matière, suivre l’évolution de la pensée haïtienne est tout à fait malaisé, en raison des contraintes rencontrées sur le chemin du droit à l’information. Il reste deux autres articles pour indiquer les voies à suivre et garantir une sortie de crise durable au bénéfice de la collectivité toute entière. Le présent texte constitue le sixième de la série et portera sur la première partie de la méthode de sortie de crise dans un pays où l’on vit à l’heure de l’effondrement de l’État-Nation sans s’en rendre compte, tandis que le septième texte, le dernier de la série, traitera de la question géopolitique dans un monde multipolaire. Le secret de la sortie de crise, au niveau interne, réside dans la mise en route intelligente du SNAR (Système national de Refondation de l’État-Nation) de manière auto-entretenue. D’un côté, le grand public doit savoir que son pays est en train de s’effondrer, de l’autre il doit comprendre qu’il est possible de bâtir un nouvel État-Nation sur les cendres de l’ancien. La voie est tracée de façon grossière et même trop caricaturale, mais le lecteur avisé pourra déchiffrer le code secret et replacer les pièces du puzzle à la place souhaitable selon son intérêt.

Le SNAR, Un Moteur de Croissance Economique

Après avoir vu comment valoriser le SNAF et le SNAP, il faut apprendre maintenant à valoriser le SNAR, puisque ce dernier n’est pas la somme du SNAF (système national de fortification) et du SNAP (système national d’aires protégées), mais plutôt un produit nouveau qui émerge de leur combinaison. Le moteur du SNAR doté de plusieurs milliers de chevaux-vapeur sera alimenté par l’esprit d’innovation de tous et la créativité du plus grand nombre. Vu le retard technologique qui fait de la république un esclave numérique, pour libérer la conscience collective et entrer dans la révolution du savoir, la république doit prendre des raccourcis technologiques. Deux prérequis sont alors nécessaires pour monter dans le train du savoir, avec pour bagage l’électricité dans une main et l’internet dans l’autre. L’infrastructure électrique sera mise en place notamment par le biais de l’Alliance solaire International (ASI) chargée de mobiliser plus de mille milliards de dollars américains pour un déploiement massif de l’énergie solaire à des fins de développement économique, au bénéfice des pays membres, dans le cadre de l’Accord de Paris de 2015. La république devra opter prioritairement dans son mix énergétique pour l’autosuffisance en énergies renouvelables. L’accès universel à l’internet sera réalisé grâce à un accord gagnant-gagnant conclu, avec Space X et/ou Amazon afin que les appareils connectés fonctionnent partout et à tout moment. Une fois l’infrastructure de base mise en place, la république serait prête à déployer sa stratégie intelligente pour atteindre les objectifs du DHD, sans se perdre dans les travers actuels [(le magico-religieux, la verbomanie, la recherche de boucs émissaires, le biais cognitif (on connait tout, mais on ne comprend rien), la mégalomanie collective (se comparer trop souvent avec plus grand que soi en lieu et place d’une auto-évaluation responsable)].

Le SNAR s’imposera alors comme un produit stratégique puisqu’il entend mobiliser les ressources les plus abondantes du pays et se lancer dans l’exécution de programmes et projets innovants et à effet structurant afin d’entrainer l’économie nationale dans une spirale positive. Le SNAR fournira des réponses appropriées à cinq formes de relations antagoniques qui bloquent le développement humain durable (DHD) : le malentendu entre l’État et la Nation, le conflit entre la société formelle et la société informelle, le drame de l’utilisation du sol en milieu urbain et rural, le manque de connectivité entre le naturel et le culturel, le déséquilibre spatial qui persiste entre le territoire terrestre et le territoire maritime.

L’État avant la Nation ou la Nation avant l’État

On ne peut voir ni l’État ni la Nation, tout comme on ne peut pas voir le vent. Mais, on reconnait leurs manifestations. Pour le vent, on sent passer la brise et en voyant les effets dévastateurs d’un cyclone, on se dit alors que le vent existe. Pour l’État, la puissance publique se fait sentir quand c’est nécessaire et les sentiments nationaux peuvent faire vibrer l’âme nationale quand l’opportunité se présente. Il ne faut pas confondre, non plus, l’État avec ses composantes (le territoire, la population, les institutions). L’État se définit comme le pouvoir politique institutionnalisé et il n’existe que parce qu’il est pensé. Il en est de même de la Nation qui est aussi une construction conceptuelle. Le concept de nation repose, à la fois, sur une approche objective (communauté de langue, de religion, de culture) et une approche subjective, celle de Renan, centrée sur un principe spirituel du fait de partager des souvenirs dans le passé, des modes de vie dans le présent, des rêves et des projets communs pour l’avenir. La Nation est donc une construction permanente. Contrairement à l’État, une nation peut exister sans territoire ou même être dispersée sur plusieurs territoires. Quand l’État et la Nation s’unissent dans un même territoire, on est en présence de l’État-Nation.

Dans la littérature spécialisée sur la question, des experts s’interrogent sur l’ordre d’antériorité de l’État ou de la Nation. Ne pensez surtout pas qu’il s’agit d’une question oiseuse. Hier, pour justifier l’esclavage moderne de l’Afrique noire, il fallait montrer que le Noir est inférieur au Blanc et faire alors feu de tout bois : le concept de race, le racisme, la malédiction de Cham, la couleur de peau de Dieu le Père, etc. Comment maintenir les droits acquis s’il n’y a plus d’esclaves et de colonisés ? Il est possible d’inventer d’autres types de manipulation à travers l’aide publique au développement, l’aide humanitaire, l’impérialisme intellectuel, la protection contre la guerre nucléaire, etc. L’une de ces armes secrètes est l’idée de faire passer la création de l’État avant celle de la Nation dans les jeunes pays d’Afrique fraichement sortis de l’esclavage et de la colonisation. Selon Jean Ziegler, c’est par l’État que nait la nation, dans l’Afrique noire. Georges Budeau dira qu’il y a, dans ce cas, un cercle vicieux, étant donné que l’État, lui-même, ne peut naître que d’un effort national ; donc, le drame politique de ces pays vient du fait que, d’une part, leurs chefs se réclament d’un État qui n’existe pas et que de l’autre, le peuple revendique au nom d’une nation qui est en gestation.

La thèse de Burdeau parait séduisante, étant donné la véracité des faits constatés, mais, elle n’établit aucune relation de cause à effet entre ces derniers et les prémisses considérées. Est-il vrai que c’est par l’État que nait la nation dans ces pays-là ?

Pourquoi avoir choisi exclusivement les cas des pays nouvellement indépendants pour construire ladite thèse ? Est-ce vraiment cela le problème national de l’Afrique noire ? Pour s’en convaincre, prenons l’exemple des EUA, la république étoilée (RE) et de la république d’Haïti (RH) comme étant les deux premiers Etats indépendants du Nouveau-Monde. Le premier a pris naissance en 1776 ; le second a vu le jour en 1804. Sont-ils des pays anciens comme ceux d’Europe ou des pays jeunes parce qu’ils appartiennent au Nouveau-Monde et non à l’ancien ? Si la RE avait été un pays pauvre, on aurait expliqué son retard par le fait que l’État a précédé la Nation, que tous ses malheurs viennent de la guerre de Sécession et de la culture de violence politique qui porte les Américains à assassiner ou tenter d’assassiner continuellement leur Chef d’État. Par contre, pour la RH, on a vite fait d’admettre que le pays est ingouvernable parce que l’État a précédé la Nation, que celle-ci n’existe même pas et que le pays de Dessalines est un territoire africain perdu en Amérique. La RH s’effondre parce qu’après avoir assassiné le père fondateur de la patrie commune, les Haïtiens ont divisé leur pays et proclamé une royauté dans le Nord et une république dans le Sud, pour entretenir par la suite un cycle d’inimitié, de vengeance et de revanche, engendrant ainsi une spirale de violence économique et politique. De telles explications sont subjectives et ne facilitent point la prise de décision. Il convient de les rejeter.

Si on est certain que l’État haïtien est né le premier janvier 1804, on ne peut pas en dire autant pour la Nation haïtienne. Personne ne connait la date de naissance d’aucune nation dans le monde, puisque la genèse de ces dernières est un processus continu (famille, clan, tribu, nation). Dieu dit à Abraham « je ferai sortir de toi une multitude de nations », mais, le livre sacré n’a jamais, non plus, indiqué quand et comment. Quand est-ce que la nation haïtienne est-elle née ? Nul ne connait la bonne réponse pour les raisons susmentionnées. Par contre, c’est la nation haïtienne qui a créé l’armée indigène et c’est cette dernière qui a créé l’État en 1804. Donc, dans le cas d’Haïti, la nation existe bel et bien avant l’État. Pendant trois siècles, européens, africains et amérindiens ont créé ce legs de souvenirs servant de terreau fertile pour la naissance de la nation haïtienne. Celle-ci était-elle viable après un ou deux siècles ? Nul ne le sait. Toutefois, l’expérience des trois mouchoirs de Mackandal réalisée en 1758, telle que racontée par Moreau de St Méry, a révélé la communauté de rêves qui fait une nation, selon André Malraux. Le mouchoir jaune représente les natifs de Saint-Domingue (le passé), le mouchoir blanc représente les colons blancs (le présent) et le mouchoir noir représente les futurs maitres de la colonie, prophétisait le célèbre fugitif.

Les hauts et les bas observés dans l’évolution en dents de scie de la nation haïtienne viennent du fait qu’il s’agit d’une construction permanente et non d’une création toute faite, immuable et fixée dans le temps. Dit autrement, le renforcement de la cohésion nationale n’est possible que si les périodes de construction dépassent en quantité et qualité les périodes de déconstruction. Pour que cette condition soit remplie, il faut réaliser la mise en commun des ressources sur une base intelligente, favorable au renforcement du capital social. Chaque auteur, chaque chercheur haïtien, chaque compatriote éclairé, l’a souhaité et ou célébré à sa façon (Price-Mars, Roumain, Stephen Alexis, Benoit Joachim, Marcel Gilbert et tant d’autres), mais il n’a jamais eu de méthode appropriée, capable de produire un algorithme de qualité pouvant déboucher sur la création de plusieurs institutions de promotion de la refondation de la nation. Les recherches actuelles, menées dans le monde, ont révélé que l’homme (l’Homo sapiens) est né en Afrique, que la terre de Koush pourrait être l’emplacement du jardin d’Eden, que le Soudan compte plus de pyramides que l’Égypte, que les génomes de tous les Homo sapiens sont les mêmes à 99% près, que le concept de race n’a aucune base scientifique, et que la couleur de la peau raconte l’histoire des climats et non celle de l’intelligence.  Anténor Firmin avait donc raison d’affirmer que c’est par le travail et l’éducation qu’il faut passer pour trouver une réponse significative au problème haïtien.

L’État en guerre contre la Nation 

Est-il possible que l’État haïtien soit en guerre contre la nation haïtienne ? Si oui, quelle est la nature d’une telle guerre ? Qui sont alors les belligérants ? Quels sont les tenants et les aboutissants d’un tel conflit ? Comment mettre fin à une pareille crise et que faire pour que la solution soit durable ? Plusieurs auteurs haïtiens ont entrepris divers travaux de qualité en vue de trouver des réponses pertinentes à la plupart de ces questions. La version de ce conflit la mieux documentée est celle qui met en opposition la société formelle et la société informelle. La société formelle est minoritaire, mais elle contrôle le pouvoir politique, le pouvoir économique, le droit écrit, la langue et les religions officielles tandis que la société informelle est majoritaire, mais essentiellement pauvre, analphabète, créolophone, mais elle contrôle le droit coutumier. La première constitue la classe dirigeante, donc la société englobante ; la seconde représente la classe paysanne ou la société englobée. L’origine du conflit vient du fait qu’à la veille de la dernière phase de la révolution haïtienne en 1791, les Bosal (les derniers captifs arrivés dans la colonie) étaient en surnombre et avaient été utilisés surtout comme chair à canon dans la guerre de libération. Donc, les négociations politiques se faisaient exclusivement entre les créoles (noirs et mulâtres) tandis que les chefs de bande étaient combattus au nom de l’unité de commandement. Après l’indépendance, les Bosal vont devenir des proto-paysans et plus tard de vrais paysans adaptés au nouveau terroir. Comme il n’y a jamais eu de vraies négociations politiques entre ces derniers et la classe dirigeante, la classe paysanne sera alors marginalisée et tenue à l’écart des affaires nationales. C’est le péché originel des Haïtiens. Le conflit qui va naître entre les deux groupes sera politique, économique et socio-culturel. Il persistera tout au long de l’histoire nationale.

En effet, les nouveaux maitres d’Haïti commencent par interdire le retour des Bosal en Afrique. Ils accueillent d’autres Noirs venus d’ailleurs au nom de la terre de liberté.

Même si c’était nécessaire, une telle mesure était contre-intuitive, puisque les Bosal se considèrent comme des vainqueurs et devraient pouvoir retourner en Afrique d’où ils étaient tirés de force. En outre, les nouveaux dirigeants mettent en vigueur des codes ruraux, taillés sur mesure pour privilégier le caporalisme agraire et attacher le paysan au sol. Ils mettent en place un État prédateur qui fait des prélèvements injustifiés de l’économie paysanne de l’ordre de $ 100 millions par an, détruisant ainsi toute possibilité de réinvestissement dans l’agriculture au bénéfice des exploitations rurales. Et pour couronner toute cette politique bizarre, les nouveaux maitres privilégient les denrées d’exportation (DE) sur les cultures vivrières (CV). Le Café a eu un code de lois pour lui tout seul. Des organismes autonomes étaient créés pour prendre en charge exclusivement les DE. Ils fournissent des services d’éducation et de santé très limités aux familles paysannes et maintiennent ces dernières dans l’insécurité foncière, sans jamais réaliser le cadastre des terres pour offrir des titres de propriété inattaquables à tout le monde. Hier l’État Prédateur avait assassiné le paysan par les taxes à l’export, aujourd’hui, il torture le citoyen à travers les taxes à l’import. En voulant consolider l’indépendance, les pères fondateurs avaient plutôt fragilisé la cohésion nationale et pavé la voie à la dépendance future de la collectivité nationale.

La Nation en Guerre contre l’Etat

La classe paysanne, la classe majoritaire, la classe englobée ne va pas rester les bras croisés. Le paysan aura recours d’abord à la lutte armée, mais il sera ou vaincu ou neutralisé et il n’a jamais pu conquérir le pouvoir politique. Il va occuper notamment les terres de montagne par usucapion et exploitera à sa façon les terres forestières malgré l’existence des lois de régulation. Il livrera une lutte permanente pour la survie, laquelle est symbolisée par le conflit entre les cultures vivrières dont il contrôle le marché et les denrées d’exportation dont il ne contrôle pas les prix. Le paysan va utiliser le vodou comme armes de dissuasion et il n’hésitera pas à négocier via le placement des enfants dans les familles urbaines soit comme pensionnaire soit comme domestique.

En guise d’illustration, il est utile de faire parler le conflit entre les cultures vivrières (CV) et les denrées d’exportation (DE). Le conflit CV / DE plonge ses racines dans l’affaire Moïse, le neveu de Toussaint Louverture qui a pris le contrepied de la politique de son oncle. Ce dernier, pour assurer la splendeur de Saint-Domingue, se devait d’encourager la culture des DE, au détriment des CV. Moïse Louverture appuyait la clameur populaire des esclaves libérés qui recherchaient l’autonomie et la sécurité alimentaire. La querelle Louverture contre Louverture s’est terminée dans le sang.

L’oncle a dû faire fusiller le neveu pour maintenir l’ordre dans les rangs de l’armée. Tous les Chefs d’État haïtiens vont suivre la voie tracée par Toussaint Louverture tandis que la classe paysanne va renouveler la revendication légitime des congénères de Moïse Louverture. La politique agraire étant dictée par les privilèges réservés aux DE, les distributions de terre avaient comme conditionnalité l’obligation de cultiver les DE, le paysan n’a pas d’autre choix que d’opposer les haricots au café et la patate douce au cacao.

Le paysan réussit ainsi l’exploit de sauver et les CV et les DE dans un premier temps au point que les historiens en vinrent à parler de bonheur vivrier à la fin du 19ème siècle. Comme quoi, il y eût trois époques dans l’évolution de ce conflit dramatique. La première a été caractérisée par la domination des DE sur les CV, la deuxième par un certain équilibre dans la production des DE et des CV et la troisième par la victoire des CV sur les DE. Mais cela a été une victoire à la Pyrrhus qui s’est soldée par la dégradation accélérée de l’environnement. Quand en 1987 le Gouvernement a entendu, après un siècle, le cri lancé par Edmond Paul pour dénoncer l’injustice faite au paysan par la taxation abusive du café à l’export, il a voulu réagir, mais il était trop tard. Il n’y avait plus de café à exporter. Il y eut également un moment dans les années1990, où le Gouvernement haïtien a lancé un programme de promotion des CV, mais, là encore, il était trop tard, puisque le nombre de bouches à nourrir avait doublé entre-temps tandis que l’offre de terres arables avait diminué en raison de l’urbanisation des plaines cultivées et de l’appauvrissement des terres de montagne sous l’effet de l’érosion. Aussi curieux que cela puisse paraitre, on vit actuellement avec la mangue ce qui s’était passé avec le café. Ce dernier a connu un déclin presqu’irréversible parce que le paysan ne recevait que 20 % de la valeur d’un sac de café à l’export.

Aujourd’hui, le producteur de mangue ne reçoit que 14 % de la valeur du fruit exporté. Les discours ne peuvent en rien modifier le déclin de l’horticulture agonisante. Il faut que les choses changent.

L’État en guerre contre l’État

Les qualificatifs ne manquent pas pour identifier l’État haïtien, en ces temps difficiles. Les uns parlent d’un État Failli, d’un État effondré, d’une entité chaotique ingouvernable ; les autres soulignent qu’il s’agit d’un État faible, d’un État très pauvre, d’un Narco-État ; les uns et les autres reconnaissent que l’État haïtien est appauvri, qu’il est en crise et qu’il est mutation. Si l’on admet qu’il y a du vrai dans ces différentes lectures d’une même réalité, peut-on aller jusqu’à prétendre que le plus grand ennemi de l’État haïtien est l’État haïtien lui-même pour la bonne et simple raison qu’il est en guerre avec lui-même. Un tel énoncé a-t-il un sens ? Est-il falsifiable ? En quoi les réponses à de telles questions peuvent-elles faciliter la prise de décision pour une sortie de crise durable dans la conjoncture actuelle ? A la vérité, si l’État Haïtien s’est fait hara-kiri, n’y a-t-il pas lieu de contrôler d’abord le facteur limitant avant de chercher à solutionner d’autres problèmes particuliers, si importants soient-ils.

Pour consolider l’indépendance acquise dans le feu et le sang, Dessalines avait compris qu’il fallait identifier les personnes et les biens (recensement de la population – vérification des titres de propriété). Après deux siècles de vouloir-vivre ensemble, la république n’a pu identifier ni les citoyens, ni les biens. Donc, l’État ne connait pas ses citoyens. Il ne connait pas non plus son territoire. Dans son article 8, la Constitution de 1987 fait entrer la zone économique exclusive (ZEE) dans le territoire national, à côté de la mer territoriale. Or, la ZEE est régie par le droit de la mer (UNCLOS) qui dit le contraire et que l’État haïtien a, en outre, ratifié. L’État haïtien se détruit lui-même en renforçant sa dépendance sur le plan financier, économique et social, car il ignore également l’importance de ses ressources les plus abondantes (le spectre électromagnétique, la culture, la mer, le calcaire, les hommes). (Voir Jacques Barros dans Haïti de 1804 à nos jours et Edouard Francisque dans sa théorie de la régression d’Haïti)

La sous-exploitation des ressources les plus abondantes constitue le talon d’Achille de la RH. Parmi les ressources les plus abondantes et les moins exploitées, figure la mer territoriale qui offre une superficie de 30 000 km2 contre une extension de 27 750 km2 pour les terres émergées. La mer a trois dimensions, les unes aussi importantes que les autres : la surface, l’espace de navigation, de loisir et de sport nautique ; le corps pour la biodiversité marine et aussi la navigation sous-marine ; et le lit, c’est-à-dire la Zone, où se trouvent les nodules métalliques et minières. À partir du littoral, s’étend la mer territoriale jusqu’à la limite de 12 mille maris, ensuite la ZEE jusqu’à la limite de 200 milles marins et enfin la haute qui est le patrimoine commun de l’humanité. Les îles adjacentes se retrouvent à l’intérieur de la mer territoriale (la Gonâve, la Tortue, l’Ile-à vaches, les Cayemittes et une cinquantaine d’îlots les uns plus petits que les autres.

Les ressources énergétiques de la mer sont les mêmes partout (l’énergie des vagues, l’énergie marémotrice). Haïti présente, en outre, une spécificité propre. Avec un plateau continental très étroit, on descend rapidement en profondeur tout près du littoral. Ce qui est un inconvénient pour la pêche devient un bien pour le potentiel énergétique, parce qu’il est possible de produire de l’électricité à partir de la différence de température entre l’eau de surface (plus chaude) et l’eau de profondeur (plus froide).

Les richesses de la mer sont pratiquement incommensurables. Voie de communication internationale, la mer des Caraïbes a une importance stratégique, toujours renouvelée, grâce au canal de Panama. L’une des voies directes qui donnent accès à ce dernier est le passage sous le vent entre Cuba et Haïti. Côté Cuba, la RE contrôle l’accès à ce passage via sa base militaire à Guantanamo ; côté RH, il n'y a pas de base américaine mais un vide laissé par la RH qui est comblé, de fait, par la puissance dominante. Un avantage stratégique totalement perdu. Les ressources biologiques sont également perdues, parce que la pêche traditionnelle se concentre sur le littoral, là où il n’y a plus de poissons ou presque, selon le témoignage du Commandant Cousteau.

Par exemple, la durée de vie moyenne d’une crevette blanche (Litopenaeus vannoma) en milieu naturel est d’une année. Si elle n’est pas récoltée, elle est perdue. Or, les conditions environnementales (température, salinité, oxygène dissous) sont favorables pour avoir des bancs de crevette dont les rendements moyens sont de 0,2 tonne / ha / an. Étant donné que ces bancs de crevette sont situés à des profondeurs allant de 5 à 10 m, les pêcheurs haïtiens ne peuvent pas savoir s’ils existent. L’État haïtien, non plus, ne le sait pas. Sur le marché américain, des crevettes fraiches se vendent à $ 20 en moyenne par kilo. Ce qui fait $ 4 000 / ha / an pour la crevette ; pour 4 tonnes de paddy / ha / an dans l’Artibonite pour 2 récoltes (l’équivalent d’environ 3 tonnes de riz blanc, cela ferait environ $ 1 000 / ha / an à raison de $ 360 / tonne sur le marché international, en 2025. Ce sont là des ordres de grandeur pour fixer les idées. L’État perd de l’argent, faute de capacités de production, mais, il perd aussi de l’argent pour la mauvaise exploitation des ressources naturelles et pour la production des biens et services qui en découlent. D’après l’AHDEN (Association Haïtienne de Droit de l’Environnement), les pertes évitables de l’État haïtien s’élèvent à $ 2 milliards par an (en termes de perte de sol, d’eau d’infiltration, de biodiversité, d’énergie électrique, de produits agricoles post-récolte, etc). Si l’État arrête de se détruire, les fonds non gaspillés pourraient financer le budget national de fonctionnement et une part du budget d’investissement (notamment la presque totalité du préinvestissement afin de faire augmenter la capacité d’absorption du pays au regard de l’aide publique au développement et de l’Investissement direct étranger.

La Nation en guerre contre la Nation

Étant donné que la société haïtienne n’a pas encore conscience que l’effondrement a déjà commencé, que la nation a détruit ou a laissé détruire en plein soleil tous les symboles de la liberté, de la justice, du patrimoine culturel et naturel, que la capitale est assiégée, que la souveraineté nationale est en lambeaux et que la dignité de l’homme haïtien ne vaut pas la tête d’un nègre ; vu que le fait de ne pas avoir conscience que la barque nationale prend de l’eau de toutes parts, cela fait que jusqu’à présent, on n’a pas compris qu’il faut sonner le lambi de la mobilisation générale, que la nation se mette debout et que toutes affaires cessantes, tous les citoyens se mobilisent pour partir à la recherche de la sécurité perdue ; puisque le vin est tiré, le moment est venu de faire une expérience de pensée afin que ce qui n’est pas intuitif le devienne et que l’on arrête de pleurer comme une femme une république qu’on n’a pas su défendre comme un homme.

Si la nation se bat contre la nation, c’est que l’existence de la société est menacée. Une truie mal nourrie qui met au monde une douzaine de porcelets n’a plus la force de leur offrir le lait enrichi nécessaire à la survie néo-natale. L’instinct maternel pousse la truie allaitante à manger deux ou trois petits afin de donner du lait aux survivants. La nation n’arrive pas à nourrir, ces jours-ci, tous ses enfants. Pas suffisamment de lait pour les 12 millions de bébés. Il faut qu’elle dévore quelques-uns pour sauver le gros de la troupe. Sinon, il faut se demander si la truie est plus logique que l’homme.

L’instinct est-il supérieur à la raison ? Le problème, c’est que la truie possède 6 ou sept paires de mamelles tandis que l’homme n’en a qu’une seule paire. Donc, les hommes ne sont pas des animaux à quatre pattes. L’affirmer, c’est une chose, le prouver, c’en est une autre. Imaginer qu’on continue de détruire tout ce qui bouge sans savoir pourquoi ; supposons qu’on n’arrête pas d’incendier, d’assassiner et de massacrer tout ce qui est juste et sans défense. Opposer la désobéissance civile à la lâcheté de la violence aveugle devient alors un devoir pour un bipède intelligent. Dans le cas contraire, ne fait-on pas la preuve qu’on a aussi quatre pattes et six paires de mamelles ?

Chez nous, il y a des blagues sucrées-salées, aigres-douces, à la sauce piquante, à l’eau de rose, des blagues qui ne sont pas des blagues et aussi des blagues teintées de spiralisme. La cathédrale était encore debout. Notre-Dame n’avait pas encore changé d’adresse. Arrive dans ce lieu saint une femme du peuple qui n’avait pas encore pêché, mais qui se demandait si le péché d’Adam et d’Eve avait un sens. Pourquoi y a-t-il tant de souffrances sur la Terre, si Dieu est infiniment bon, disait Spinoza. Dans cette perspective, il est bon d’écouter la prière des victimes de l’insécurité. Nòtredam manman, doulè yon fanm, se pou tout fanm ; ou genyen 2 tete, youn dous kou siwo, lòt anmè kou fyèl bèf. Depi lanmò lanperè, TT dous nan bouch zòt kape koupe rache. TT anmè ya, nan dyol tout rapatriye, tout deplase, tout mawoule, tout 3 P yo, nou vle pale de prizon, prevantiv pwolonje e latriye. Nòtredam, ou kwè li pa ta pibon si w te genyen yon sèl TT ? Ou byem tout moun n nan myèl ou byen tout moun n nan fyè l. Bondye ki nan pas pouki, se pa bon dye toutbon. Nòtredam ! Sa w Wè ?