Avoir un rêve du commerce sans créer les conditions est un péché

Récemment le Premier ministre haïtien, Alix Fils-Aimé, a évoqué l’idée de passer de l’aide humanitaire au commerce.

Avoir un rêve du commerce sans créer les conditions est un péché

Déchargement d’un camion à Port‑au‑Prince

Récemment le Premier ministre haïtien, Alix Fils-Aimé, a évoqué l’idée de passer de l’aide humanitaire au commerce. C’est bien là une vision nécessaire et ambitieuse. En faisant cette déclaration lors de sa visite à Washington en avril 2026, M. Fils-Aimé a touché le cœur du développement durable d’un pays. Nous sommes tous d’accord : Haïti doit cesser de vivre de la charité et doit prendre toutes les mesures nécessaires pour relancer sa capacité de production et d’exportation. Mais faire seulement des déclarations sans acte de changement est un péché. Je m’explique.

Il y a des conditions fondamentales pour le commerce. Notre cas est unique. Le premier ministre doit se mettre au travail pour mettre en place ces points :

Sécurité juridique et politique. - Les investisseurs nationaux et internationaux ont besoin de stabilité et de confiance. Le renforcement de notre système judiciaire est primordial pour la garantie des contrats de commerce et la sécurité des biens.

L’infrastructure logistique. Le premier ministre le sait bien : le point fort du commerce est la circulation des biens. Il faut bien des ports, des aéroports et des routes pour le transport des biens depuis le centre de production aux points d’exportation.

La stabilité monétaire : notre gourde est toujours instable et n’offre aucune garantie de sécurité sur le marché. La stabilité de la gourde qui doit être gérée par la Banque centrale de concert avec les autorités financières est nécessaire pour faciliter les prévisions économiques.

La conformité aux normes internationales : pour exporter notre fameux « mango fransik » on rencontre toujours des difficultés ici et là à cause des exigences sanitaires. Le premier ministre là aussi doit se mettre au travail pour répondre aux standards de qualité et d’hygiène des pays acheteurs. 

LA RÉALITÉ D’HAÏTI ET POURQUOI IL EST DIFFICILE DE FAIRE DU COMMERCE.

Malgré la bonne intention du premier ministre, la réalité du terrain dicte la loi. Plusieurs obstacles entravent même l’idée de plus de commerce et de réduction de l’aide humanitaire.  

L’insécurité et le contrôle des gangs : les principales artères commerciales sont bloquées et contrôlées par les gangs. Les droits de passage sont monnaie courante et le détournement des camions de marchandise paralyse les activités de commerce et l’accès aux ports.

Le coût de l’énergie : pénurie de carburant et absence de production de l’électricité obligent les commerçants à produire leur propre énergie. Le premier ministre doit résoudre le problème du « courant » pour permettre aux commerçants et à leurs produits d’être compétitifs sur le marché national et international.

L’instabilité politique : c’est connu de tous. Le pays n’est pas stable politiquement. Il y a toujours une transition « qui n’en finit pas » et des tensions entre acteurs politiques. Tout ceci crée de l’incertitude et la peur d’investir en Haïti.

LES PISTES POUR LE PREMIER MINISTRE.

Sécurisation des corridors commerciaux. Il faut libérer les routes nationales reliant les zones de production aux différents ports du pays. Il est bien triste de constater que bien souvent et trop souvent, des récoltes pourrissent sur place.

Investissement dans la transformation locale : pourquoi ne pas développer l’industrie de transformation dans le pays pour les mangues, le café et le cacao pour le peu que l’on produit à ce jour ? Commençons par donner de la valeur à nos produits sur le plan local. La filière de la mangue, du café et du cacao a une forte potentialité pour le développement durable de notre pays.

Une idée juste, mais le chemin est long. L’aide humanitaire doit en théorie être seulement disponible pour des cas d’urgence comme les désastres naturels ou autres mais pas pour des cas d’insécurité que nous créons nous-mêmes. Rétablir la sécurité des vies et des biens demeure une priorité absolue. L’État haïtien doit reprendre le contrôle de tout le territoire pour favoriser une relance économique et peut-être créer les conditions pour le commerce. Le trade, comme le souhaite le premier ministre, est pour l’instant seulement une aspiration. Mettons de l’ordre d’abord chez nous. Permettez aux Haïtiens d’investir librement et en toute sécurité. Donnez-leur la chance de créer des emplois, de la richesse et de la dignité pour les familles. Faisons cela, puis parlons de TRADE. Autrement, cessez de rêver.