En Haïti, il suffit généralement de très peu pour provoquer l’enthousiasme collectif. Même ce qui paraît modeste ou insignifiant peut rapidement être célébré comme un accomplissement majeur, voire exceptionnel. Pour justifier cette attitude, on aime souvent répéter : « Ha ! Nou fè gwo efò mezanmi. »
Cette tendance ne date pas d’aujourd’hui. Elle traverse notre imaginaire collectif depuis longtemps.
Mais le phénomène autour d’Ariana et d’Abigaïl dépasse largement ce triomphalisme du peu, ou cette tendance presque chronique à l’exaltation du moindre accomplissement. Il révèle quelque chose de plus profond : le rapport d’une société fragilisée à la reconnaissance, à la gloire et à l’existence aux yeux du monde.
Depuis des années, le pays apparaît sur la scène internationale principalement à travers les récits de violence, d’instabilité politique, de crise humanitaire et d’effondrement institutionnel. À force d’être associée au désordre et au malheur, la société a fini par développer une faim presque viscérale de moments capables de produire de la fierté collective.
Dans ce contexte, chaque victoire individuelle, chaque reconnaissance internationale, chaque succès médiatisé tend à être amplifié jusqu’à devenir un symbole national. Ce n’est plus seulement une personne qui triomphe ; c’est un peuple entier qui cherche, à travers elle, une forme de réparation psychologique et symbolique.
Ce besoin est compréhensible.
Les communautés privées de grandeur durable finissent souvent par s’attacher intensément aux victoires ponctuelles. Elles y cherchent une preuve d’existence, une affirmation identitaire, parfois même une revanche émotionnelle sur le regard humiliant porté sur elles.
Par contre, le problème commence lorsque cette exaltation cesse d’être spontanée pour devenir un instrument politique.
Lorsqu’un gouvernement récupère ce type d’événement pour embellir son image ou en tirer excessivement un bénéfice politique, il cesse d’agir avec responsabilité et intelligence.
À ce stade, il devient davantage consommateur d’émotions collectives que producteur de trajectoires nationales. Comme un parasite, il se nourrit du symbole sans construire ce qui devrait lui survivre.
En occultant la différence fondamentale entre le succès événementiel et la construction d’une trajectoire structurée, il tend à renforcer, sans même en avoir pleinement conscience, un piège aussi insidieux que redoutable.
L’attachement à la gloire ou la crainte de sa disparition
Normalement, le succès événementiel produit toujours une visibilité immédiate. Il attire l’attention, suscite l’admiration et déclenche l’euphorie. Mais sans accompagnement sérieux, sans encadrement psychologique, éducatif ou professionnel, cette visibilité demeure fragile, éphémère et peut avoir des conséquences néfastes, d’autant plus si elle est politisée.
Plus l’ascension est rapide, plus la descente peut être violente.
Ce phénomène est bien connu dans les univers du sport, de la musique, des concours télévisés ou de la célébrité précoce. Après une période d’exposition intense survient souvent ce que certains psychologues décrivent comme un « choc de descente » : perte soudaine d’attention, vide intérieur, impression d’abandon, difficulté à retrouver une vie ordinaire.
À cela s’ajoute parfois une crise identitaire.
Durant la période de célébration, l’individu finit par se définir à travers le regard des autres : je suis la gagnante, je suis celle qu’on admire, je suis celle dont tout le monde parle. Lorsque l’attention s’efface, une question douloureuse apparaît : qui suis-je en dehors de cette gloire ?
Abigaïl semble déjà exposée à cette dynamique. Reçue par certaines autorités presque comme une personnalité d’État plutôt que comme une simple lauréate, elle risque d’être enfermée dans une représentation d’elle-même difficile à soutenir sur le long terme.
D’ailleurs, on observe déjà certains signes révélateurs de cette transition vers une logique de visibilité permanente. Abigaïl commence à donner régulièrement rendez-vous à son public sur TikTok. Ce détail peut paraître anodin, mais il traduit son désir de maintenir l’attention, d’entretenir le lien avec le public et de ne pas disparaître de l’espace médiatique.
C’est humain.
Le besoin de rester visible peut progressivement éloigner une personne de sa vocation initiale. On ne cherche plus seulement à accomplir quelque chose ; on cherche à continuer d’exister. Il faut produire, réagir, apparaître et maintenir l’intérêt, car le silence devient presque synonyme d’effacement.
Cette dépendance à la reconnaissance peut engendrer frustration, anxiété, perte de confiance en soi ou sentiment d’avoir été utilisée puis oubliée. Chez certaines personnes fragiles, elle peut même conduire à des formes plus profondes de détresse psychologique.
Le cas d’Arianna soulève, quant à lui, une autre problématique : celle du poids social imposé aux figures transformées en symbole national.
Une figure sociale emblématique comme une superstar n’a pas réellement droit à l’erreur.
C'est le prix fort à payer.
Passant du statut d’influenceuse sur TikTok à celui de modèle aux yeux d’une partie de la population, cette jeune demoiselle verra désormais sa spontanéité placée sous surveillance. Ses maladresses de jeunesse peuvent rapidement être transformées en scandales publics. Sa vie privée cessera progressivement de lui appartenir entièrement. Ses faits et gestes seront observés, commentés, jugés et parfois même condamnés.
Et plus une société projette ses frustrations et ses rêves sur une personnalité, plus elle peut devenir brutale lorsque cette personnalité cesse de correspondre à l’image idéalisée qu’elle avait construite.
Intelligente et appréciée, et ayant désormais accès à certains milieux, Arianna sait pertinemment ce qu’elle a gagné. Mais elle ne mesure probablement pas encore pleinement ce dans quoi elle s’est engagée.
Son désir pourtant légitime de vivre pleinement sa jeunesse, de profiter de sa vie ou des avantages liés à sa notoriété peut alors entrer en tension avec l’attente permanente de cohérence morale et l’injonction à utiliser sa voix pour combattre le statu quo et porter une forme de lutte intergénérationnelle.
Deux directions opposées peuvent désormais façonner l’avenir de ces deux figures montantes
La première est celle de l’enfermement dans la dépendance à l’attention : incapacité à accepter l’oubli progressif, nostalgie permanente du moment de gloire, besoin compulsif de reconnaissance.
La seconde est plus constructive : comprendre que la célébrité n’était qu’un moment, transformer cette expérience en apprentissage et bâtir progressivement une trajectoire autonome, solide et durable.
C’est précisément là qu’un État sérieux devrait intervenir.
Non pour instrumentaliser ces jeunes figures dans des cérémonies spectaculaires ou des opérations de communication politique, mais pour construire autour d’elles des mécanismes d’accompagnement, de formation et d’orientation.
Au lieu de simplement célébrer des succès ponctuels, pourquoi ne pas créer un véritable programme de jeunes ambassadeurs de bonne volonté pour la paix, la culture, l’éducation et l’engagement citoyen ?
Une telle approche permettrait de transformer l’émotion collective, ces moments d’euphorie et ces symboles passagers, en un capital humain et symbolique durable, capable de produire de la continuité, du sens et surtout de l’avenir.
C’est de cela qu’il devrait désormais s’agir, afin de ne pas gaspiller ces deux jeunes talents — ainsi que tant d’autres qui n’attendent, eux aussi, que leur moment pour briller aux yeux du monde.
Ricardo GERMAIN
Analyste en stratégie internationale
Expert-consultant en défense et sécurité
Contact courriel : ge.ricardo@live.com
