En tout premier lieu, nous tenons à préciser que cet article tient de l’observation, de réflexion et d’analyse des rapports sexuels entre couples ou personnes gays ; il ne se présente pas comme un travail de terrain bien qu’il soit puisé d’une série d’entretiens informels avec certains membres de la communauté LGBTQIA+ autrement appelé « communauté M (masisi, madivin, monkonpè, makomè, miks) ».
À travers cet article, nous posons certaines problématiques liées à la perception et la compréhension des rôles du genre dans les rapports sexuels, la perception du rapport sexuel lui-même dans les couples homosexuels tout en essayant de comprendre comment le patriarcat impacte ces dynamismes sans oublier de se prononcer sur les enjeux.
Parmi les nombreuses définitions et approches du patriarcat, nous considérons celles de Sylvia Walby et de Pierre Bourdieu dans le cadre de cette analyse. Dans Theorizing Patriarchy 1990, la sociologue Sylvia Walby définit le patriarcat comme un « système de structures et de pratiques sociales dans lequel les hommes dominent, oppriment et exploitent les femmes ». Au-delà de la considération de ce système comme une institution unique et statique, sa théorie veut surtout percevoir le patriarcat comme un système complexe et évolutif, visant plusieurs échelons de la vie sociale dont la sexualité.
Selon elle, la société applique souvent un « double standard » où le comportement sexuel des femmes est strictement plus contrôlé et jugé que celui des hommes. Et puisqu’on parle de jugement, du coup, nous parlons également de ce qui est acceptable ou pas.
Si le patriarcat définit ou établit des normes pour les rapports sexuels entre homme et femme, les personnes de même sexe définissent aussi leurs rapports sexuels du modèle hétéronormé, à savoir qui joue le rôle de l’homme et qui joue le rôle de la femme, le rôle de l’homme étant dominant, par conséquent moins jugé et plus estimé même s’il est question de sexe entre deux hommes ou deux femmes lesbiennes si l’une d’elles est masculine / stud *1 ou d’un homme trans *2 ayant un problème de dysphorie de genre *3 ou pas.
Considérant que la sexualité homosexuelle a toujours été et est jusqu’à présent mise en marge, critiquée voir même interdite, les relations sexuelles de couples ou personnes gays sont rarement discutées, étudiées comme expression sexuelle normale, comme facteur de jouissance si ce n’est que dans une perspective de jugement et / ou de compréhension médicale.
Comprendre les rapports sexuels homosexuels
Les rapports sexuels homosexuels ont souvent été considérés comme des rapports contre-nature parce qu’ils ne donnent pas lieu de procréer ou tout simplement qualifiés d'immoraux selon les influences des croyances judéo-chrétiennes ou d’autres convictions religieuses, pourtant les rapports sexuels en général ont des buts variés, tout comme les personnes hétérosexuelles, les rapports sexuels chez les personnes homosexuelles sont aussi l’expressions de témoignage de tendresse, de plaisir mutuel, d’épanouissement ou de domination et de contrôle.
Qu’il soit dans les rapports sexuels hétérosexuels ou homosexuels, les rôles sexuels sont parfois attribués ou assimilés, qui pénètre et qui se fait pénétrer, qui peut faire l’objet de certaines pratiques, qui accède à certaines parties du corps ou pas. L’homme efféminé se voit attribuer le rôle d’un passif qu’il assume c'est-à-dire celui qui se fait pénétrer, puisqu’à sa façon d’être, il est plus rapproché d’une femme et cette position assez souvent le conditionne à certains compromis : payer les rapports sexuels ou s’il est en couple, il prend en charge les besoins économiques de son amant alors que l’homme robuste dit masculin, est un actif c'est-a-dire. il est celui qui pénètre, il est admiré, récompensé, assez souvent au détriment du passif car un actif est considéré comme un « vrai homme » , il est très demandé sur le marché.
Selon des témoignages, certaines « studs » (Voir réf. Pour définition en bas de page) s’abstiendraient du plaisir que pourrait procurer le cunnilingus et de laisser à leur partenaire de toucher ou caresser certaines parties de leur corps, (leur clitoris et parfois leurs seins) indépendamment des ressentis parce que certains rôles sont mieux perçus que d’autres.
Quand les rôles sont inversés, cela entraîne beaucoup de critiques et de honte, car les partenaires ont aussi une perception et une attente de celui ou celle qui a le rôle dit « prestigieux ». Des hommes qui pénètrent alors qu’ils aimeraient se faire pénétrer mais ne voulant pas être jugés comme « femme » ou « pas un vrai homme », pour avoir pris la position ou le rôle d’une femme dans l’acte sexuel. La fameuse expression « mwen pa nan madivin » signifiant deux hommes jouant le rôle de passifs (pénétrés) considérés ou se considèrent comme deux femmes. Du coup, l’attraction entre deux hommes gays se résume entre pénétrant et pénétré sans oublier le combat subtil pour déterminer qui sera actif ou passif dans l’acte.
Il est clair que ce tableau semble ne pas tenir compte des personnes qui sont versatiles *4 (Voir réf. Pour définition en bas de page) en matière de sexualité homosexuelle mais dans une société où le patriarcat dicte les normes, les rôles et les pratiques dits « non prestigieux ou mal perçus » sont réservés pour les déconstruits (es). Pourtant, certains hommes versatiles s’y prêtent au jeu car certains diront qu’ils sont versatiles Top (un actif ou pénétrant qui peut jouer le rôle d’un passif ou pénétré ), pour masquer le fait qu’ils sont plus passifs que actifs et versatiles Bottom (un passif qui peut jouer le rôle d’un actif), pour des raisons de fierté s’identifiera aussi à un actif. À noter que ceci serait normal car la sexualité est diverse et complexe mais le fait ne pas pouvoir jouir pleinement et librement de ses préférences sexuels par peur de critique pose problème.
Conséquences et enjeux
Pourquoi deux hommes qui aiment se faire pénétrer ne peuvent avoir de rapports sexuels au-delà des préférences ? Est-ce que tout rapport sexuel entre homosexuel sous-entend pénétration ou deux pénétrants ne peuvent-ils pas explorer d’autres formes d’intimité sexuelle s’ils le souhaitent ? S’attribuer certains rôles sexuels ou aimer certaines pratiques sexuelles changent-ils notre genre ou notre genre définit-il les rôles et pratiques sexuels qu’on peut-adopter ? Peut-on réellement parler de sexualité épanouie dans ce cas ou d’acte sexuel de performance ?
Ces questions méritent d’être posées si on veut considérer l’approche de Pierre Bourdieu qui voit dans le patriarcat (la domination masculine 1998) comme ancré dans l’habitus, des schémas reproduites de notre subconscient, de l’intériorisation des rapports de sexe, des construits sociaux définissant les rapports de domination entre hommes et femmes affectant aussi les rapports entre homme / homme, femme /femme imprégnés des tares du patriarcat.
Parler de l’émancipation de la communauté LGBTQIA+, c’est aussi penser la sexualité des personnes homosexuelles à travers le poids du patriarcat, c’est penser le rôle du genre dans les rapports sexuels homosexuels (les) pour s’échapper des stéréotypes, des préconçus.
* 1. Stud Dans les communautés afro-américaines et latines, une « stud » est une lesbienne à l'apparence masculine.
*2. Un homme trans (ou homme transgenre) est une personne dont l’identité de genre est masculine, bien qu'elle ait été assignée femme à la naissance
*3. Dysphorie de genre : Il s'agit d'un inconfort ou d'une détresse significative pouvant survenir lorsque le genre ressenti par une personne ne correspond pas au sexe qui lui a été assigné à la naissance
*4. Une personne dite versatile (souvent abrégé en versa) est quelqu'un qui n'a pas de rôle sexuel fixe et qui apprécie d'alterner entre les positions active (pénétrer) et passive (être pénétré)
